Tous les matins, vers dix heures, les trois vieilles demoiselles
Werquin, Gertrude, Mélanie, Bertha, assises sur le pas de leur porte
devant leurs tambours à dentelles, disaient en tournant la tête vers le
haut de la rue de Comines:
--Voici venir monsieur Jeunnebien qui conduit sa demoiselle chez ces
dames du Saint-Esprit.
Et M. Jeunnebien approchait, tenant le haut du trottoir, marchant d’un
pas encore ferme malgré son grand âge, avec cet air de fierté, de
bonheur et de rajeunissement des grands-pères qui tiennent leur
petite-fille par la main. Il était toujours rasé de frais, les rides
profondes qui creusaient ses joues prêtaient de l’ironie à son visage un
peu sec, et à chaque instant, sans le vouloir, par un instinctif besoin
de protection et de plaisir, il passait la main sur les cheveux clairs
de Marie-Louise. Ces cheveux tombaient assez bas sur un dos bien droit,
un peu raide, et Marie-Louise se hâtait, tenant son cartable noir par
les cordons. Elle avait encore la taille carrée que gardent les petites
Flamandes jusqu’au jour où la puberté épanouit leur gorge, qui se
balance alors, sur leur ceinture amincie comme un bouton de pivoine sur
sa tige. Et Berty, le fox-terrier, précédait le cortège, reniflant à
tous les soupiraux de caves, aboyant aux jarrets des chevaux, sautant
aux jambes des bicyclistes, mordillant jusqu’aux moyeux des roues de
voiture, et s’évertuant à se rendre à lui-même la route trois fois plus
longue, pour son plaisir.
--Ça fera une belle fille, mademoiselle Marie-Louise, dit Gertrude.
--Oui! répondirent les deux autres, sincèrement.
Elles n’avaient pas de jalousie, vivant tout en Dieu, et n’ayant jamais
songé à se marier.
--Et monsieur Jeunnebien la conduit chez ces dames du Saint-Esprit, et à
la grand’messe tous les dimanches. C’est bien convenable, de sa part,
bien convenable, parce que...
Mélanie s’arrêta, pour ne pas commettre le péché de médisance. Mais ses
deux sœurs avaient compris. M. Jeunnebien était un libéral. Il passait
pour ne pas aimer les curés; même on disait qu’il ne faisait maigre que
le vendredi saint.
--Et dire qu’il s’appelle Jeunnebien! se contenta de chuchoter Gertrude.
Il y avait soixante ans que ce calembour avait droit de cité.
Berty arriva en courant, renifla encore, et sauta sans cérémonie sur les
genoux de Gertrude en bousculant le tambour à dentelles. Mélanie se leva
et alla lui chercher une biscotte.
--L’amour! firent les trois vieilles filles avec conviction.
Marie-Louise leur dit «bonjour» en passant, et M. Jeunnebien salua,
galant et courtois comme le roi Léopold. Les trois demoiselles Werquin
se levèrent et firent leur révérence.
--Vous êtes bien bonnes de gâter cette bête, dit M. Jeunnebien. Elle est
insupportable! Un de ces jours, je lui ficherai un coup de fusil.
--Jésus! cria Mélanie. Un si beau petit animal du bon Dieu! Vous dites
ça pour rire, monsieur Jeunnebien.
Mais Marie-Louise serra les lèvres. Elle savait que son grand-père ne
plaisantait pas. Il n’aimait pas les chiens, et Berty était par malheur
celui qui pouvait le moins trouver grâce à ses yeux. Il joignait à la
perpétuelle agitation de sa race tous les défauts de la jeunesse.
L’univers lui apparaissait comme une chose immense et vague, faite d’une
infinité de parcelles ayant toutes une odeur différente et sur
lesquelles, par conséquent, il importe d’instituer une série
d’expériences au point de vue de la saveur, et aussi de la résistance
aux crocs qui vous agacent les gencives. M. Jeunnebien était si sûr de
la place où il mettait ses pantoufles, au pied de son lit, qu’il sautait
dedans, le matin, les yeux fermés; mais il ne les trouvait point et
retombait sur ses pieds nus. C’est que Berty les avait emportées, puis
mises en pièces, en mille petites pièces informes, qu’il flairait
voluptueusement. Il aimait aussi les poules, mais pour les plumer, et
les lapins du clapier, mais pour leur casser les reins. Et aussi les
tulipes, mais non pas pour les mêmes raisons que M. Jeunnebien: il les
mâchait. Voilà pourquoi, tous les jours, M. Jeunnebien annonçait qu’il
allait se débarrasser de Berty. Marie-Louise suppliait:
--Attendez, grand-père! Ça lui passera.
Mais il répondait:
--Voilà trois mois que j’attends. Les boulettes à la strychnine et les
chevrotines n’ont pas été inventées pour les chrétiens.
* * * * *
Au dîner de midi qui suivit cette conversation avec les demoiselles
Werquin, Berty fut très sage, par hasard. Il resta bien tranquillement
tout près de Marie-Louise, lui posant seulement les pattes sur les
genoux quand il sentait passer l’odeur d’un plat; Mais Marie-Louise ne
lui donnait rien qu’une petite tape sur la tête, parce que grand-père
n’aimait pas qu’on nourrît les chiens à table; et Berty n’insista pas,
assis sur son derrière, tout son corps nerveux frémissant, mais sans
gémir. Même, à l’heure du café, il fila silencieusement et l’on
n’entendit plus parler de lui.
M. Jeunnebien s’essuya la bouche, plia sa serviette soigneusement et
passa dans le salon. Il était de bonne humeur, il chantonnait...
Tout-à-coup, il eut un haut-le-corps, et cria:
--Nom de Dieu!
Il ne lui était pas arrivé de jurer trois fois dans sa vie. Ce blasphème
fut jeté si haut et parut si épouvantable que non seulement Marie-Louise
en fut toute secouée, mais aussi les «sujets», qui abandonnèrent
l’office, la cuisinière, la servante et la fille de buanderie. Parce
qu’il y avait le feu, pour sûr, ou que le grand bol de Chine était
cassé.
--Nom de Dieu! répéta M. Jeunnebien.
Berty, allongé comme un sphinx sur ses quatre pattes, achevait de
dévorer l’un des pieds du dressoir aux porcelaines: un dressoir de
Hollande, incrusté de bois des îles et d’ivoire. C’était l’ivoire qui
l’avait tenté. Il s’était dit: «Est-ce que c’est invincible, cette
chose-là; est-ce que ce n’est pas moins dur que mes dents?» Ça lui avait
donné beaucoup de mal, mais il avait eu le dessus. Il leva des yeux
vifs, pleins d’une joie innocente.