—Quel conseil puis-je te donner!
—Je veux que tu me dises ce que je devrai répondre à Napoléon...
—Comment puis-je le deviner? Il faudrait savoir ce que l'Empereur te
dira...
—Tu peux t'en douter...
—Sacrebleu!... arrive au fait: quelle confidence as-tu reçue de
l'Impératrice? De quelle mission mystérieuse t'a-t-elle chargée?
—Ecoute-moi bien, Lefebvre, et tâche de comprendre...
—Tu doutes de moi, femme!... Ah! si tu savais ce que ces sacrés
ingénieurs me forcent à me fourrer dans la caboche avec leurs
paperasses et leurs cheminements, tu ne craindrais pas de me faire
avaler des choses difficiles... Allons! va, je suis tout oreilles...
—Eh bien! la mort du petit Napoléon-Charles a non seulement attristé,
mais effrayé l'Impératrice... Elle avait consulté un tas de gens, des
médecins, des sorciers, des rebouteurs, leur demandant un remède, un
élixir, une drogue pour être mère... A Luxeuil, à Plombières, partout
où les eaux avaient, disait-on, la propriété de rendre la maternité
possible... elle s'est transportée, elle a séjourné, rien n'y a fait!
—Ça c'est vrai!... notre pauvre Joséphine aurait bien donné la moitié
de sa couronne pour avoir un de ces marmots qui poussent si facilement
chez les pauvres gens... c'est le cas de le dire: les uns ont trop, les
autres pas assez!... Que de femmes se trouveraient favorisées d'être
affranchies comme elle de la marmaille obligatoire, régulière, venant
tous les ans avec plus de ponctualité que la récolte... Enfin! l'on ne
peut pas tout accaparer... l'Impératrice a d'autres joies...
—Elle craint de connaître la douleur de l'abandon... elle a peur que
l'Empereur ne la répudie...
—Parce qu'elle n'a pas d'enfants!... ce serait injuste... ce n'est
peut-être pas de sa faute... Ecoute donc! s'il me consultait là-dessus,
moi, l'Empereur, je lui répondrais que je lui ai connu pas mal de
femmes, la petite Fourès, Belilote, cette gentille compagne d'Egypte,
la Grassini, mademoiselle George, sans compter les dames du palais,
les lectrices, les dames d'honneur... Aucune n'a pu se vanter d'avoir
un héritier de Napoléon, et elles y mettaient de la bonne volonté!...
Tu comprends que si elles avaient prouvé à l'Empereur qu'il était
père, toutes ces aimables camarades d'un instant devenaient des femmes
d'importance... Personne, pas même Duroc, Bourrienne, Junot ou Marmont,
ne saurait attribuer à l'Empereur une paternité quelconque... Pour
Joséphine, c'est différent! elle a fait ses preuves, elle! Le prince
Eugène et Hortense sont là pour affirmer qu'elle possédait les qualités
de son sexe.
—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais il est certain qu'elle
doit désormais renoncer à la possibilité de le redevenir... Elle n'est
plus jeune... la source de la vie est tarie en elle et Napoléon semble
impropre à transmettre à des êtres son génie: sa force, sa virilité
sont ailleurs... Reste donc l'empire sans héritier! Napoléon peut
croire que l'âge seul de Joséphine est un obstacle... il ne l'aime
plus d'amour... assurément il se montre très bon pour elle et nul ne
peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle qu'il a aimée dans sa
jeunesse les plus grands égards... Cependant il est facile de lui
mettre dans la tête qu'une jeune femme lui donnerait un fils... Lucien,
Talleyrand, d'autres encore lui conseillent le divorce... on excite
sa vanité en lui faisant observer la possibilité d'une union avec une
princesse, fille ou parente d'un des monarques de l'Europe...
—Oui... on dit que ce méchant boiteux de Talleyrand, ce fourbe et ce
renégat que je ne peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons de
lui appliquer ma botte dans le derrière, tant il pue la trahison, est
en train de manigancer un projet de mariage avec la sœur de l'empereur
de Russie... La guerre actuelle est un empêchement, mais la victoire
peut d'un jour à l'autre aplanir la difficulté.
—L'Impératrice a deviné ces projets... elle sait qu'on en veut à son
bonheur... elle s'attend brusquement à entendre l'Empereur lui parler
de divorce dans l'intérêt de sa dynastie... alors elle a trouvé un
moyen de parer le coup funeste qu'elle sent déjà dirigé contre elle,
prêt à l'atteindre...
