Le costume du Monarque, son beau costume qu’il avait repris dans
l’armoire pour faire le voyage, étonnait un peu les Lyonnais: ils
n’avaient jamais rien vu de plus éclatant. Lui-même en éprouvait
sourdement un peu d’embarras. Dans le café où il venait de s’arrêter, ce
beau café, près du théâtre, qui l’avait séduit à cause de ses glaces, de
son or et de son nom italien, il ôta instinctivement son grand feutre
mou, couleur pain brûlé, dont il était si fier, et le mit d’un geste
discret à côté de lui. Mais nul comme le Monarque, dans cette ville où
l’on ignore les règles de la véritable élégance, laquelle ne va point
sans quelque fastueux éclat, ne portait une chemise dont le plastron
blanc se décorait d’un semis de petites fleurs rouges, un col rabattu
qui découvrait très bas sa gorge brune, maigre et noueuse, ni cette
étroite régate sang de bœuf qu’illuminait encore un gros diamant, un
diamant de verre, mais presque ressemblant. Il n’apercevait non plus un
seul de ces vestons pareil au sien, étroit, plaquant sur les hanches, et
dont le jaune retentissant, piqué de petits points violets, le faisait
ici ressembler à un jeune canard égaré au milieu d’une bande de
corbeaux. Parmi tous ces gens tristes et noirs, il se faisait l’effet
d’une lanterne au fond d’une cave. Et il avait beau se dire que c’est la
lanterne qui éclaire, il avait l’impression que cette sombre cave lui
disait: «Ce n’est point ici ta place: tu me choques!»
Mais il en était plus irrité que confus. Il méprisait ces gens du Nord,
il pressentait avec dédain que la lenteur de leur pensée les privait de
joie, tout en leur laissant le désir de se moquer de ce qu’ils ne
comprennent pas ou n’ont jamais vu. Voilà qui lui était bien égal, à
lui, le Monarque, lancé maintenant dans la politique, devenu un
personnage que le préfet faisait venir, et qui avait fait nommer le
député. Un député qu’il tutoyait! Il palpa fièrement la poche de son
veston lumineux pour y sentir encore une fois la «passe» de chemin fer
dont l’administration déférente lui avait fait hommage: un permis de
seconde classe, de Nîmes à Lyon. Un homme qui voyage gratuitement n’est
plus un homme du commun; le Monarque avait conscience d’être devenu un
grand de la terre, car les grands de la terre, en France, sont ceux qui
sont assez riches pour tout se payer, ou assez au-dessus des lois
communes pour ne payer plus rien.
Il avait envie de dire cette chose, et beaucoup d’autres. Dans le train,
il avait rencontré des gens à qui parler; il se rendait même cette
justice qu’il avait parlé tout le temps, et d’une façon intéressante.
Mais, depuis qu’il était dans cette sale ville, on le regardait comme
une bête curieuse, on s’écartait, et voilà tout. Ils ne le connaissaient
pas, c’est vrai, mais ils auraient bien pu deviner qu’il n’était pas
quelqu’un comme les autres. Voilà des années qu’on ne le prenait plus
pour quelqu’un comme les autres!
Cependant, à la table qui était tout juste à côté de la sienne, on se
mit à causer à haute voix. Le Monarque présuma tout de suite que ce ne
pouvait être des Lyonnais. Des Parisiens, sans doute: il paraît que les
Parisiens sont presque comme des gens du Midi: même qu’en réalité,
maintenant, c’est presque tous des gens du Midi! Le Monarque prêta
l’oreille. On parlait d’un raid de cavalerie accompli par des officiers
de réserve. Et il lui sembla qu’on en parlait un peu comme il en eût
parlé: parce que c’était un sujet de conversation, parce que, après
tout, autant parler de ça que de parler d’autre chose. Sûrement, ce
n’étaient point des cavaliers; c’était mieux: des hommes qui aiment à
s’entretenir de grandes choses qu’ils ne connaissent point, et qui sont
belles, parce que c’est bien meilleur que de s’entretenir de ce qu’on
connaît, et qui ennuie... Quels sont les meilleurs chevaux, des pur sang
ou des tarbais, dont les ancêtres eux-mêmes, comme les pur sang, sont
venus d’Arabie? Quelle est l’allure à donner aux bêtes pour leur
permettre de fournir une longue course? Et l’on évoquait aussi la
résistance résignée des chevaux de fiacre de Paris, qui meurent à la
peine, mais abattent, jusqu’à l’heure de l’équarrissage, leurs
soixante-dix kilomètres par jour.
Il y avait trop longtemps que le Monarque n’avait ouvert la bouche. Et
un sujet comme celui-là, un sujet général, un sujet comme on en débat le
soir, au cercle de l’Espélunque, sur quoi tout le monde, voyons, peut
avoir une opinion! Il approcha son verre d’absinthe de ses lèvres, le
reposa sur la table avec un petit tintement décidé, qui attira
l’attention, et tourna brusquement sa chaise.
--Messieurs, dit-il, messieurs...
Ils étaient trois, autour de cette table de marbre, là, à côté de lui:
un monsieur décoré, en redingote, petit, sec, presque aussi sec et mince
que le Monarque lui-même, et deux autres, qui portaient des costumes
d’automobilistes. Des personnes riches, c’était certain. Et des poseurs,
qui prirent un air un peu pincé, pour montrer qu’ils n’avaient pas
l’habitude d’être interrompus par des consommateurs qui ne leur ont pas
été présentés. Mais le Monarque s’en fichait. Le Monarque se fiche de
tout, quand il a envie de causer. Est-ce que personne cause comme lui,
est-ce qu’on ne l’écoute pas, toujours?
--Messieurs, dit-il, je ne sais pas ce que c’est que vos chevaux du
Nord! Je ne les connais pas et ce que vous en dites ne me donne pas
envie de les connaître. Péchère! Des demoiselles, des vieilles dames...
Un cheval de la Camargue, un cheval de mon pays, peut faire cent
kilomètres, un homme sur le dos!
--Par semaine? dit le petit monsieur décoré, légèrement.
--Par jour! Je vous parle sérieusement. Je vous prie de m’entendre
sérieusement.
--C’est bien, monsieur, c’est bien! dit le monsieur décoré, d’un air
d’ennui.
Puis, levant les yeux et ayant considéré le Monarque, il se prit à
sourire. Il souriait parce que le Monarque était un homme du Midi, et
qu’il ne le croyait pas, ça se voyait. Et cette ironique incrédulité fit
bouillir le sang du Monarque. Ces gens du Nord, qui se moquent de vous
sans le dire, poliment: il y a de quoi les tuer!
--Comment le savez-vous? demanda un des automobilistes, en rigolant.
La vérité faillit sortir des lèvres du Monarque: «Parce que je l’ai
toujours entendu dire. C’est une chose qui ne se discute pas, qu’on n’a
jamais discutée.» Mais il songea qu’on lui rirait au nez, et prononça,
entraîné par son imagination autant que par son éloquence:
--Je le sais, bon Dieu! dit-il, parce que je l’ai fait, et pas une fois,
pas deux fois, mais des dizaines, des centaines de fois; des cavaliers,
des chevaux, comme ceux de la Camargue! Zou!... C’est que vous ne les
avez pas vus!
Un des automobilistes déclara tranquillement:
--Mais je veux bien voir, moi, je ne demande pas mieux que de voir. Et
tenez, je parie vingt-cinq louis que vous ne le feriez pas!
--Monsieur, répondit fièrement le Monarque, je ne suis pas un
aristocrate, je ne compte pas en louis!
--Cinq cents francs, si vous voulez. Et cinq cents francs contre une
pièce de cent sous.
--Si vous pariez cinq cents francs, monsieur, fit le Monarque d’un air
noble, c’est cinq cents francs que je vous dois si je perds. Je les
tiens.
De sa vie, il n’avait eu cette somme entre les mains, ni sous les yeux.
