Au Docteur Gosset.
Il y avait déjà plus d’une heure que M. Babelon, professeur de seconde
au lycée de Wattinnes-sur-Deule, attendait son tour dans le grand salon
qui précède le cabinet de M. le recteur. Parfois son esprit se
divertissait à contempler les délicats dessus de porte, peints au
camaïeu autour des légères guirlandes sculptées en plein bois, qu’un
grand seigneur dépossédé par l’émigration avait involontairement légués,
avec tout le reste de son hôtel, aux évêques de la ville, et que
maintenant la séparation de l’Église et de l’État vient de faire passer
entre les mains laïques, mais encore austères, de l’Université. Puis son
angoisse le reprenait, telles ces lancinantes étreintes pareilles à des
coups de canif que les cardiaques éprouvent brusquement sous le sein
gauche, et qui les font pâlir. Ses gants noirs tout neufs, mouillés
d’une sueur froide, devenaient insupportables à ses doigts agacés. Il
les enlevait par petits coups et s’essuyait les mains. Mais du moins,
depuis quelques minutes, il était seul, il n’avait plus à déguiser son
malaise devant les collègues venus pour solliciter quelque tour de
faveur ou quelque avancement mérité, et qui avaient fait antichambre
avec lui:
--Comment, vous ici, monsieur Babelon, vous ici, mon cher collègue? Y
a-t-il donc une classe de première vacante dans votre lycée? Car
sûrement vous ne quittez point Wattinnes, je vous connais: vous y êtes
né, vous y avez vos habitudes, et voilà vingt-cinq ans... Hé, vous
dites?... Je me trompe, vingt-huit ans que vous y professez... Et madame
Babelon? En bonne santé, maintenant? Elle avait été souffrante, je
crois? Tout à fait rétablie? Allons, tant mieux, tant mieux!
M. Babelon blêmissait. Pour un rien, il eût pleuré. Est-ce qu’ils le
faisaient exprès, ces gens-là, est-ce qu’ils savaient?... Dans sa face
rasée, honnête et naïve, ses lèvres fines, délicatement dessinées,--ce
qu’il avait de mieux, disait madame Babelon, qui l’admirait comme aux
premiers jours de leurs noces--ses lèvres refaites par les gymnastiques
de diction qu’impose le professorat, avaient un petit frémissement
douloureux. Oui, c’était un soulagement pour lui d’être seul, de ne plus
avoir à répondre, à mentir. Et si cela pouvait durer! Ou bien s’il s’en
allait sans voir le recteur? Pourtant, il avait sollicité cette
audience: il fallait aller jusqu’au bout!
L’appariteur ouvrit la porte, en s’inclinant légèrement, sans parler.
Puis il se retourna et M. Babelon suivit, le cœur dans les talons.
--Monsieur Babelon, professeur de seconde au lycée de Wattinnes! annonça
l’appariteur.
Mais, cette fois, son salut fut plus profond, cérémonieux: le salut pour
M. le recteur.
Et M. le recteur leva les yeux d’un air intéressé, d’un air plus
sincèrement attentif qu’il n’avait dû faire au cours des visites
précédentes. Il ne se rappelait plus du tout le visage de M. Babelon. M.
Babelon avait toujours été un excellent professeur, dont la science
était supérieure à ses modestes fonctions et les méthodes pédagogiques
irréprochables. Il eût fait un excellent professeur de rhétorique, au
temps où la rhétorique n’avait pas encore sombré dans les
bouleversements qu’a subis l’enseignement secondaire. Sa thèse sur la
Chanson de Guillaume au Court Nez est un monument de claire et solide
érudition, et parfois le vénérable Cimier, de l’Institut, a lu devant
ses collègues de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres des
communications de M. Babelon qui n’ont point paru sans mérite à la
savante assemblée. Et voilà que ce M. Babelon était devenu un
polisson, un saligaud. Voilà qu’il s’était rendu _impossible_ à
Wattinnes-sur-Deule! M. le recteur, tout en considérant son subordonné,
hochait la tête: «Encore un, songeait-il, qui a subi ce que j’appelle la
crise du retour d’âge chez les hommes vertueux. Je citerai cet exemple à
Paris quand je voudrai excuser, dans un rapport, ceux de nos jeunes
professeurs qui jettent leur gourme.»
M. Babelon poussa un profond soupir en élevant vers son chef les mains
suppliantes qu’il venait de reganter.
--Je vous écoute, monsieur Babelon, dit le recteur tout à fait courtois.
Le professeur ramena ses mains à sa poitrine. Les mots ne voulaient pas
sortir.
