--Comment, dit-il, le prêtre irlandais a payé?
--Oui.
--Quand?
--Il y a deux jours.
--C'est impossible! s'écria l'usurier que cette nouvelle était loin de
combler de joie.
--C'est pourtant la vérité pure.
--Ainsi, il est sorti de White-cross?
--Avant-hier matin.
--Ah! dit M. Thomas Elgin, qui contint de son mieux l'émotion qu'il
éprouva.
--Voilà vos deux cents livres, ajouta John Clavery, en tirant de la
poche de sa redingote usée un portefeuille plus usé encore.
Et il en tira huit bank-notes qu'il tendit à M. Thomas Elgin.
Celui-ci était si bouleversé qu'il s'appuya au mur de la salle
d'attente, et laissa partir le train.
L'homme sensible ne put s'empêcher de murmurer:
--Par exemple, voici la première fois que M. Thomas Elgin fait une
semblable grimace en recevant de l'argent. C'est à n'y rien comprendre.
Mais l'usurier ne songea nullement à donner des explications à M. John
Clavery et, ayant en poche l'argent, il se contenta de lui dire:
--Merci bien, monsieur Clavery, merci mille fois, et au revoir!
Et il s'éloigna brusquement.
--Drôle d'homme, murmura John Clavery, qui le vit reprendre le chemin de
Kilburn square, drôle d'homme en vérité!
En effet, M. Thomas Elgin, qui avait une grande demi-heure devant lui
avant de pouvoir prendre le train suivant pour s'en retourner à Londres,
fit cette réflexion qu'un homme prudent qui a l'intention de passer
sa soirée joviablement, dans un établissement comme Argill-rooms ou
l'Alhambra, d'offrir des verres de sherry-cotler aux dames et de tenir
conversation avec elles, ne saurait avoir sur lui que deux ou trois
guinées et et une poignée de shillings.
Mais deux cents livres!... pour être volé!... Allons donc!
M. Thomas Elgin faisait ce raisonnement plein de sagesse, et marchait
d'un pas rapide en se disant:
--Que diable vont-ils dire, les autres, quand je leur apprendrai
que l'abbé Samuel a payé? C'est bien extraordinaire, en vérité, bien
extraordinaire!
Et il allongeait toujours le pas, et bientôt il entra dans Kilburn
square.
Mais tout à coup il s'arrêta net et comme s'il eût reçu quelque choc
violent sur la tête.
A travers le brouillard, les petits yeux de M. Thomas Elgin avaient fort
nettement distingué une voiture devant sa porte.
--Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela? Qui peut me venir voir à cette
heure?
Et après s'être arrêté, il se mit à courir.
Le cabman dormait sur son siége.
La grille du jardin était fermée, on ne voyait pas de lumière.
-M. Thomas Elgin crut que le cabman s'était arrêté là par hasard, et ses
terreurs s'évanouirent.
Il tira de sa poche une clef et pénétra dans le jardin.
* * * * *
Pendant ce temps, Bulton, Suzannah et l'enfant étaient dans la maison.
Nous les avons vus traverser le parloir, longer le corridor qui menait à
la chambre de M. Thomas Elgin, et s'arrêter devant le guichet.
Alors Bulton dit au petit Irlandais:
--Si tu veux revoir ta mère, il faut faire ce que je vais te dire.
--Oui, dit l'enfant avec soumission.
Bulton le prit dans ses bras et l'éleva jusqu'au guichet:
--Essaye de passer ta main là, dit-il.
Non-seulement la main, mais encore le bras, passèrent.
--Retire ta main, dit alors Bulton.
L'enfant obéit encore.
Il ne savait pas ce qu'on attendait de lui, mais ne lui avait-on pas
promis qu'il allait revoir sa mère?
Bulton avait, avec sa trousse de clefs, une paire de petits ciseaux
repassés avec soin et qui devaient couper comme un rasoir.
--Prends cela, dit-il encore. Bien. Maintenant repasse ta main et
cherche au long de la porte si tu ne trouve pas une corde.
L'enfant exécuta cette manoeuvre et dit tout à coup:
--Oui... j'ai une corde sous la main.
--Alors, dit Bulton, coupe-là.
Ralph obéit. Un petit bruit presque imperceptible, arriva aux oreilles
de Bulton: c'était la corde coupée qui tombait à terre.
Alors il laissa l'enfant retirer son bras, puis il le mit à terre, et il
dit à Suzannah:
--A présent nous n'avons plus peur du pistolet.
Et il chercha dans son trousseau de clefs celle qui devait ouvrir la
porte.
--Et maman est là derrière? demanda l'enfant.
--Oui, certes, répondit Bulton.
La clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et Bulton la poussa.
Mais soudain une détonation épouvantable se fit entendre. C'était le
tromblon qui venait de partir.
Deux cris de douleur retentirent, l'un poussé par l'enfant, qui tomba
baigné dans son sang; l'autre par Suzannah, atteinte également à la tête
et à la poitrine.
Par une sorte de miracle, Bulton n'avait pas été frappé.
En ce moment une clef tournait dans la serrure de la porte d'entrée.
C'était M. Thomas Elgin, qui accourait en jetant des cris, lui aussi.
Bulton ne s'occupait pas du petit Irlandais, qui se tordait dans une
mare de sang. Il se pencha sur Suzannah et l'appela.
Suzannah ne lui répondit point.
--Au voleur! au voleur! criait au dehors la voix de Thomas Elgin.
Bulton prit Suzannah dans ses bras, la chargea sur son épaule et
s'élança dans le corridor.
En route, il rencontra M. Thomas Elgin qui criait de plus belle et
voulait lui barrer le passage.
--Place! place! dit-il.
--Ah! misérable! ah! bandit! exclama l'usurier qui le prit à la gorge et
engagea avec lui une lutte dans l'obscurité.
--Place! répéta Bulton.
Et M. Thomas Elgin s'affaissa en poussant un gémissement sourd.
Le bandit l'avait frappé d'un coup de couteau dans le bas-ventre et il
s'enfuyait, emportant sur ses épaules Suzannah évanouie, et laissant
aux mains de ceux que la détonation du tromblon allait attirer le petit
Irlandais, qu'une balle avait frappé à l'épaule gauche.