Elle lui paraissait invraisemblable. Par conséquent, elle ajoutait à
l’invraisemblance du défi. C’était des blagues, tout ça, pas moins,
c’était des blagues! On pouvait y aller.
--Eh bien! c’est dit, prononça l’automobiliste... Et où vous
verrons-nous accomplir cet exploit hippique?
--Pardon? fit le Monarque.
--Je vous demande en quel lieu de la terre nous devons nous rendre pour
assister à notre défaite. Chez vous, probablement? Dites-nous quelle est
la ville ou la campagne qui a l’honneur de vous posséder?
--C’est à l’Espélunque, à trente kilomètres de Nîmes, sur la route de
Sommières, et je suis monsieur Bonnafoux! dit le Monarque un peu pâle,
mais magnifique.
Et il ajouta, comme un homme du monde:
--A qui ai-je l’honneur, moi-même, de m’adresser?
--Daniel Malavial, lieutenant de vaisseau... Voici ma carte!
--Bouffre! dit le Monarque, sidéré.
De sa vie, il n’avait possédé un cheval. De sa vie il n’avait su si
c’était vrai, cette chose qu’on raconte, qu’un cheval de la Camargue
peut faire cent kilomètres, un homme sur le dos. Et voilà que ça
devenait sérieux, voilà qu’il avait parié cinq cents francs qu’il
prouverait que c’était vrai. Et avec un officier de marine encore!
--Monsieur, dit-il, j’ai dit cent fois. Je garantis que c’est cent fois!
Il présumait qu’il y avait tout bénéfice à exagérer. Ce marin
n’attendrait pas cent jours de suite à l’Espélunque la fin du pari,
peut-être?
--Mettons deux fois, en deux jours consécutifs, dit son terrible
antagoniste d’un air doux. C’est dit?
--C’est dit, accepta le Monarque, vaincu sur ce nouveau terrain.
Cependant, une bouée de sauvetage lui apparut. Il s’y suspendit avec
l’énergie du désespoir.
--Monsieur, dit-il, j’ai mes affaires, je ne retourne pas maintenant à
l’Espélunque. Avant trois mois, il me sera impossible, absolument
impossible de trouver une minute...
--Eh bien! dit l’autre, impitoyable, c’est entendu: dans trois mois,
jour pour jour. Ce sera une charmante promenade en automobile. Au
revoir, cher monsieur!
La diplomatie du Monarque lui avait gagné trois mois. Il respirait.
Trois mois! Est-ce que lui, il se fût rappelé une promesse à
quatre-vingt-dix jours? Il jugeait les autres d’après lui-même. C’était
fini, c’était pleuré, cette affaire-là. Toutefois, dans le train qui
l’entraîna le lendemain vers le ciel du Sud, il fut mélancolique, il fut
presque muet! En tendant sa passe au conducteur, sa main ramena en même
temps la carte de celui qui l’avait défié: Daniel Malavial, lieutenant
de vaisseau, Toulon... Daniel Malavial! S’il revenait dans trois mois,
pourtant, cet imbécile? Lui payer ses cinq cents francs? Pourquoi pas
cinq cent mille! Il n’avait rien. Ce n’était pas cela qui l’inquiétait.
Mais lui, le Monarque, roulé par des gens du Nord! Sa gloire s’en
effondrait.
Il songea à des choses folles: à la guerre, qui pourrait éclater: alors
il ne se devrait plus qu’à son pays; à un grand voyage: mais où aller?
Tout à coup, sa figure s’éclaira. Il avait trouvé!
Il avait trouvé, il était sauvé, le jour lui parut radieux, il sourit
aux gens, il leur parla; enfin il fut lui-même! A peine rentré chez lui,
sans rien dire de ses noirs soucis à personne, il alla trouver son
député, à Blanduze. On était en vacances, le député était à Blanduze:
c’était un bonheur!
--Il faut que tu me fasses un plaisir, dit-il. J’ai un ami, un grand
ami... C’est à Lyon que j’ai fait ami avec lui, tu ne le connais pas,
mais c’est entre nous, à la vie et à la mort: le lieutenant Malavial,
lieutenant de vaisseau. Il est à Toulon, en ce moment, mais c’est un
marin, tu sais! Un marin qui n’aime que la mer. Il rêve de retourner
dans les mers de Chine. Tu ne pourrais pas lui procurer un beau
commandement, dans les mers de Chine, tout de suite?
--Mais certainement, dit le député, certainement!
Et il prit une note.
--Ça sera fait, dit-il, dès mon retour à Paris.
Jamais l’absinthe que le Monarque prit ce soir-là au cercle de
l’Espélunque ne lui avait paru aussi bonne. Et il paya aussi celle de
Touloumès, de Peyras, de Bécougnan, il l’aurait payée au monde entier.
--Je viens de procurer un bel avancement à quelqu’un, dit-il
confidentiellement. Et ça réchauffe le cœur, d’avoir fait du bien!
* * * * *
A compter du jour où le Monarque--du moins, telle était sa ferme
conviction--fut débarrassé de ce pari qu’il ne savait guère comment
tenir, en procurant à son funeste antagoniste, par l’intermédiaire du
député de Blanduze, un commandement, un très beau commandement dans les
mers de Chine, il fit plus grande figure encore que par le passé devant
les habitants de l’Espélunque: car ceux-ci ne savaient rien des secrets
motifs qui le faisaient agir; ils ne voyaient que sa puissante pensée,
étendue, pour les protéger, jusqu’à ces navires d’acier, portant le
pavillon de France, qui flottent sur des mers dont on ne sait pas les
noms.
--C’est donc, Monarque, lui disait-on, que tu t’intéresses aux choses de
la marine?
S’il s’y intéressait! Il s’y intéressait passionnément: mais on n’avait
pas besoin de savoir pourquoi. Il prenait donc un air grave, en hochant
la tête, et on lui posait des questions. Le Monarque répond toujours aux
questions: il a cette mémoire miraculeuse des gens qui savent parler,
qui aiment parler, qui répandent naturellement leurs paroles, comme les
arbres laissent tomber des fruits. Plus les mots qu’il avait lus dans
les journaux, voici déjà des années et des années, étaient rares,
inusités, signifiaient pour lui des choses inconnues, plus nettement il
se les rappelait; et leur magnificence, à mesure qu’ils sortaient de sa
bouche, faisait briller ses yeux. Comme tous les véritables
spécialistes, il tenait pour les grands cuirassés, qu’il nommait «les
géants de la mer», contre les torpilleurs et même les sous-marins,
«cette poussière navale». Il savait les noms des navires, il citait leur
tonnage. Et, parfois, au coucher du soleil, devant son absinthe à demi
bue, où il rajoutait de l’eau pour faire durer le plaisir, il prononçait
d’un air pensif: «C’est l’heure! On amène le pavillon!» Ce terrible
lieutenant de vaisseau, dont le défi l’avait fait frémir, maintenant
qu’il espérait bien ne plus jamais le revoir, il se sentait pénétré à
son égard d’une affection toute paternelle. «Je l’aime comme mon fils,
confiait-il à ses amis du cercle... Si les requins ne le mangent pas,
nous en ferons un frégaton.»
Il ne savait pas au juste ce que c’est qu’un frégaton, et d’ailleurs nul
ne songeait à s’en informer. Mais la lourdeur même de cette terminaison
quasi-italienne leur paraissait à tous comporter le superlatif.
* * * * *
C’est ainsi que, par la seule force de son imagination, le Monarque
s’était à lui-même rendu la confiance. Ce fut donc sans appréhension
qu’il reconnut, un matin, sur une lettre que lui apportait le facteur,
l’écriture de Malvaize, le député. Elle était timbrée de Paris. «Ça y
est, songea-t-il, le Malavial a son commandement. Ce bon Malavial!»
Décidément, le lieutenant de vaisseau ne lui apparaissait plus que comme
un ami. A force de l’avoir dit, il le croyait. Il éprouvait même un peu
de peine à ne pouvoir lui faire connaître, à ce brave marin, que c’était
à lui, le Monarque, qu’il devait sa chance. Il ouvrit la lettre
joyeusement, et ses bras tombèrent le long de son corps, tout à coup
glacé.