--Monsieur le recteur, dit-il enfin, j’ai reçu, j’ai là, dans mon
portefeuille,--il fit le geste d’arracher ce papier qui le brûlait,--la
lettre de service qui m’informe de mon déplacement. Je suis nommé
professeur de troisième à Toulouse, monsieur le recteur: à Toulouse!
--C’est une grande ville, déclara froidement l’arbitre de ses destinées,
une ville incontestablement plus agréable que Wattinnes. Et vous ne
resterez pas toujours professeur de troisième. J’avoue que ces fonctions
sont inférieures à votre mérite, mais il ne dépend que de vous, de votre
attitude, d’obtenir bientôt mieux... En fait, il a fallu agir vite,
monsieur Babelon, dans votre intérêt... Dans votre intérêt! J’espère que
nous nous comprenons.
--Devant Dieu, devant les hommes, devant vous, monsieur le recteur,
déclara solennellement le pauvre M. Babelon, je vous jure qu’au
contraire je n’y comprends absolument rien!
--J’aimerais mieux que vous vous fussiez vous-même rendu compte... Si
vous êtes sincère, si vous ne découvrez rien dans votre conscience qui
vous accuse, c’est plus grave. Il ne serait pas bon pour votre carrière
de plaider l’irresponsabilité, monsieur Babelon! Vous êtes accusé
d’avoir tenu, à plusieurs reprises, devant vos élèves, qui les ont
répétés à leurs parents, des discours obscènes. Et vous ne vous en êtes
pas tenu là: vous avez joint le geste à la parole. Que dis-je, le geste!
Vous avez tracé au tableau noir des dessins infâmes que vous n’avez même
pas eu la pudeur élémentaire d’effacer. Monsieur l’inspecteur Ducros les
a vus. J’ai son rapport là, sur ma table! Ces déplorables schémas
représentent...
Il baissa la voix pudiquement:
--... Ils représentent les parties sexuelles de la femme!
Alors M. Babelon se leva d’un saut, illuminé, suffoqué, ahuri.
--C’était ça! Oh! mon Dieu! C’était ça... Que c’est étrange!
murmura-t-il. Oui, je sens bien, ma conduite a pu paraître
répréhensible, scandaleuse. Et pourtant, c’est si naturel... Je suis né
à Wattinnes, dans la maison où mes parents sont nés. Ma femme est née à
Wattinnes, elle était ma cousine, et ça ne vous intéresse pas, ces
confidences-là, monsieur le recteur, mais si jamais il y a eu un ménage
heureux, c’est le nôtre. Notre seul regret, c’est de n’avoir pas eu
d’enfant, peut-être parce que... enfin, vous comprendrez tout à l’heure.
Mais, en vieillissant, nous sommes devenus l’enfant l’un de l’autre,
l’enfant caressé, adoré, choyé. Les sentiments changent, quand on n’est
plus jeune mari et jeune femme, et qu’on s’aime toujours, qu’on s’aime
de plus en plus. Le souci qu’on a pour l’autre devient le souci qu’on
aurait pour un enfant: que celui qu’on aime continue à vivre et soit
heureux en vivant. Ce n’est pas moi surtout, qui tiens à la résidence de
Wattinnes. Moi, j’ai nourri des ambitions, je me suis vu professeur de
faculté, maître de conférences en Sorbonne, et puis, qui sait? Je vaux
bien Cimier, après tout! Mais ma femme tenait à ses habitudes, à son
église, à ses amies, à sa terre de Merville, où nous allons l’été: et je
suis resté où j’étais, monsieur le recteur, sans une ombre de regret, de
plus en plus heureux parce qu’elle était parfaitement heureuse. Et elle
m’en récompensait, j’étais perpétuellement comme porté, baigné dans son
intimité délicieuse. C’est ainsi que nous avons fini par accepter notre
situation avec allégresse. Quand je revenais de faire mon cours, elle me
disait: «Comment vont nos gamins?» On sait bien que j’ai été un père,
pour ces gamins, on ignore qu’ils ont eu pendant vingt ans quelque chose
comme une mère qui les a tous connus par leur nom!