—Et ce moyen?... j'avoue que je ne devine pas...
—As-tu conservé le souvenir d'une jeune femme faisant partie de
la maison de la princesse Caroline... une élégante brune, aux yeux
magnifiques, nommée Eléonore, une demoiselle de la Plaigne...
—Une ancienne élève de madame Campan, mariée à un fricoteur, Jean
Revel, ancien quartier-maître au 15e dragons, chassé de l'armée pour
faux et condamné pour vol... Oui, je m'en souviens parfaitement!...
l'Empereur a couché avec elle à son retour d'Austerlitz... Elle était
divorcée et son mari purgeait sa peine... Mais quel rapport y a-t-il
entre cette Eléonore et l'Impératrice?
—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine... Eléonore a obtenu
ce que l'Impératrice ne peut avoir... Eléonore a un fils!...
—Il n'est peut-être pas de l'Empereur?...
—Si... D'abord, l'intérêt d'Eléonore, dès qu'elle s'est crue enceinte,
a été d'éviter toute imputation possible mettant en doute la réalité
de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant son divorce à
l'institution de madame Campan, à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme,
sauf l'Empereur, n'a pu la voir sans témoin... Enfin, l'enfant offre le
masque frappant de son auguste père!...
—Diable!... Est-ce que tu aurais l'intention de nous donner un jour
pour empereur le fils d'Eléonore?...
—Peut-être!... Ce que les médecins et les charlatans n'ont pu faire,
les hommes de loi peuvent, paraît-il, l'accomplir... L'Impératrice a
consulté des légistes... Le droit divin n'admet que les héritiers du
sang à succéder au trône, mais le droit romain permet l'adoption...
Cambacérès m'a expliqué tout cela... On m'a fait ma leçon avant
de partir!... A présent je suis ferrée sur l'adoption!... J'en
remontrerais à M. Portalis ou à M. Bigot-Préameneu.
—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine! dit Lefebvre en admiration
devant sa femme... Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins, à ce
qu'on dit, adoptaient des héritiers, quand ils ne pouvaient faire de la
graine d'empereurs?...
—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste en tête, tu sais celui que
joue Talma au Théâtre-Français, ont pratiqué l'adoption... C'est très
commode! Il suffit d'un sénatus-consulte pour que ça soit régulier...
—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste plein d'indifférence pour
la majestueuse assemblée qui siégeait à plat-ventre jusqu'au jour où il
s'agit de donner le coup de pied final à l'aigle expirant.
—As-tu compris à présent ce que je viens faire au camp de l'Empereur
à Finckenstein?
—Pas tout à fait... Achève!
—Eh bien! l'Impératrice, ayant eu connaissance de la maternité
d'Eléonore, juste au moment où la mort du fils d'Hortense lui ôtait
ses espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer à l'Empereur
de reconnaître pour fils adoptif et comme héritier de l'empire, le
fils d'Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes répugnances,
servira de mère à cet enfant... Le peuple et l'armée, habitués à tout
admirer, à tout approuver dans les actes de Napoléon, applaudiront...
Cet enfant, héritier bâtard, mais ayant du sang de Napoléon dans les
veines, sera certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou à ce niais
de Louis... Pour les frères de l'Empereur, la France n'aura jamais que
des sentiments très modérés... elle les connaît pour ce qu'ils sont,
des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles et peut-être des coquins,
prêts à trahir leur frère à la première occasion pour essayer de sauver
les couronnes qu'il leur a mises sur la tête... Cet enfant, élevé au
palais, entre l'Empereur et l'Impératrice, traité par tout le monde en
prince impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà, Lefebvre,
ce que je veux proposer à Napoléon, au nom et avec le consentement de
l'Impératrice... Tu as compris, à présent...
Lefebvre réfléchissait profondément.
Il était d'esprit lent, mais juste. Son bon sens le guidait dans toutes
les circonstances de la vie.
Au moment où l'on cherchait des candidats au Directoire, il fut un
instant question de lui.
Il répondit avec une modestie et une sagesse rares:
—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur. C'est un peu une
couronne royale que vous m'offrez là! Je suis républicain et militaire.
