LE FANTOME DE CAUSSANEL

Ce fut Bécougnan, non point le Monarque, il le faut avouer, qui fut le

héros de l’histoire que je vais dire. Mais celui-ci y prit un si grand

plaisir que ce serait lui faire grande injure, comme à ses amis, de ne

pas lui donner ici sa place.

... La saison était si douce, le printemps si précoce, que, vers ce

milieu de février, dans cette plaine du Gard, il y avait déjà des

amandiers en fleurs, des oiseaux qui faisaient l’amour, et des mouches.

Tant de mouches même qu’on avait tendu devant la porte ouverte, pour

s’en préserver, ce léger rideau fait de tubes de verre multicolores,

enfilés sur de minces cordelettes, qui est d’usage dans toute la

Provence. Le tiède vent du sud-est l’agitait doucement, et le faisait

chanter. Dehors, un cochon gras fouillait le fumier, suivi de poules qui

caquetaient; et dans la chambre, assis devant un siphon de limonade

gazeuse, car il avait refusé tout autre breuvage, étant membre d’une

ligue antialcoolique aussi bien que de la Société des recherches

psychiques et du Bureau international du Spiritisme, dont le siège est à

Londres, M. William Simonson prenait des notes.

--Oui, monsieur, lui disait Bécougnan, c’est dans cette pièce que le

fantôme revenait; quatorze nuits de suite, à minuit sonnant, il est

revenu: et je l’ai vu comme je vous vois. C’est une erreur de croire,

comme on le fait dans votre pays, qu’il n’y a de fantômes que dans le

Nord; il y a de tout dans le Midi, monsieur, c’est une terre opulente,

une terre privilégiée, une terre où il ne manque rien. Seulement, les

fantômes, on n’en a pas peur, on ne leur permet pas de faire tout ce

qu’ils veulent, comme chez vous. On est brave, quoi!

»Cette maison où vous êtes, je l’ai achetée pour pas cher, à la mort de

ce pauvre Caussanel qui s’est pendu. C’est le phylloxera qui en est

cause. Je me rappelle comme il disait, notre Caussanel, au temps où tout

le monde mettait ses économies dans le Panama:

»--Placer mon argent! Placer mon argent! Ici, il y a la vigne, et ça

doit suffire! Ça me donnera-t-il quinze du cent comme ma vigne, votre

Panama?

»Et toujours plus haut sur la côte, derrière la maison, arrachant les

figuiers sauvages, arrachant tout le broussaillon, il faisait grimper

ses plants de carignan et d’aramon. Il y mettait tous ses écus, il

hypothéquait son bien de plaine pour engraisser ses cailloux... Et puis

le phylloxera est venu. Alors il a emprunté sur tout son reste: aux

notaires, au Crédit Foncier; il a essayé de toutes les drogues, il a

creusé des puits profonds comme l’Espélunque pour aller chercher de

l’eau, et noyer ses pieds de vigne. Et à la fin, quand les autres, qui

avaient attendu en se serrant le ventre, ont vu qu’il y avait moyen d’y

faire, avec la vigne américaine, et qu’ils ont commencé à replanter, lui

était à bout de souffle, et il ne récoltait que du papier timbré: tout

un plein de charrette de papier timbré. Il était devenu tout jaune comme

ses pampres et tordu de misère comme les ceps qui agonisaient. Voilà

pourquoi il s’est pendu, quand on a mis l’affiche pour le faire vendre,

vendre la maison, les chais, les terres, les meubles, enfin tout. Il

s’est pendu, je vous dis. Quand ces messieurs de la justice sont entrés,

il tournait autour d’un chevron, au-dessus de la cheminée, et il s’était

attaché aux pieds tout son papier timbré, des kilos de papier timbré! Il

avait l’air de les regarder, en leur tirant la langue.

»Ça n’est pas ici un pays où l’on désespère, d’habitude, et ça fit

mauvaise impression. Quand on mit la maison et le bien en vente,

personne ne voulut rien acheter. Et puis on s’était déjà tant saigné

pour remettre en valeur ce qu’on avait: rien que des poches vides, dans

le pays. Il n’y avait que moi pour être plus heureux, à cause de la mort

de l’oncle Bécougnan, celui qui tenait un débit de tabac à Nîmes, rue de

la Grille. Donc, j’achetai, à la fin, sur baisse d’enchères, et bon

marché, il faut le dire, bien bon marché!

»Mais voilà que la première nuit que je couchais là, je me réveille à

minuit--je ne sais pas pourquoi je me suis réveillé, on est comme

averti...

M. William Simonson approuva de la tête: on est toujours averti quand

arrivent les fantômes. Il nota seulement ce nouveau cas, qui confirmait

tant d’expériences antérieures.