«Mon cher ami, écrivait le député, le lieutenant Malavial est en congé
régulier pour six mois. Les règlements s’opposent à votre désir. Mille
regrets...»
Le Monarque blêmit. Le découragement, la peur même, venaient d’entrer
dans son âme, en même temps que la rage.
--Ah! le cochon! cria-t-il.
Madame Emma, qui l’entendit, devint toute pâle à le voir si pâle.
--Monarque, dit-elle, qu’est-ce que tu as, pauvre? Qu’est-ce qui vient
de t’arriver?
--Rien, dit-il. Mais ces Parisiens ne feront jamais la plus petite chose
pour le Midi!
Ce fut tout. Pour la première fois de sa vie, le Monarque avait un
secret; il portait dans sa tête une chose qui ne pouvait pas se dire,
pas plus à madame Emma qu’à personne, encore moins à madame Emma qu’à
personne, une chose qui pouvait l’humilier! Il allait être roulé par des
gens du Nord, il allait perdre la face, à l’Espélunque même, dans son
pays, devant ses propres concitoyens. Tout le monde vit bien pourtant,
au cercle, le soir de ce jour néfaste, qu’il y avait quelque chose qui
n’allait pas, et il sentit lui-même qu’il ne pouvait garder complètement
le silence. Pouvait-on croire, quelqu’un au monde pouvait-il croire que
le Monarque, un seul jour, se tairait? C’eût été prêter à tous les
soupçons. D’ailleurs, son cœur était trop plein.
--On m’a manqué de parole, à Paris, dit-il amèrement. _Il_ n’a pas son
commandement!
Chacun comprit qu’il ne pouvait être question que de Malavial,
lieutenant de vaisseau. Ils connaissaient tous Malavial. Malavial,
depuis six semaines, c’était «le marin,» le seul marin de l’univers pour
l’Espélunque.
--C’est un grand malheur pour la marine, dit Bécougnan, affligé.
--La marine, répliqua brusquement le Monarque, elle est f...tue!
Et, en vérité, un si intime mélange s’était fait dans son esprit entre
le désir fervent qu’il avait de voir Malavial commander un beau navire
dans les mers de Chine et sa terreur de le voir tomber chez lui, qu’il
était sincère. Il ne pleurait pas sur lui, il plaignait la France. On a
vu souvent des ministres renversés imbus du même sentiment: ainsi
l’inquiétude même du Monarque accrut sa sensibilité, la haussa jusqu’à
celle même de ce qu’on peut appeler, si l’on n’est pas difficile, notre
élite politique; et, sous l’empire du malheur, il devint sentimental.
Le printemps venait de renaître. Cette phrase, traduction exacte d’un
hémistiche latin, ne comporte tout son sens que dans ces pays de
bénédiction où les premiers soleils, dès qu’ils frappent le sol encore
tout gonflé des pluies bienfaisantes de l’hiver, font éclore de toutes
parts les fleurs: des fleurs par centaines de mille, des fleurs par
millions, des fleurs de toutes les couleurs, fourragées par des abeilles
dont les pattes poilues, surchargées de pollen, ont l’air de pistils
d’or; et l’on dirait d’autres fleurs, qui s’envolent! Il y a la
magnificence rose des amandiers; il y a les violettes, les délicieuses
petites violettes, à l’orée des bois; et, dans les broussailles, le
regard attendri des pervenches; il y a tous les ronciers, radieux
d’étoiles blanches; il y a, sur la montagne, toutes ces plantes
épineuses et rêches, dont les amours sentent le sauvage; et la vigne
même, quand la sève monte, a son odeur. Le Monarque errait dans ces
sensualités, mélancolique, amer et tout nouveau, ne se reconnaissant pas
lui-même. Les autres années, il avait été heureux, à cette même saison,
mais aussi inconsciemment que n’importe laquelle de ces fleurs.
Maintenant qu’il avait le cœur si gros et l’âme si sombre, il se sentait
tout différent; il s’opposait aux choses, il leur en voulait de leur
bonheur, mais il les voyait comme il ne les avait jamais vues. Puis il
pensait, rageusement: «Tout cela ne prouve rien, rien, rien!... sinon
que les semaines passent! Dans trois semaines, dans quinze jours, dans
huit jours, les trois mois seront révolus! Et alors...»
Alors, ce serait fini de sa royauté. De sa royauté illusoire, de sa
royauté de paresse, de plaisir, de romances et de politique. Tout le
monde se paierait sa tête: non point ces Parisiens seulement, mais tout
le monde! Il ne ferait plus le malin, il ne serait plus le Monarque. Son
unique espoir, à cette heure, lui vint de ce qu’il jugeait les autres
d’après lui-même: quand on a dit, n’est-ce pas: «Je ferai ça dans trois
mois», on ne le fait jamais, on n’y pense plus. On ne fait que les
choses qu’on fait tout de suite. Il était si fatigué d’être malheureux
qu’il se cramponna comme un noyé à ce raisonnement. Dans ces jours
suprêmes, il retrouva presque tout son calme, toute sa gaieté; il
dormit! Et à l’avènement du premier jour du quatrième mois, en
s’éveillant, le matin, il dit bonjour au soleil. Il n’était pas là,
hein! il n’était pas là, le Malavial, lieutenant de vaisseau? Donc il ne
viendrait pas. C’était fini de ce cauchemar! Et même, allons plus loin,
mettons les choses au pis, supposons qu’il arrive demain. Est-ce qu’il
ne pourrait pas lui répondre: «J’ai promis pour cette date, non pour une
autre.» Évidemment, comme excuse, ce n’était pas brillant. Mais, tout de
même, tout de même...
A une heure de l’après-midi, il distingua une automobile, au bas de
Massane, où est la fontaine d’Estelle et Némorin. Elle s’arrêta au
carrefour, comme pour assurer sa route, et puis, se décidant, commença
de gravir la côte. Et le Monarque sentit sa chemise lui plaquer sur le
dos. Il avait la sueur froide. C’étaient eux: il fut, du coup, par un
pressentiment certain, sûr que c’étaient eux. La trompe de l’automobile
meugla. Ayant vu jouer _Hernani_ à Nîmes, il se rappela le cor de Ruy
Gomez: ses bourreaux s’annonçaient. Mais cette réminiscence lui donna du
courage. Il appartenait à une vieille race, dont la bravoure a besoin de
littérature. Et, tout de suite, sa résolution fut prise: avant tout, il
ne fallait pas que l’Espélunque sût qu’il s’était engagé dans un défi
qu’il allait perdre. Il descendit donc au-devant de l’automobile,
froidement, l’air d’être ailleurs, comme un homme qui se promène.
C’étaient bien eux! Il reconnut les casquettes des chauffeurs et le
petit homme sec, mince, décoré. Impavide, il tint le milieu de la route.
--Dites donc, vous! dit celui qui tenait le volant, en bloquant son
frein.
Le Monarque brandit son large feutre, comme un vrai chevalier.
--Le lieutenant de vaisseau Malavial? interrogea-t-il d’une voix claire.
--C’est moi, monsieur, dit le petit homme sec.
--Je suis monsieur Bonnafoux. Vous le voyez, je vous attendais!
Alors, interdits, pleins d’admiration, ils saluèrent.
* * * * *
Devant l’automobile arrêtée, le Monarque gardait sa mine fière.