Je veux servir mon pays autrement qu'en rétablissant une royauté à
cinq têtes. Vous êtes tous gens d'esprit qui n'avez pas besoin d'un
imbécile comme moi pour en faire un roi! Je retourne à l'armée de
Sambre-et-Meuse où l'ennemi m'attend!
Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable par l'Empereur, et il
ne cacha pas ses craintes sur la réussite de la mission de la maréchale.
—Mais tu as accepté une consigne, femme, il faut l'exécuter jusqu'au
bout, dit-il avec fermeté, en soldat dévoué incapable de broncher quand
l'ordre de marcher en avant était donné.
Un roulement de tambour se fit entendre, accompagné du taratata des
trompettes.
—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme, j'ai l'habitude de
manger en même temps que mes soldats, et à peu près le même ordinaire.
Aujourd'hui, je t'invite, et je vais dire au cuisinier qu'il ajoute un
plat en ton honneur... Nous dînerons en tête à tête, veux-tu?
—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y avait de si bon petit vin
blanc. T'en souviens-tu?
—Si je m'en souviens!... il me gratte encore le palais... Il n'y
en a pas ici de ce petit vin-là!... ils ne connaissent pas ça en
Allemagne... Je t'offrirai du vin de Hongrie que l'archevêque de
Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa messe, car tu sais, femme, j'ai
un aumônier à présent...
—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne riant aux éclats, mais
c'est à peine si tu savais dire ton _Pater_...
—J'ai essayé de m'en souvenir... l'Empereur tient à cela!... On est
très religieux en Pologne... et puis il faut boire aussi beaucoup, ça
flatte les notables du pays!...
—Dis donc, Lefebvre, tu ne vas pas prendre de mauvaises habitudes dans
ce vilain trou?...
—Un trou!... oh! Catherine, il n'est pas encore fait le trou!...
Ces sacrés ingénieurs me le préparent... Sois tranquille! dès que je
le verrai ce satané trou, je me précipiterai dans Dantzig et je ne
moisirai pas ici, va!...
Le valet de chambre et deux ordonnances du maréchal entrèrent alors et
disposèrent la table pour le souper.
La maréchale s'était débarrassée de sa pelisse et, en s'asseyant dans
un coin sur un pliant de campagne, elle apostropha le valet de chambre:
—Dis donc, mon garçon, ne manque pas d'apporter du vin de
l'archevêque... nous allons, le maréchal et moi, nous donner ce soir
une petite pointe!...
Et elle accompagna cette recommandation d'une claque sur ses cuisses
massives, son geste familier aux instants de belle humeur.
XII
LE DESSERT DE CATHERINE
—As-tu faim? demanda le maréchal à sa femme en lui passant une
assiettée de soupe grasse, fleurant bon, et dont l'odorante buée emplit
la tente d'un parfum d'appétit.
—Une faim caniche! répondit la maréchale... Dame! ça vous fait
descendre l'estomac dans les talons de rouler en chaise de poste à
travers tous ces pays qui ont des noms qu'on ne retient pas... Et puis
la soupe, ici, semble fameuse... La gorge m'en démange!
—Mes soldats n'en mangent pas d'autre. Toutes les semaines, au hasard,
je vais goûter à l'une des gamelles. Ça m'est égal qu'on se moque de
moi! L'Empereur s'occupe bien des pieds de ses hommes, lui! Que de
fois je l'ai vu faire arrêter une colonne en marche et ordonner à l'un
des soldats de se déchausser. Il veut voir de ses propres yeux si ses
prescriptions pour la chaussure sont bien exécutées... moi, je m'occupe
de l'estomac... Le fusil sur l'épaule, avec de bons souliers et de
bonne soupe, on fait le tour du monde!... Un peu de bœuf, Catherine?
—Oui... avec des cornichons, s'il y en a, dit la maréchale tendant son
assiette.
—Les cornichons, inconnus dans ce cochon de pays... Mais il y a des
choux aigres... tiens! en voici...
—Oh! que c'est sûret... à boire, Lefebvre!...
—Du vin de l'archevêque?...
—Oui... nous le boirons à la santé de l'Empereur, dit la maréchale, la
bouche pleine, levant son verre avec gaieté.
Tous deux, avant de boire, trinquèrent à la vieille mode française.
—Quoi de nouveau à Paris, à la cour? demanda Lefebvre en découpant le
poulet que venait de servir le valet de chambre.