»Et puis, voilà qu’un jour son caractère a changé. Elle a eu des sautes
d’humeur, des larmes; elle s’est grandi les inconvénients des mille
petits incidents un peu pénibles qui tombent dans la vie. Enfin, elle a
maigri, elle a pâli, elle a souffert. J’ai fait venir le médecin, et il
m’a dit: «C’est...» Je n’ose plus vous dire le nom, puisqu’il paraît que
c’est mal, puisqu’on ne doit pas parler de ces choses, qui sont pourtant
seulement très tristes. Il paraît qu’on en meurt. Vous entendez: qu’on
en meurt! Et qu’est-ce que je serais devenu si elle était morte? Alors,
je n’ai plus pensé qu’à ça. Nous avons été voir tous les médecins du
monde, nous avons été à toutes les eaux, et j’ai lu tous les livres,
tous les livres sur ces maladies-là. C’est un résultat de notre
éducation intellectuelle: nous avons besoin de savoir, scientifiquement,
ce qui nous fait souffrir ou ce qui fait souffrir les nôtres. Et quand
je rencontrais des collègues et qu’ils me demandaient des nouvelles de
madame Babelon, je répondais sans détour,--j’étais trop plein de cet
affreux sujet:
»--Hélas, elle a une tumeur!»
»Et je disais où! On me le reproche: ah! sale province! sale province!
»Il se peut que je l’aie dit aussi à mes élèves. On leur avait parlé,
ils savaient, et _elle_ les aimait tant! C’étaient mes amis. Et puis je
ne pouvais plus rien cacher à personne. Ma tête était trop pleine de cet
affreux souci... A la fin, on m’a dit:
»--Il n’y a qu’une opération qui puisse la sauver.
»La sauver ou la tuer, n’est-ce pas? On ne sait jamais. Combien de fois
encore n’ai-je pas relu mes livres, ces terribles livres pleins d’images
tragiques! Enfin, nous nous sommes décidés; nous sommes allés à Paris
pour l’opération... Monsieur le recteur, vous ne savez pas ce que c’est
que la chirurgie, maintenant! C’est admirable, c’est splendide, c’est
surhumain, c’est... c’est propre! Ils m’ont sauvé ma femme! Ils l’ont
sauvée!... Quand je suis revenu avec elle, allègre, bien portante, et
bonne, affectueuse presque comme avant, je ne me sentais pas de joie. Et
j’aurais voulu me mettre à genoux devant ce chirurgien. J’en parlais à
tout le monde! En classe, mes élèves m’ont demandé, encore une fois:
»--Et madame Babelon, m’sieur, comment va-t-elle?
»Et je leur ai dit, à eux aussi, qu’elle était sauvée, qu’on l’avait
opérée, que c’était magnifique. Maintenant que j’y pense, ils se
fichaient de moi. Ils ont posé des questions:
»--Vraiment, nous ne comprenons pas... Non! Mais comment fait-on?
»Alors, je leur ai tout dit, tout expliqué, et j’ai fait le dessin au
tableau, je le reconnais. Voilà, monsieur le recteur!
Ses yeux purs et naïfs avaient revu, pendant ce récit, tous les détails
de l’opération. Et il répéta convaincu:
--Mais c’est vrai! Vous ne vous figurez pas comme c’est beau!
Le recteur avait de la pitié, à le voir si sincère. Mais quoi! le
scandale était tout de même flagrant. Wattinnes est une petite ville,
semblable à toutes les petites villes. Il ne pouvait revenir sur sa
décision.
* * * * *
Le professeur revint à Wattinnes écrasé. Sa femme l’attendait, anxieuse.
Madame Babelon était guérie; cependant, elle n’avait plus son égalité
d’humeur d’autre fois.
--C’est arrangé? demanda-t-elle.
--Non! répondit son mari.
Et il dit pourquoi.
--Il avoua.
--J’ai été indiscret, Julie! dit-il humblement.
Alors, madame Babelon, qui était de Wattinnes, comprit qu’en effet
l’exil était inévitable. Elle vit «ses gamins» regarder sa taille en
ricanant quand elle passerait dans la rue, et elle vit les dames de
Wattinnes qui pinçaient les lèvres. Son désespoir lui inspira des
paroles cruelles. Et le spectre de la haine conjugale, la plus terrible
de toutes, des récriminations qui ne cesseront plus, s’éleva pour la
première fois entre les époux.
M. Babelon rompit. Il s’alla cacher dans son bureau. Ses yeux
s’égarèrent sur les rayons de sa bibliothèque, sur ses bouquins, ses
chers bouquins, qui n’avaient pas changé de place depuis vingt-huit ans.
Et, maintenant, il fallait bousculer tout cela, s’en aller sur les
routes, vers des visages nouveaux, sans être sûr de retrouver sur celui
de sa femme l’affectueux sourire pour lequel il avait tout sacrifié.
--Que le monde est méchant, murmura-t-il en tombant sur son vieux
fauteuil; qu’il est bête et qu’il est méchant!
Et il sanglota tout bas, longtemps, la tête dans ses mains.