Intérieurement, il était déchiré, il était anéanti, mais il n’en
montrait rien. En présence de la catastrophe enfin survenue, les deux
qualités magnifiques et en apparence contradictoires de sa race venaient
de s’associer pour le tenir debout. D’une part, dans la réalité, il
n’apercevait que les conséquences les plus immédiates des événements; de
l’autre, l’avenir lointain ne lui apparaissait toujours que comme une
terre immense et féconde en chimères, où l’on peut découvrir ce qui
plaît, ce qui n’arrivera pas. Et c’est là simplement la forme la plus
nette et la plus heureuse du sentiment de la vie: le sentiment de la vie
est toujours optimiste chez un homme sain. S’il en eût été autrement, le
Monarque n’eût même pas essayé de lutter, il eût avoué, il se fût
humilié: «Messieurs, j’ai parlé sans réfléchir: vous savez bien ce que
c’est qu’une galéjade, vous avez entendu parler... Je ne peux pas faire
ce que je vous ai dit, et je ne puis pas vous payer. Je ne suis qu’un
pauvre homme, l’homme le plus pauvre d’ici, et une espèce de poète. Mes
paroles n’ont pas d’importance. Et, vous, vous êtes des hommes riches:
contentez-vous d’avoir fait une promenade.» Voilà ce qu’il pouvait dire,
et peut-être que ces gens s’attendaient bien qu’il le leur dît. Ils
n’étaient venus que pour se promener, en effet. Mais le Monarque n’y
pensa pas une minute. L’impression salutaire et naïve qui l’emplissait à
ce moment, c’est qu’il était beau dans son attitude; ça lui donnait du
courage. Et, en même temps, il songeait uniquement: «Je leur ai dit que
je ferais cent kilomètres à cheval. Eh! Est-ce que j’ai un cheval,
seulement! Je n’ai qu’une chèvre! Il faut que je trouve un cheval.»
Voilà tout. C’est ce qui s’appelle la bravoure, quand on y réfléchit.
Mais le Monarque ne savait même pas qu’il était brave: il était _lui_,
ingénument. Le moteur de la machine continuait à ronfler, faisant
frissonner toute la carrosserie comme le ventre d’une énorme cigale;
l’échappement des gaz, derrière la voiture, soulevait la poussière de la
route. Et la voix du Monarque, tout à coup, sonna comme un clairon:
--Mon commandant, messieurs! dit-il... J’espère que nous sommes entre
gensses du monde!
Le lieutenant de vaisseau et ses deux compagnons eurent un léger
sursaut. Ils avaient sous les yeux le feutre du Monarque, son complet
couleur de canard chinois, sa chemise à fleurs, et pourtant ils n’eurent
même pas la plus petite envie de rire. Voilà ce que c’est que d’avoir le
ton: un homme tout nu, s’il est très éloquent, s’il a le ton, il peut
faire croire qu’il est habillé! Le «commandant» fit de la tête un signe
d’assentiment.
--Eh bien, messieurs, poursuivit le Monarque, ne pensez-vous pas que ces
défis d’honneur doivent se régler dans le calme et la discrétion?
Seriez-vous satisfaits que nous fussions livrés à la curiosité des
populaces? De la place où vous êtes à Montbrul, il y a cinquante
kilomètres. Trouvez-vous ici demain, dès l’aube, mais ne dites rien à
personne. C’est tout ce que je vous demande. Puis-je compter sur vous?
--Mais, cinquante kilomètres... objecta l’un des chauffeurs.
--... Ce n’est que la moitié du trajet? Messieurs, je reviendrai dans la
même journée, répondit le Monarque doucement.
S’il parlait avec cette assurance, c’est qu’il ne songeait, pour
l’instant, ni à revenir ni même à partir. Il ne concevait qu’une chose,
c’est d’abord qu’il fallait que personne ne sût rien à l’Espélunque,
ensuite qu’il n’avait pas de cheval. Le reste n’était rien: le reste, il
se racontait qu’il l’avait fait! Ce n’était encore qu’une histoire.
Les automobilistes acceptèrent le plan, et rebroussèrent chemin.
--Barrier, qu’est-ce que c’est que ce type-là? demanda seulement
Malavial à celui qui tenait le volant.
Celui-ci hocha la tête:
--Je croyais que c’était un blagueur. Probablement, c’est un fou.
Le fou les regarda, le plus longtemps qu’il put, paraître, puis
disparaître et reparaître encore au hasard des lacets de la route. Il
avait l’inquiétude qu’on le regardât aussi, il voulait conserver, aussi
longtemps qu’il le fallait, la dignité de son attitude. La vigoureuse
automobile ralentissait aux descentes, puis prenait son élan pour
escalader les côtes comme une bête de sang. «Quelle bêtise, songea-t-il
amèrement, quelle bêtise qu’il y ait encore des chevaux, puisqu’ils ont
inventé ces machines-là!» Maintenant que cette petite nuée de poussière
mouvante commençait à se perdre dans toute la poudre aérienne que
l’heure du midi dorait, une noire mélancolie lui faisait courber les
épaules. Devant le café de l’ami Muraton, Touloumès le héla. Pour la
première fois de sa vie il ne répondit point. Mais il redressa le torse,
pourtant, en faisant «Bonjour! Bonjour!» d’un geste vif de la main,
comme un homme occupé. Et c’est vrai qu’il était occupé! Bon Dieu!
jamais il n’avait été si occupé, ni si étonné de l’être: le Monarque est
un homme qui ne connaît pas les soucis, il «se parle» au jour le jour,
il vit en imagination. Aujourd’hui, on le forçait de réaliser une chose
qu’il avait dite: il éprouva la conscience irritée que ces gensses du
Nord lui faisaient une injustice, l’obligeaient, comme des imbéciles qui
ne savent pas les règles du jeu, à sortir de sa partie. Il dépassa
Touloumès de quelques pas, puis, frappé par une idée subite:
--Sais-tu, lui dit-il, si Racamond est chez lui?
--Racamond le protestant? fit Touloumès. Sûr! Je l’ai vu tout à l’heure,
avec son valet, qui rentrait sa herse. Pourquoi?
--Rien, répondit le Monarque qui réfléchissait. J’ai affaire à lui. Ça
te suffit?
Ce n’était pas la manière ordinaire du Monarque. Et cela fit impression
sur Touloumès, qui n’insista pas.
Le Monarque rentra chez lui, d’un pas égal, à force de volonté, mais la
tête basse, pour n’avoir plus à parler à personne. On le fatiguait. La
vue des hommes fatiguait le Monarque! Il n’avait pas, depuis sa
naissance, ressenti cette impression. C’est aussi qu’il n’avait jamais
médité, jamais souhaité la solitude pour méditer: il avançait à cette
heure dans un monde nouveau, si étrange pour lui qu’il avait envie
d’étendre les mains, comme lorsqu’on entre dans une chambre obscure.
Madame Emma lui servit de la salade avec deux œufs durs, coupés en
petits morceaux, et ensuite un peu de lard froid, reste du souper de la
veille.
Telle était son habitude, à madame Emma: elle servait toujours les
légumes d’abord, parce que cela tue le gros de l’appétit; et la viande
alors n’est plus qu’une espèce de dessert, un luxe. Elle avait de
l’économie. Mais elle restait debout pour le servir, ainsi qu’il
convient, et, puisque son mari gardait le silence, elle ne lui adressa
pas la parole. Toutefois, ce silence même était si nouveau qu’il lui
parut épouvantable. Elle avait le cœur serré. Le Monarque avala un verre
de brandevin, s’essuya la bouche et se leva.
--Monarque, dit-elle, où vas-tu? C’est l’heure de la sieste, et le
soleil est déjà chaud!
--Si on te le demande, fit le Monarque rudement, tu diras que tu n’en
sais rien.
Racamond habitait, un peu en dehors de l’Espélunque, un des plus beaux
mas du village. Sa femme était pieuse, il était austère. Ce huguenot,
descendu des Cévennes, avait le nez aquilin, les pommettes hautes et
l’air grave d’un Maure. Et, sûrement, ce n’était pas un Latin: il
prenait tout au sérieux. Un de ses aïeux avait été tué aux côtés de
Roland, le camisard; son grand-père avait été assassiné lors de la
Terreur blanche. Il en conservait de l’orgueil, cela lui faisait une
noblesse; et, plein de commisération pour ceux qui n’étaient pas
calvinistes, il ne souhaitait pas cependant leur conversion. Il était
reconnaissant au ciel, il était content de lui, il était riche; il
n’était pas gai.
Le Monarque le trouva encore à table, avec sa femme et ses cinq enfants,
trois fils et deux filles. On le fit asseoir, on lui offrit le
brandevin. Il but. Puis, sans hésiter, connaissant cette fois la
redoutable puissance de l’idée fixe:
--Monsieur Racamond, dit-il, est-ce que vous avez besoin de Pie Douze
demain?
--Pourquoi faire? demanda Racamond, étonné.
Pie Douze, c’était le cheval de la Camargue qu’il avait acheté l’année
dernière en Avignon; et il l’avait d’abord appelé Pie Dix parce que ce
cheval est pie et aussi que, étant protestant, Racamond est
anticlérical; puis Pie Douze, sur les représentations de sa femme qui
lui avait remontré qu’il ne fallait pas faire de la peine au curé. Pie
Douze n’a pas encore existé. Alors n’est-ce pas, on peut...
Le Monarque rougit légèrement.
--C’est pour... pour me promener! dit-il.
Alors, Racamond, celui qui n’est pas gai, se mit les mains sur le ventre
et commença de rire, mais de rire! Et ses trois fils, dont l’un avait la
figure d’un Romain et les deux autres d’Arabes, voyant qu’il riait,
virent que c’était permis de rire. Ils regardaient les jambes du
Monarque, ils regardaient ses fesses, ils regardaient son buste. Et ils
recommençaient à rire, et madame Racamond et ses deux filles, brunes
avec des cheveux en bandeaux plats, des taches de rousseur sur les
joues, et de beaux yeux, baissaient le nez dans leur assiette, pour la
décence.
--Mais, Monarque, dit Racamond en reprenant haleine, il y a bien... il y
a bien vingt ans que tu n’es monté à cheval?
--Dix-huit! corrigea le Monarque, dix-huit! quand je faisais mon service
à Nîmes, dans l’artillerie. Mais ne me refusez pas, monsieur Racamond.
C’est... c’est pour ma santé.
Racamond réfléchit. Le Monarque était un personnage douteux, et, d’après
sa manière de voir, immoral. Mais un personnage tout de même, dans le
pays. Telle fut l’excuse qu’il voulut bien se donner à lui-même. Dans le
fond de son âme, caché à sa propre conscience, il y avait un autre
sentiment: c’est que l’air qu’il respirait lui avait versé ses poisons
indulgents, c’est qu’il aimait le Monarque, le Monarque indolent, le
Monarque luxurieux, mais chanteur, mais conteur, mais magnifique, mais
innocent, malgré tout, et poète, enfin, oui, poète! Il répondit:
--Ce sera selon ton désir, Monarque.
Et, comme il se levait pour le conduire aux écuries, tous se levèrent,
par respect, mais aussi par curiosité. Ils l’accompagnaient.
Pie Douze avait une tête fine sur un col épais, mais nerveux, la robe
isabelle, les jambes sèches, la croupe ravalée. Mais tout cela poilu,
mal tenu, barbare: une bête pareille à tous ces gens qui étaient là, de
bonne race, et paysanne. De le voir, le Monarque eut tout à coup un
frisson qui lui glaça l’échine. Comme le condamné qu’on mène à
l’échafaud, il venait d’apercevoir le bourreau, la machine, et son corps
reculait. Il demanda pourtant, de l’air le plus indifférent qu’il put:
--Il paraît que ça peut faire cent kilomètres, un homme sur le dos, ces
bêtes-là?
--Il paraît, répondit vaguement Racamond.
--Il paraît? fit le Monarque, inquiet. Mais vous ne l’avez jamais fait?
--Non, naturellement, admit Racamond. C’est une chose qui se dit comme
ça.
--C’est une chose qui se dit comme ça! reprirent les trois fils, en
écho.
--Et ça vous suffit! cria le Monarque emporté d’une rage subite. Ça vous
suffit! Vous ne valez pas mieux que tout le reste du pays, alors! Un
pays de blagueurs, un pays de fumistes! Un pays où on parle, on
parle--et on ne f... jamais rien! Vous n’avez pas honte?
Les autres courbèrent la tête. C’était vrai, tout de même. Leur religion
leur avait inculqué l’habitude des examens de conscience en commun, et
ils reconnaissaient en silence leur faute, s’étonnant seulement de la
bouche que le ciel avait choisie pour la leur reprocher.
--Enfin dit le Monarque en soupirant, je viendrai chercher le cheval
demain à six heures.
Et il s’éloigna, lugubre.
* * * * *
Dès cinq heures et demie du matin, au même endroit que la veille, tout
au sommet de la côte, vers Massane, l’automobile attendait. Tirés trop
tôt de leur sommeil, les compagnons de Malavial baillaient. Ils
sentaient sur leurs épaules le froid de l’aube naissante, et, dans le
petit jour gris, leur humeur s’assombrissait. L’aventure, maintenant,
leur paraissait ridicule. De deux choses l’une: ou bien le fou, le
fumiste, le Tartarin, l’homme enfin, quel qu’il fût, ne viendrait point,
ou bien il allait falloir le suivre, le suivre toute la journée, pendant
vingt-cinq lieues, et recommencer le lendemain. A moins qu’il ne claquât
en route, lui ou sa bête, ou tous deux ensemble. Et alors cela devenait
tragique, c’était pour eux une insupportable responsabilité. Décidément,
le mieux était qu’il ne vînt pas!
--Il ne viendra pas! conclut donc Barrier, manifestant son espoir.
--Alors, demanda Malavial, hésitant, les vingt-cinq louis?...
--Eh bien, tu ne les paieras pas, ni lui non plus. Penses-tu donc qu’il
est solvable? Tu ne l’as pas regardé. Fichons le camp. Nous irons
déjeuner à Carcassonne. Il paraît que c’est très bien, Carcassonne.
Il avait à peine prononcé ces mots que le Monarque apparut.
Et le Monarque était à cheval! Le Monarque venait vers eux, gravement, à
petits pas, un peu pâle, mais à peu près bien assis sur son coursier
dont l’allure était sage, et qui, ravi par le grand air, encensait un
peu de la tête, faisant danser le pompon de laine rouge égayé sur son
front. Oui, c’était bien le Monarque, en vérité, un peu raide, redoutant
une chute.--Ah! péchère, quelle nuit il avait passée, comme il avait
claqué des dents!--Il avait changé son complet couleur d’or pour les
humbles braies qu’il mettait à la pêche et je ne sais quelle
souquenille, toute verdie dans le dos et dont les manches, rétrécies par
tant d’averses reçues, découvraient ses poignets jusqu’à mi-coude. Mais
son vaste feutre, qu’il avait conservé, lui donnait malgré tout l’air
espagnol et cavalier, mais il était mince, et long, et souple, et
déhanché, mais il avait l’air d’une bravade, d’une bravade vivante,
tandis qu’il songeait: «Nom de Dieu! Pourvu que je n’aie pas la
colique!», et qu’il changeait ses rênes, de la main droite à la main
gauche, de la main gauche à la main droite,--c’était environ tout ce
qu’il se rappelait de ses anciennes leçons au manège du quartier
d’artillerie, à Nîmes,--pour se donner l’air dégagé. Durant toute sa
longue et douloureuse insomnie, c’était un problème qu’il avait agité
dans sa tête de savoir s’il devait monter à cheval devant l’automobile,
ou dans la cour même du mazet de Racamond. Dans la cour du mazet, cela
lui faisait un bon kilomètre de plus, mais on ne le verrait pas
enfourcher! Il aimait mieux ça, qu’on ne le vît pas enfourcher: après,
si ça allait, eh bien, cela irait mieux!
Et son feutre brandi traça dans l’air, au-dessus de sa tête, un accent
circonflexe.
--Messieurs, dit-il, je regrette de vous précéder: vous irez bien
lentement! Mais vous comprenez bien, n’est-ce pas, que c’est moi qui
dois régler l’allure.
C’était encore là une chose à quoi il avait longuement pensé. S’il
prenait les devants, on le verrait mieux, de l’automobile, on le verrait
tout le temps. On verrait, il laisserait voir qu’il n’était pas un
cavalier bien exercé. Mais, s’il accompagnait la voiture, cette
bougresse avait une telle habitude d’aller vite! Et Pie Douze voudrait
certainement la suivre: que c’est la manie des chevaux, pas moins, de ne
pas vouloir se laisser dépasser! Le Monarque répugnait aux grandes
allures. Voilà pourquoi il avait pris ce parti.
Il alla se placer à cent mètres puis se retourna:
--Lentement, n’est-ce pas, messieurs, lentement!
Et, cependant, résolu à tout, comme s’il se précipitait dans un abîme,
il partit au petit trot, pressant doucement sa bête avec le côté du pied
et non pas du talon, parce qu’il avait des éperons. Ses éperons, ses
vieux éperons du régiment, comme il avait hésité avant de prendre le
courage, le courage héroïque et désespéré de les fixer à ses vieux
souliers! Mais il était le Monarque, il n’était pas un autre! Il était
toujours séduit, entraîné, ravi par le côté extérieur des choses, par la
mise en scène, le théâtre. Il était un cavalier, aujourd’hui, hein? Donc
il devait avoir des éperons. Il avait passé une heure à en limer les
molettes, il en avait fait une apparence, une imitation, une blague
d’éperons. Mais tout de même, tout de même, il en avait encore peur! Il
n’aimait pas se rappeler qu’il les avait, et il se disait pourtant: «Je
vais me faire attraper du mal, si j’oublie que je les ai.»
Et cependant Pie Douze allait. Il allait, de ce petit trot assez vite et
heureusement doux qu’ont les bêtes souples de sa race. Il était de son
pays; il avait du sang et de la philosophie, il ne se foulait pas, mais
il ne se fatiguait pas, et il allait. Le Monarque s’appuyait au
troussequin de la selle, qui était assez haut et comme mauresque, et
songeait, avec un étonnement ingénu: «Mais je tiens dessus, je tiens
dessus, je tiens dessus!» Ces paroles lui paraissaient s’élever du sol
même de la route, avec le bruit des fers: «Je tiens dessus, je tiens
dessus, je tiens dessus.» Il éprouva cette ivresse légère que donne le
sang secoué par les premières minutes de la course. Puis il remit son
cheval au pas.
Ils traversèrent Gissac, Eygurande, Maillezargues, Combarelle,
Villeneuve, et les gens s’étonnaient de ce cortège étrange: un cavalier
qui ne se pressait point, et, derrière lui, cette automobile qui faisait
la tortue. On n’était pas encore à la moitié de la première étape, ce
Montbrul qui, dans l’esprit du Monarque, maintenant un peu obscurci,
paraissait reculer dans un lointain fabuleux, devenir une ville
imaginaire, un impossible lieu de repos, de fraîcheur, d’immobilité,
comme on n’en peut voir qu’en rêve ou bien... ou bien quand on est mort.
Maintenant, il réfléchissait: «Que c’est long, que c’est long, cette
route. Je vais claquer, claquer, claquer! Ou bien ce sera le cheval. Ou
bien nous deux!» Le cheval tenait bon, pourtant. Il paraissait
comprendre ce qu’on lui demandait, il se mettait de lui-même au pas ou à
une allure plus vive. Mais le Monarque commençait à éprouver, tout le
long des muscles de la cuisse, d’intolérables douleurs. Au pas, il
souhaitait le trot. Au trot, comme un homme à qui on tire les nerfs, un
à un, avec des tenailles, il aspirait au moment où ça finirait, ces
horribles secousses. Et puis survenaient, sans qu’il sût comment, des
minutes bienheureuses de complète insensibilité. Et alors le chant
bruissait de nouveau à ses oreilles, ce chant qui semblait sortir
maintenant, immense et fatidique, des oliviers, des prés, des vignes,
des froments verts: «Je me tiens dessus, je me tiens dessus, je me tiens
dessus!» Il avait la figure tirée, la bouche amère, les paupières
rougies par le vent et le sable, les yeux qui papillotaient comme un qui
va mourir. Et Pie Douze allongeait les jambes.
Aux Calmettes, au sommet de la grande causse, il entendit qu’on
l’appelait de l’automobile, et il lui parut que quelqu’un arrêtait son
cheval. C’était lui-même qui avait tiré sur les rênes, mais il ne s’en
était pas douté. On allait casser une croûte, on avait faim, dans
l’automobile! Et les automobilistes étendaient les bras, comme s’ils
étaient fatigués, les pauvres, comme s’ils étaient fatigués! Sorti de sa
torpeur le Monarque ricana. Il vit Malavial qui lui offrait la main avec
une sorte de respect. Alors il déjamba, pesa lourdement du pied gauche
sur l’étrier et s’abattit presque sur la route. Mais ce repos lui fit du
bien. Il mangea presque sans parler, il but du vin blanc, du café, du
cognac. Ce fut lui, au bout d’une demi-heure, qui se leva en disant,
d’un air un peu égaré: «En route, messieurs, en route!» Il ne savait
plus où il en était. A cheval, c’étaient les cuisses qui le faisaient
souffrir; debout, il éprouvait aux reins, et jusque dans les épaules,
une effroyable lourdeur. Sans fausse honte, il se servit d’une borne
pour se remettre en selle. Jamais il ne sut comment il parvint à
Montbrul. Il regardait peiner, trotter, martyriser un autre. C’était à
la fois désagréable et indifférent. C’était aussi très curieux. Il était
aliéné.
Et à Montbrul, on déjeuna!
D’abord, le Monarque n’avait pas faim. Un lit, un lit, est-ce qu’on ne
pourrait pas lui donner un lit? Au lieu de ça, il entendit une voix qui
lui disait: «Qu’est-ce que vous prenez?» Et il répondit, par habitude:
«Une absinthe!» Il la but d’un trait, se versa encore deux verres d’eau
par là-dessus et, alors, se mit à faire des recommandations pour Pie
Douze, d’une voix égale et blanche. Puis, se redressant sur sa chaise,
il prononça, d’une voix un peu faible, mais égale et calme:
--Mon commandant, vous avez dû bien vous ennuyer!
Et l’autre, l’autre qui ne savait pas tout ce qui s’était passé dans la
tête, dans le cœur, dans le corps et les reins suppliciés du Monarque,
fut cependant ému, sans savoir pourquoi...
Il y eut du champagne, il y eut des plats fins, il y eut des toasts,
portés galamment, et le Monarque tint tête, il parla, il discourut, il
s’éleva au-dessus de lui-même. Dans son cerveau enthousiaste, il se
voyait déjà rentré chez lui, il ne craignait plus, il méprisait sa
guenille. Quoi! Est-ce que la moitié de la route n’était pas faite? Si
Pie Douze tenait le coup, lui, il le tiendrait. Il se sentait puissant,
délivré de son poids, impavide. Après le café, ses yeux brillaient, il
voulut se lever. Ses compagnons eurent presque peur, à l’entendre crier.
Car il cria, le pauvre homme, en portant la main à ses lombes
douloureux. Tous ses muscles, à cette heure, lui paraissaient tordus,
enchevêtrés, liés ensemble. C’était épouvantable, atroce, écrasant.
--La courbature, hein? demanda le lieutenant Malavial, d’un air de pitié
sincère.
--La courbature! répliqua le Monarque, intrépidement, ça ne me connaît
pas, la courbature! Une petite douleur de ventre: j’y suis assez sujet,
après le repas... Le temps de passer chez le pharmacien, et je suis à
vous.
Il sortit, parfaitement droit, parfaitement beau. Mais, hors de la vue
de ses bourreaux, il n’avança plus que courbé en deux et montra à M.
Cazalès, le pharmacien, une figure ravagée, une figure effrayante, la
figure qu’il aurait un jour, quand il serait bien vieux, à sa dernière
maladie.
--Cazalès, dit-il, Cazalès, vous me connaissez. Vous allez me donner
tout de suite une injection de morphine!
--Et l’ordonnance? fit le pharmacien, interdit. On ne donne pas de
morphine, on ne donne pas d’injection de morphine sans ordonnance!
Le Monarque avait déjà enlevé sa veste. Il prit Cazalès à la gorge.
--Si tu ne me donnes pas une injection de morphine tout de suite,
entends-tu, je t’étrangle, là, tout de suite, devant tes bocaux!
Dix minutes plus tard, la drogue redoutable et magique avait produit son
effet. Le Monarque ne sentait plus rien, le Monarque avait la tête dans
les nues, il chantonnait, il riait aux anges. Il s’était coupé une
baguette de noisetier, il montait à cheval et poussait Pie Douze à côté
de l’automobile.
--Ne ferons-nous pas la conversation? dit-il. La route est si longue!
Et, trois heures durant, il parla. Pie Douze résistait, lui aussi, à
l’épreuve. A la fin, toutefois, il devint plus lourd et plus mou, entre
les jambes de son cavalier. Aux Calmettes, il fallut le faire reposer,
le frictionner, lui donner de l’avoine et du sucre. Mais, quand il
sentit l’air du pays, quand il passa les ponts de Gers, entre les deux
Gardons, il leva les naseaux vers le rouge soleil couchant, aspira
l’air, hennit légèrement, et partit au galop. Le Monarque chancela sur
sa selle.
--Eh bien, cria-t-il, eh bien?...
Mais il était ivre encore, inconscient, sûr de lui. Il reprit son
assiette et s’abandonna. L’automobile, derrière son dos, hâta sa marche.
Du galop de chasse, le cheval, excité par ce bruit, passa au galop de
course. Le Monarque chancela encore et empoigna la crinière. Hourra!
Hourra! Il arriverait, il arriverait! C’était la fin, c’était le but,
c’était la victoire! Le Monarque, devant la porte fermée du mazet
Racamond, sauta de sa selle, sans aide, d’un seul mouvement. Il fut
étonné de sentir ployer sous lui ses jambes tremblantes.
--A demain, messieurs, dit-il de sa belle voix. Vous savez que nous
devons recommencer encore une fois.
A neuf heures, Touloumès, Bécougnan, Peyras et tous les autres étaient
au cercle, en train de prendre leur café. La porte s’ouvrit et le
Monarque entra, soutenu par madame Emma. Le poison qu’il avait pris ne
courait plus dans ses veines, il vacillait, chacun de ses pas lui
déchirait les nerfs, il éprouvait dans la région du cœur comme la piqûre
d’invisibles aiguilles. Mais ses yeux resplendissaient.
--Il a voulu venir, expliqua madame Emma en étendant les mains pour
s’excuser. Je voulais le coucher, lui mettre des cataplasmes... Si vous
voyiez!... Mais il a voulu venir.
Le Monarque s’assit péniblement.
--Écoutez, dit-il d’un air fier: je n’avais pas voulu vous le dire,
parce que... parce que je croyais bien que je ne pourrais pas le faire.
Mais _je peux_ le faire. Et, boun diou! on va c...ner les Parisiens!
* * * * *
La nuit qui suivit sa victoire, le Monarque dormit profondément. Par
instants, un peu de sueur lui venait au front: un coup de fièvre qui
passait, la revanche de ses muscles molestés, de tout son sang brûlé par
la grande fatigue. Alors, il se retournait dans son lit, mais sans
conscience, anéanti; et madame Emma, qui le veillait, essuyait doucement
ses cheveux humides. Il lui avait dit: «A cinq heures et demie,
réveille-moi, masse-moi, fais ce que tu voudras: mais, coûte que coûte,
il faut que je reparte. Je n’ai plus qu’une fois à le faire, pour
gagner! Et, puisque je l’ai déjà fait une fois...» Et il avait dit cela
d’une voix cassée, grelottante, puérile et vieillie tout à la fois,
parce qu’il n’en pouvait plus: mais, avec tant de confiance! Car c’était
son imagination toujours qui le traînait; quand il avait pensé une
chose, c’est comme si elle était réalisée; toute sa vie, comme ça, il
avait vécu en avant de deux ou trois jours...
Emma était obéissante. A l’heure qu’il fallait, elle le réveilla. Le
Monarque se mit sur son séant et poussa un cri de douleur. Son corps
n’avait plus d’articulations, il était comme une planche, une planche
raide, sans charnière, en bois très dur. Et, tout de suite, le dégoût
lui vint, un dégoût immense, insurmontable. Il vit la route, et il
l’avait déjà faite, et elle était longue, rude, odieuse, douloureuse,
cruelle. Pourquoi la recommencer? Il avait montré sa force, une force
qu’il ne croyait même pas posséder, il faut dire. Donc il pouvait
renoncer; maintenant, on ne rirait pas! Le pari? Eh bien! il avait gagné
une fois, perdu une fois: il n’avait rien à payer, on était quitte. Et,
durant que madame Emma frottait d’eau-de-vie ses pauvres reins malades
et broyait une chandelle ailleurs, un peu plus bas, il dit avec un
soupir:
--Tu vas aller les trouver, ces Parisiens, tu leur diras... tu leur
diras ce que tu voudras, que je suis malade, que c’est remis à une autre
fois, à l’année prochaine!
A ce moment même les sabots de toute une cavalerie retentirent sur la
route. Un galop impétueux, triomphal, insolent, lointain d’abord, et
puis plus près, et puis devant la porte. Halte! Et plus rien que les
ongles ferrés de bêtes impatientes qui frappaient le caillou. Racamond
entra.
--Monarque, dit-il, presque respectueusement, je t’amène Pie Douze...
Pas la peine que tu viennes jusque chez moi pour le monter, il faut
épargner tes forces, Monarque!
Et, dans l’air encore pâle du grand matin, les trois fils Racamond
parurent derrière leur père: bottés, éperonnés, le chapeau en bataille,
un fouet court à la main.
--Nous te ferons un bout de conduite, Monarque, nous t’accompagnerons à
cheval pour te faire honneur.
Et le Monarque tomba sur une chaise de paille, au chevet de son lit,
effondré. Il n’avait pas pensé à ça, il n’avait pas pensé que tout le
pays, maintenant, tout le pays l’attendait, pour le voir passer, pour
l’applaudir, pour être là enfin: participer à l’aventure, et parler de
l’aventure, et vanter l’aventure!
--Racamond, dit-il avec modestie, c’est ton cheval, ce n’est pas le
mien... Je ne veux pas qu’il arrive malheur à ton cheval.
--Il est bon, dit Racamond d’un air convaincu, il est bon, ne crains
rien.
Il ajouta même, généreusement:
--Tout ce que je te demande, c’est de ne pas le crever avant
l’arrivée... C’est pour le pays, bouffre!
Et le Monarque, prisonnier de l’enthousiasme qu’il avait déchaîné, monta
sur Pie Douze: Racamond lui-même, le riche, lui tint l’étrier! Pie Douze
était frais étrillé, fringant, luisant, pimpant, il secouait à ses
oreilles des pompons de laine rouge tout neufs. Et, devant lui, derrière
lui, autour de lui, il y avait tout l’Espélunque, les huit cents
habitants de l’Espélunque, debout, habillés, pressés pour le regarder
partir. Bécougnan et Touloumès l’embrassèrent. Cazevieille fit plus: il
ôta son chapeau, demeura, le front chauve offert au vent du matin, comme
en vénération. Et Peyras lui remit une cravache neuve, à poignée
d’argent: «Don du Cercle Socialiste, fit-il. On mettra l’inscription à
ton retour, Monarque!»
* * * * *
On entendit le ronflement de l’automobile.
--Messieurs, demanda le Monarque galamment, avez-vous bien dormi?
Les trois étrangers regardaient cette foule, sans comprendre.
--Quels sont ces cavaliers? demanda enfin Malavial.
--Mes amis! répondit le Monarque: la cavalerie de l’Espélunque. Vous en
verrez d’autres, si je ne me trompe.
Il ne mentait pas. De tous les points de l’horizon, à mesure qu’on monta
vers les Calmettes, des escadrons se précipitaient. On savait. La
nouvelle avait couru toute la nuit; on avait réveillé les gens. Derrière
le Monarque, éperdu d’orgueil, étourdi de fatigue, ivre des cris qu’il
entendait, ce furent bientôt vingt chevaux, et puis cinquante, et puis
cent, qui piétinaient, qui trottaient, qui se remettaient au pas, selon
ses allures à lui leur chef, à lui leur maître! Des laboureurs
dételèrent leur charrue, montèrent à cru sur les lourds étalons. Des
femmes, des vieillards, des enfants, des hommes, suivirent en charrette.
On rencontra la voiture du docteur Destenave, de Vézenobres. Il ne
connaissait pas la nouvelle encore, le docteur. Il crut qu’il y avait eu
quelque part un grand malheur, un vaste incendie, un désastre, la
guerre: car on eût dit d’une émigration. Mais, quand il sut de quoi il
s’agissait, lui aussi, il suivit le monde: le petit tendelet en toile
rayée rouge et blanc qui ombrageait sa calèche avait l’air d’un drapeau.
Parfois, des cavaliers lâchaient pied; parfois, il en venait d’autres.
Dans les villages, on battait des mains, on se mettait aux fenêtres; et
le Monarque, un poing sur la hanche, les étriers en dehors, saluait, la
face grande.
Aux Calmettes, il y a trois jeunes gens et un vieux troupier,
Pourcherol, qui ont fait une «école de clairons». L’école de clairons
sonna. Et le maire offrit un casse-croûte d’honneur. M. d’Amblevade qui
habite tout près, vint voir le cheval et donna des conseils. Quelqu’un
cria: «Vive la République!» Il répondit: «Vive la France!» et serra la
main du Monarque. Cela fut jugé très bien.
Ce fut un régiment de cavalerie, ce fut une armée de piétons qui parvint
à Montbrul, et quatre gendarmes, à cheval aussi, naturellement,
escortèrent cette grande foule depuis les limites de la commune jusqu’à
la grand’place où on avait dressé des tables, parce qu’il y allait avoir
un banquet. Et il y eut un banquet, où le Monarque était à la table
d’honneur, avec le maire de Montbrul à sa droite et le lieutenant de
vaisseau Malavial à sa gauche. Au champagne, le maire porta la santé de
M. Bonnafoux, «le héros de l’hippisme méridional». Le Monarque répondit
par un toast à la marine française. On entendit sa belle voix; on
n’entendit pas ses paroles. Tout le temps qu’il se tint debout, ce ne
fut qu’une acclamation. Et, tout à coup, marchant à travers les tables,
on vit s’approcher une jeune femme, les joues roses, les yeux ardents,
le sein soulevé, qui tenait un enfant dans les bras. Elle l’éleva
au-dessus de sa tête; et le petit, qui n’avait sur son corps douillet
qu’une chemise de flanelle violette, ravi d’être juché si haut, agitait
ses cuisses nues. «Regarde-le bien, dit sa mère, regarde-le bien! C’est
le Monarque de l’Espélunque. Quand tu seras grand, petit, tu pourras
dire que tu l’as vu!» Des jeunes gens et de belles filles, s’étant
glissés dans l’écurie dévastèrent la crinière de Pie Douze, et sa queue,
pour garder un souvenir de cette bête fameuse.
Quand le Monarque se leva de table, il chancelait. C’était trop; tant de
soleil, tant de fatigue, et la gloire! Mais nul ne s’en aperçut. Quatre
jeunes hommes l’avaient enlevé dans leurs bras tendus, assis sur leurs
épaules. Il n’eut qu’à descendre de ce pavois sur son cheval, et il s’y
retrouva comme sur un trône, au-dessus de la foule, maintenant
silencieuse, tant elle était émue. Il salua, et, les reins lourds,
tourna la tête de Pie Douze vers l’Espélunque. Alors, ce peuple
transporté retrouva la voix: «Adieu, va, Monarque, adieu!» Les femmes
criaient: «Bénie soit la mère qui t’enfanta!»
Il n’en pouvait plus, pourtant. Sa fatigue le soûlait bien plus que le
champagne et cette faveur inouïe qui le poussait comme un aiguillon
sanglant. Il sautait du pas au trot, du trot au pas, sans plus trouver
jamais une seconde l’oubli de son corps, qu’il aurait voulu jeter comme
on arrache une dent. Et quelqu’un cria: «Il va tomber!» Il avait lâché
les rênes et, regardant sans rien voir, les yeux ternis, se laissa choir
dans les mains qui se tendaient. On le coucha sur un côté de la route;
mille soins désordonnés manquèrent le faire mourir. Et il songeait: «Ils
vont me mettre dans une de leurs voitures. Ils feront bien. J’en ai
assez.» Un quart d’heure après, il s’entendit crier: «Ça va mieux, eh!
Monarque! C’est passé. Tu peux remonter, maintenant!» Et on le remit sur
son cheval. C’est ainsi que, victime héroïque de lui-même et de ses
compatriotes, il acheva sa route. De tout ce qu’il y a dans la nature,
il ne voyait plus que les bornes kilométriques.
A une lieue de l’Espélunque, il eut encore une faiblesse. La tête lui
tournait; il passa la main sur ses yeux: l’air lui parut tout plein de
mouches noires. Deux cavaliers tout frais, qui venaient d’arriver,
l’approchèrent, botte à botte, et lui mirent les mains sur les épaules.
Ce soutien lui fut comme une caresse. Puis, quelques minutes après, il
dit courageusement:
--Laissez-moi, je pourrai finir tout seul.
Il venait de penser au pari. Il voulait le gagner, le gagner sans qu’il
pût y avoir de dispute, n’est-ce pas? Mais il demanda à boire, à boire
de l’eau, comme un pauvre martyr.
Pie Douze hâta sa course. Il était couvert d’écume; ses tendons se
roidissaient. Mais c’était fini, pour lui aussi. Il hennit doucement, la
tête vers les fraîcheurs obscures de l’écurie. Et, brusquement, ce fut
la _Marseillaise_! Les cuivres de toutes les fanfares: celle de
Maillezargues, celles de Sommières, de Villeneuve, de Sébazac, de
Malaruc-en-Montagne; les cuivres de toutes les fanfares sonnaient la
_Marseillaise_! Un frissonnement de feuillage lui fit lever les yeux: il
passait sous un arc de triomphe: «A Juste Bonnafoux, honneur de la
Provence!» On lui avait dressé un arc de triomphe; c’était pour lui,
c’était pour lui, cette chose-là, cette verdure, ces fleurs, ce porche
de souverain. «Vive le Monarque! Vive Pie Douze!» Combien étaient-ils
venus là! Deux mille, trois mille, peut-être! Et c’était _son peuple_;
il était vraiment le Monarque. Il sentit qu’on l’arrêtait, qu’on le
tirait. Il s’abattit. Des gens le soutinrent, lui soufflant à la face
une haleine d’ail et de victoire.
Le lieutenant Malavial vint lui serrer la main. Il se laissa faire,
ébahi, la figure tirée, la bouche amère. Mais, comme celui qui l’avait
défié glissait un billet bleu entre ses doigts, il retrouva ce qu’il
fallait de force pour dire:
--C’était pour le plaisir, monsieur!
Pourtant, il mit le billet dans sa poche. Le lieutenant Malavial remonta
dans son automobile. On ricanait autour de lui; il était le vaincu; le
peuple est rarement pitoyable aux vaincus. Mieux valait s’en aller. Dans
l’ombre qui grandissait, le moteur hâta sa course. Quelques instants
plus tard, quelqu’un, dans l’automobile, prononça:
--Ça n’est pas seulement Tartarin, cet homme-là, c’est... c’est aussi
Don Quichotte!
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