—Nous avons eu beaucoup de fêtes. L'Empereur a ordonné qu'on s'amusât
cet hiver. Il ne voulait pas que son absence privât Paris et la cour
des réjouissances accoutumées. Il y a eu un quadrille d'honneur, dont
j'ai fait partie...
—Toi, ma femme!... Tu as dansé avec les princesses?...
—Est-ce que ce n'est pas nous à présent les princesses?... Oui, mon
petit, l'Impératrice m'a fait l'honneur de m'engager... Nous étions
seize dames, habillées, par quatre, de couleurs différentes: il y avait
le quadrille blanc, le vert, le rouge et le bleu. Les dames blanches
avaient des diamants, les rouges des rubis, les vertes des émeraudes;
moi, j'étais du quadrille bleu, je portais des turquoises et des
saphirs...
—Tu devais être comme un astre, Catherine... j'aurais voulu te voir...
—Oui... je devais avoir bon genre, avec ma grande plume d'autruche
qui se balançait sur ma toque! Ah! c'était superbe!... nous avions des
habits de coupe espagnole avec des toques de la couleur de nos robes...
tu vois ça d'ici?...
—Et les cavaliers?
—Ils portaient des habits de velours, des toques aussi et des écharpes
couleur du quadrille... Mon cavalier, c'était un bel homme, M. de
Lauriston; oh! ne va pas être jaloux, c'est un civil!... et c'est
Despréaux, tu sais, mon maître à danser, qui conduisait toute la
ribambelle... La princesse Caroline par extraordinaire ne s'est pas
trop chamaillée avec la princesse Elisa... le bal a été ravissant... je
conterai cela à l'Empereur, ça l'amusera, le pauvre cher homme!...
—Je crois que tu auras de la peine à l'égayer avec les nouvelles que
tu lui apportes...
—Bah! il en prendra vite son parti... D'ailleurs il sera enchanté de
me voir arriver au lieu de Joséphine... ça lui évitera des scènes, si
comme on le dit, les Polonaises... enfin, suffit!...
—L'Impératrice devait donc venir le relancer jusqu'au camp?
—Elle a prévenu l'Empereur par un courrier extraordinaire de ses
intentions... elle mourait d'envie de le rejoindre en Pologne... elle
était inquiète et aussi jalouse! un ordre exprès lui a été envoyé de
rester à Paris... c'est alors que je me suis mise en route... Mais, dis
donc, ton petit vin d'archevêque, il ne faut pas le laisser aigrir dans
la bouteille...
Et elle tendit, à nouveau, gaillardement, son verre que Lefebvre emplit
en souriant.
Tous deux, simples, francs, honnêtes, heureux d'être réunis,
savouraient avec délices ce modeste repas, sous la tente, avec
l'insouciance de deux jeunes amoureux.
Le souper touchait à sa fin et Lefebvre, ayant tiré sans façon sa
vieille bouffarde qui ne le quittait pas plus que son sabre, se mit en
posture d'allumer et se disposa à digérer comme un bon bourgeois au
coin de son feu, les pieds sous la table, en causant avec sa femme, au
milieu des aspirations berceuses du tabac.
La maréchale, qui du coin de l'œil avait inventorié le mobilier
sommaire de la tente de son mari, dit en riant, avec malice, montrant
du doigt le lit de camp:
—Tu couches dans ce petit portefeuille-là!... Ah! mon pauvre homme,
comment allons-nous tenir tous les deux là-dedans, car je ne suppose
pas que tu vas m'envoyer dormir dans la berline?...
—J'ai un autre lit de fer comme celui-ci. Nous le rapprocherons, et
puis, en se serrant, on arrive toujours à se caser dans un lit, si
petit soit-il, quand on s'aime, fit Lefebvre se levant et étreignant
contre sa poitrine son excellente épouse.
L'ordonnance entra tout à coup, l'air effaré.
La maréchale se dégagea, confuse, et dit à l'oreille de son mari:
—Consigne donc un peu ces gaillards-là, qu'on puisse prendre au moins
son dessert tranquillement!
Le maréchal allait donner l'ordre que sollicitait sa femme, quand une
série de détonations éclata en même temps que les cris: «Aux armes!»
suivis de roulements de tambours et de sonneries de trompettes mettant
tout le camp en rumeur.