--... Je me réveille, et qu’est-ce que je vois: ce pauvre Caussanel qui

entrait par la porte fermée. Il n’eut pas l’air de me remarquer, il ne

me fit pas de mal--avez-vous jamais entendu dire qu’un revenant ait fait

du mal à quelqu’un? Ça n’a pas de forces, ces ombres!--traversa toute la

chambre en poussant des soupirs à fendre l’âme, alla se mettre devant la

cheminée, tira une corde de sa poche, avança une chaise, monta dessus,

attacha la corde au chevron et se pendit. Moi, je l’appelai bien

doucement:

»--Caussanel! Caussanel!

»Il ne répondit rien, absolument rien. Il était pendu, voilà tout.

»--Caussanel, lui dis-je, tu l’as déjà fait!

»Je croyais que cette observation l’impressionnerait. Elle était

raisonnable. Mais ce fut comme s’il n’avait rien entendu. Et il resta

là, monsieur, jusqu’au chant du coq.

--Cela est fréquent, déclara M. William Simonson. En cas de mort

violente, et surtout quand cette mort est volontaire, la «coquille» du

suicidé renouvelle indéfiniment son acte de destruction criminelle. Nous

en avons déjà collationné de nombreux exemples.

--Au chant du coq, poursuivit Bécougnan, il disparut sans que je pusse

voir comment, ce qui ne m’étonne point, puisque c’était un fantôme, et

je me gardai bien, vous comprenez, de raconter l’aventure: il y a

toujours du monde qui est jaloux quand on a acheté du bien dans de

bonnes conditions. Je pensai aussi qu’une fois suffirait à Caussanel et

qu’il se découragerait de sortir la nuit pour recommencer à se pendre.

Pourtant, je dois vous avouer que tant que la grosse horloge, à

l’église, n’eut point sonné les douze coups, le lendemain soir, je ne

parvins pas à m’endormir. Ça m’ennuyait, ça m’inquiétait. Et il reparut,

exactement comme la veille, refit tous les mêmes gestes, et se pendit

encore une fois. Je lui dis:

»--Caussanel, c’est bête ce que tu fais là! Ça ne peut te servir à rien.

Veux-tu que je te fasse dire des messes?

»Mais il remua la tête autour de sa corde, négativement.

»Le matin, j’allai trouver le curé pour lui expliquer la chose. J’allai

le trouver bien que je sois protestant, parce que les pasteurs, en

France, ne peuvent rien contre les fantômes, tandis que les curés ont la

manière. Et le curé me dit qu’il viendrait à l’heure qu’il fallait, pour

faire les exorcismes et bénir la chambre, attendu que les apparitions

étaient l’œuvre du diable. Mais ça ne me convenait point, à cause des

voisins: puisque je ne voulais pas leur laisser savoir, aux voisins!

Donc je répondis:

»--Monsieur le curé, nous ne sommes plus au Moyen âge!

--Vous pouviez, interrompit M. William Simonson, tracer un cercle

magique au-dessous de l’endroit où le revenant se pendait, vous y

enfermer, et diriger contre lui, à l’heure de son apparition, la pointe

d’une épée nue. Cette méthode a donné souvent, la littérature du sujet

l’affirme, d’excellents résultats.

--Je l’ignorais, déclara Bécougnan, et cette présence de Caussanel, qui

s’acharnait à vouloir se pendre, m’importuna quatorze jours, comme je

vous l’ai dit. Mais, à la fin, quand je vis que l’heure allait sonner,

je pris moi-même une corde, je l’attachai au chevron, je fis un nœud

coulant à la corde, et je me pendis. Oui, monsieur, je me pendis!

--_Well_... fit William Simonson, hésitant.

Il ne connaissait pas cette manière de chasser les fantômes, et se

trouvait déconcerté.

--Je me pendis, confirma Bécougnan. Mais j’avais placé un petit escabeau

sous mes pieds afin de ne pas perdre ma respiration. Et quand ce pauvre

Caussanel fit son entrée, il avait tellement l’habitude qu’il s’avança

jusqu’à deux pas de moi sans rien regarder, sans me voir. Il était

toujours aussi jaune, aussi mélancolique, et fouilla dans sa poche pour

y trouver sa corde. Alors je remuai un peu. Il leva les yeux et

m’aperçut. Monsieur, jamais je n’ai vu une figure plus déconfite! Il

ouvrit la bouche, et parla. Pour la première fois, il parla! Il dit:

»--Il y a quelqu’un!

»Et tout de suite, toujours soupirant à fendre l’âme, il repassa à

travers la porte. Et il n’est jamais revenu, monsieur, jamais. Je

l’avais dégoûté.

M. William Simonson referma son carnet d’un coup sec. Les yeux lui

sortaient de la tête. Puis il s’en alla, comme le fantôme. Et, comme

lui, il était dégoûté.

Le monarque · 第 22 / 37 题