—Qu'y a-t-il? demanda Lefebvre à l'ordonnance.
—Le commandant Henriot veut vous parler, monsieur le maréchal.
—Qu'il entre!... mais sapristi! on dirait que c'est sérieux!
fit Lefebvre, prêtant l'oreille aux décharges successives de la
mousqueterie accompagnant le bruit du canon plus nourri.
Henriot, après avoir fait un signe amical à sa mère adoptive, dit
rapidement:
—Monsieur le maréchal, l'ennemi vient de tenter une grande sortie...
il s'est emparé de la redoute que nous avions prise...
—La redoute dont le 44e de ligne s'était rendu maître?... ce qui nous
mettait à quarante toises du Hagelsberg... Les Saxons de Bevilacque la
gardaient...
—Oui, monsieur le maréchal... la panique s'est répandue chez les
Saxons; ils ont abandonné les tranchées; c'est une déroute sérieuse;
dans un quart d'heure, si on ne les arrête, les Prussiens seront ici...
—Le 44e de ligne est là? demanda froidement Lefebvre.
—Oui, monsieur le maréchal, un seul bataillon... commandant Rogniat.
—Ça me suffit!... viens, accompagne-moi, ou plutôt, non! veille sur la
maréchale...
—Sur moi! Ah ça, dit d'un ton offensé Catherine, est-ce que ça ne me
connaît pas, le chambard des batailles?... Laisse-moi donc, Lefebvre,
ça me rajeunira de te suivre au combat... Ça me rappellera le temps de
Jemmapes!... Ne t'occupe pas de moi! administre une bonne raclée à ces
Prussiens, qui nous dérangent... Nous nous retrouverons après l'affaire.
Quand fut sorti le maréchal, une ombre géante se dressa aussitôt devant
la tente.
—Ah! ce bon La Violette? s'écria vivement Catherine, reconnaissant le
fidèle tambour-major.
—Oui, m'ame Catherine... je veux dire m'ame la maréchale... vous êtes
bien bonne!... c'est moi; je suis planton-chef chez le maréchal, et si
vous voulez, je vais vous mener à un bon endroit, où vous verrez toute
la danse.
—Non, mon garçon, je te remercie... je saurai bien voir toute seule...
j'aime mieux que tu suives le maréchal... il peut avoir besoin de toi
dans la bagarre.
—J'vous obtempère, m'ame Catherine, j'veux dire m'ame la maréchale,
mais vous savez bien qu'avec lui il n'y a pas de danger... Ah! dès
qu'ils vont l'apercevoir, ils ne s'amuseront pas à l'attendre les
sacrés Prussiens... ils ont cru comme ça n'avoir affaire qu'à des
Saxons; quand ils sauront que c'est le maréchal qui est à la tête
du 44e... pschuist! ils repasseront bien vite le fossé comme des
canards!...
Lefebvre cependant avait rallié rapidement le bataillon disponible du
44e de ligne:
—Soldats, s'écria-t-il, cette redoute est non seulement la garde de
notre camp, mais la clef de Dantzig... L'ennemi l'occupe, il faut le
déloger... J'ai promis à l'Empereur de prendre Dantzig, je compte sur
vous pour empêcher un maréchal de France de manquer à sa parole... En
avant, grenadiers du 44e, et vive l'Empereur!...
Alors, comme un sergent, le sabre à la main, bientôt nu-tête, car une
balle l'avait décoiffé, le grand-cordon de la Légion d'honneur noirci
de poudre, les broderies arrachées, terrible, ne connaissant plus rien,
fonçant droit devant lui, le maréchal Lefebvre se jeta le premier dans
la tranchée déjà abandonnée, entraînant le 44e de ligne...
Les Prussiens, stupéfaits, hésitèrent un instant...
Lefebvre se précipita sur les premiers assaillants rencontrés; ils
furent en une seconde abattus, percés de coups de baïonnette, de coups
de sabre. On n'avait pas le temps de recharger les armes.
Une trombe de balles accueillit le maréchal à son débouché de la
tranchée purgée...
—En avant!... à la redoute!... dit-il, tendant son sabre dont la lame
était rouge.
Et il se précipita vers le boyau menant à la redoute, tapant, criant,
jurant, s'ouvrant un passage au milieu d'hommes abattus et dont les
rangs semblaient un champ de blé où un cheval s'est emporté.
A côté de lui on apercevait, dans la confusion de la mêlée, un jeune
homme qui parait les coups de baïonnette portés au maréchal, tandis
qu'un fantôme géant tenant un fusil de munition par le canon, comme une
massue, assommait tous ceux qui se trouvaient dans le cercle tournoyant
de son arme.
De temps en temps le géant s'arrêtait, se baissait, ramassait à
terre un nouveau fusil, le sien étant brisé, et recommençait à faire
tournoyer l'arme terriblement maniée.
Bientôt on était maître de la redoute.
A l'une des tranchées la couvrant se trouvait une pièce de canon
abandonnée par l'ennemi; dans leur précipitation, les canonniers
avaient pris la fuite sans faire partir la pièce toute chargée.
—Oh! dit Lefebvre, si j'avais là des chevaux pour emmener cette pièce
et la braquer sur les fuyards!...
—Pas besoin de chevaux, mon maréchal, répondit La Violette, le géant à
la massue, qui, déposant son fusil à la crosse toute engluée de sang,
saisit tranquillement la pièce, s'arc-bouta, se piéta, raidit ses
muscles puissants, et, dans un effort énergique, la faisant tourner,
lentement l'amena dans la position contraire; à présent elle était
braquée sur Dantzig.
Henriot, se courbant alors, pointa vivement la pièce et alluma la mèche.
La volée de mitraille inattendue acheva la déroute des Prussiens.
La redoute était prise et l'on touchait aux glacis de Hagelsberg.
Le maréchal regarda satisfait l'ennemi disparaître derrière ses
remparts et, remettant son sabre au fourreau, dit à Henriot et à La
Violette:
—Mes braves, je vous confie la garde de la redoute... Ne vous la
laissez pas reprendre cette nuit... Moi, je vais retrouver la maréchale
qui m'attend pour finir le dessert!...
XIII
UNE HISTOIRE D'AMOUR
La maréchale, le lendemain, s'éveilla aux premiers accents de la diane.
Elle se montra toute joyeuse de ce réveil en musique martiale. C'était
toute sa jeunesse qui chantait dans les cuivres. Elle revoyait le camp
des armées de la République, lorsque les volontaires sans souliers
couraient aux armes au refrain de la _Marseillaise_, et chaque matin,
au lever, s'apprêtaient à terminer la journée par une victoire.
Rapidement elle s'habilla, aidée par une femme de chambre qui l'avait
accompagnée, et qui, dépaysée et ahurie, ne cessait de demander à sa
maîtresse si l'on gagnerait bientôt la route de France.
Le maréchal était allé visiter, dès l'aube, les avant-postes et
reconnaître la situation. La redoute prise la veille avait dû être
armée et fortifiée dans la nuit. Il s'agissait de se maintenir dans ce
fortin qui permettait de battre en brèche les murs même de Dantzig et
de forer le premier trou.
Il revint plus vite que la maréchale ne s'y attendait. Il était très
pâle et semblait secoué par une émotion vive.
—Qu'y a-t-il donc? demanda Catherine, est-ce que les Prussiens tentent
une sortie nouvelle?... aurait-on perdu la redoute?
—Non! la redoute heureusement est solidement gardée, et d'ici
longtemps les assiégés ne recommenceront pas l'aventure d'hier; mais il
arrive un malheur qui te touchera comme moi, ma bonne Catherine...
—Oh! mon Dieu!... que s'est-il passé? parle vite!... tu me fais mourir
d'angoisse...
—Henriot... notre cher Henriot, que nous avons élevé comme un enfant,
que tu aimes et que j'aime comme un fils respectueux et bon...
—Il est mort? dit d'une voix sourde la maréchale, et des larmes
roulèrent dans ses yeux.
—Rassure-toi... il est...
—Eh bien!... quoi alors?... il est blessé?...
—Non, prisonnier!
Catherine eut un gros soupir de soulagement. Ses larmes se séchèrent.
Son œil brilla presque.
—Ah! c'est fâcheux, dit-elle d'une voix tranquille, mais je craignais
un pire malheur... tu m'effrayais, ami!... Prisonnier de guerre, ce
n'est pas dangereux... tu l'échangeras à la première occasion... tu en
as assez fait, hier seulement, des prisonniers prussiens!...
Lefebvre demeurait sombre. Il répondit d'une voix grave: