LE BALLON

... Ce jour-là, quand le Monarque rentra chez lui, les étoiles

brillaient très fort dans l’air sombre et sec: il était plus de dix

heures du soir, long temps de veille dans ce bourg de l’Espélunque, où

l’on soupe d’habitude dès le soleil couché ou à peu près. Madame Emma

était demeurée debout pour l’attendre, car il n’est guère convenable

qu’une épouse se mette au lit avant son époux. Elle dit, avec une

soumission qui enveloppait un léger reproche:

--Comme tu reviens tard!

Le Monarque prit un air grave et presque sublime, mais garda le silence.

Ce n’était point qu’il n’eût envie de parler, mais il jugeait que ses

paroles auraient plus de majesté s’il prenait d’abord un temps: dans le

Midi, on a conservé le sens très subtil des effets d’éloquence.

Suspendre quelques instants l’expression de sa pensée n’est pas l’un des

moins sûrs.

--Tu viens du cercle? interrogea madame Emma.

Le Monarque ne répondit encore que par un geste, sans ouvrir la bouche:

mais il mit, dans cette simple inclination de tête, une magnifique

expression de tristesse. Il avait plié le cou comme un gladiateur qui

avoue sa défaite, avec une indestructible fierté. Il se le devait à

lui-même, ayant dit depuis longtemps: «Je suis un demi-Romain. C’est le

sang qui veut ça. En Provence, nous sommes tous des demi-Romains.»

--Oui, fit-il, je viens du cercle: Les Jésuites triomphent!

Et il tendit les mains avec une infinie noblesse.

A l’Espélunque, qui compte huit cents habitants, il y a toujours eu deux

cercles: le premier, considéré comme réactionnaire, se nommait jadis le

Cercle républicain; le second, qui est républicain, se nommait Cercle

socialiste. Mais, peu à peu, ces appellations sont elles-mêmes tombées

en désuétude. Comme il est devenu évident que les républicains ne sont

pas plus socialistes que les réactionnaires ne sont républicains, elles

ont fini par sembler trop évidemment dépourvues de signification.

L’Espélunque est une petite cité entièrement peuplée de propriétaires

vignerons. Pour eux, la Révolution a véritablement été faite en 1789:

ils sont tous égaux, raisonnablement prospères, et n’ont plus rien à

désirer qu’une petite place, de temps à autre, pour leurs fils, parfois

une décoration du Mérite agricole et des exemptions d’impôt, ou même une

indemnité pour un sinistre dans les six mois qui précèdent les élections

générales. Mais pour cette population d’imagination très vive, et qui

jouit profondément de toutes les démonstrations oratoires, les luttes

politiques sont un sport cérébral. Sans elles, on vivrait dans un

profond ennui.

C’est donc un réel souci pour les compatriotes du Monarque de retrouver

tous les quatre ans un terrain de mésentente. Pour employer leur propre

expression, ils font «le contre». Par bonheur, de récents événements ont

restitué quelque intérêt aux conflits religieux. L’un des cercles de

l’Espélunque est donc aujourd’hui anticlérical, et l’autre clérical. Le

premier porte l’épithète de maçonnique, quoiqu’il n’y ait dans le pays

qu’un seul franc-maçon, âgé de quatre-vingt-deux ans, et bonapartiste.

L’autre comité est qualifié de Cercle des Jésuites, bien qu’à aucune

époque on n’ait vu de Jésuites dans la région. Mais il existe un ancien

couvent, juché sur le mont Saint-Peyre, et racheté par l’abbé Restif,

qui y a installé un orphelinat. Le cercle maçonnique a pour premier

devoir de croire que l’abbé Restif y trame de noirs complots, de concert

avec les autres supposés Jésuites, qui se réunissent le samedi soir chez

madame Foucharesses, débitante.

* * * * *

... Le Monarque ôta son chapeau comme s’il saluait un deuil et prononça

enfin:

--C’est la ruine! Les partis coalisés de la réaction triomphent. Ce

n’était pas assez qu’il n’y ait pas eu ici la plus petite grêle, ce

n’était pas assez qu’ils aient eu ailleurs des inondations, que dis-je,

des tremblements de terre qui légitimaient l’intervention des pouvoirs

publics; et nous, rien! Notre président Mestrelou, cette canaille de

Mestrelou, le contrôleur, vient de partir avec la caisse: sept cent

cinquante francs il emporte, le traître! Nous serons la risée de

l’Europe.

Madame Emma ne broncha point. Cette nouvelle la laissait indifférente.

Elle releva la tête, plus attentive, quand son mari ajouta:

--Et il n’a pas filé seul! Il a jeté le ridicule sur le comité tout

entier: il a emmené avec lui la femme d’un des nôtres, la femme de

Peyras, le bon citoyen. Voilà où nous en sommes: le parti ne se relèvera

pas d’un tel coup!

Il avala une gorgée d’eau et prononça, d’une voix douce et modeste:

--Ils ont nommé un nouveau président: c’est moi. Une terrible

responsabilité pèse maintenant sur mes épaules. C’est à moi qu’incombe

le salut du parti.

--Tu le sauveras, Juste! dit madame Emma orgueilleusement.

Mais le Monarque redevint muet, afin de bien montrer qu’il concentrait

sa pensée sur des problèmes ardus.

Il apparut d’ailleurs, dès le lendemain, que l’indélicatesse financière

de M. Mestrelou et sa fuite inconsidérée avec madame Peyras avaient

produit le plus déplorable effet. Non pas qu’on eût, à une autre époque,

attaché une grande importance à ces événements. Mais, au moment des

élections générales, on mettait une maligne importance à les grossir. On

insista, aux séances du comité qui siège chez madame Foucharesses, sur

l’immoralité des membres du comité qui tient ses assises au café

Muraton. Les enfants de l’orphelinat fondé par l’abbé Restif,

déplorablement avancés pour leur âge, quand ils passaient devant les

fenêtres de ce café chantaient des choses vagues où il était question

d’un «coucou». C’est là, on le sait, l’antique prononciation du terme

populaire qui désigne les maris trompés. Le Monarque pliait sous le

poids de ces injures politiques. Parfois, il levait des regards fiers et

douloureux vers le mont Saint-Peyre, antre des «Jésuites», d’après la

doctrine du parti.

--Ils triomphent, répétait-il, ils triomphent!

Le comité qu’il présidait, plongé dans la honte et l’incertitude, ne

trouva rien à décider, dans ces circonstances difficiles, sinon qu’il

fallait au parti «une nouvelle plate-forme».

Alors ce devint l’idée fixe du Monarque de trouver une plate-forme. Mais

il avait beau se creuser la tête, il ne découvrait rien. Bien que les

mots qu’il employât pour déplorer son deuil fussent excessifs et

redondants, ils exprimaient un sentiment sincère. Ce qui lui plaisait

dans la lutte politique, telle qu’il la concevait, ainsi que tous les

habitants de l’Espélunque, c’est que cette lutte était idéale et

volontaire. C’était de l’art, c’était un jeu. Il faut alors se figurer

un acteur sifflé: quelle honte!

--Juste, à quoi penses-tu? lui demandait sa femme quelquefois quand elle

le voyait rêveur.

--Je cherche la plate-forme! disait-il.

Et n’ayant jamais pensé qu’en images, mais d’après des choses concrètes,

il lui semblait ne pouvoir trouver cette plate-forme que dans l’eau qui

coulait sous le pont de Gers, le vol onduleux des corneilles, l’aspect

changeant et prestigieux des nuées.

Les membres du comité le suivaient souvent, affectant devant le monde

une contenance assurée qui n’était pas dans leur cœur. Il ne fallait pas

montrer à l’ennemi qu’on était découragé, bouffre! Il fallait porter

haut la tête, étaler, bon sang de Dieu! Ainsi marchaient, derrière lui,

Pierre-Honoré Falgarettes, le pharmacien; Touloumès, le chasseur;

Bécougnan, Peyras, le même qui venait d’être abandonné par sa femme,

Muraton, et jusqu’à M. Cazevieille, le maire. Tous, comme lui,

essayaient de trouver la plate-forme.

Le jour des Rois, un coup de mistral, descendant le Rhône, fit le ciel

pur et l’air très vif. Tout à coup, comme la troupe mélancolique

remontait la vieille route de Nîmes, d’un pas lent et majestueux,

frissonnant sous la bise, le Monarque, dont la vue est perçante, saisit

le bras de Muraton:

--Est-ce que tu ne vois pas quelque chose, là-bas? interrogea-t-il

ardemment, désignant du doigt l’horizon du nord.

--Ce que je vois, dit Muraton, je vois... je vois leur repaire!

C’était l’orphelinat de l’abbé Restif qu’il entendait qualifier. Le

vieux couvent, sur la colline aux pentes abruptes, avait l’air d’un

château fort. Sa mine rude aidait en vérité l’esprit à s’imaginer qu’il

s’y passe des choses, et la croix du clocher, dorée à neuf, s’enlevait

victorieusement, luisant d’un éclat net, tel celui d’une foudre figée.

--Mais au-dessus, péchère, au-dessus, près de ce nuage, dans le ciel?

--Je ne distingue rien, dit Muraton.

--Je vois comme un point, fit Touloumès, le chasseur.

--Un point! Toi qui as de bons yeux, regarde mieux, ami, regarde!

--C’est un ballon! déclara Touloumès.

Durant quelques minutes, dans l’espèce de langueur délicieuse qu’on

éprouve à fixer les choses qui voguent dans le ciel, tous contemplèrent

le ballon. Il grandissait à vue d’œil. On distingua bientôt sa forme

oblongue, puis un petit drapeau tricolore accroché à un hauban, et qui

s’agitait parfois, tenu par une invisible main. Quand il passait sous

l’ombre d’un nuage il baissait légèrement vers la terre, et dès que le

soleil l’éclairait de nouveau il remontait, plus éclatant, d’un jaune

d’or, tout pareil à ces bouchons de liège qui flottent au bout de la

ligne des pêcheurs.

--Et maintenant, cria tout à coup Touloumès, qu’est-ce que c’est que ce

ballon?

Les membres du comité gardèrent le silence. C’était un ballon comme tous

les ballons, hein! pas plus.

--Réfléchis, Touloumès, continua le Monarque, inspiré; réfléchis

Bécougnan! Est-ce qu’il y a quelque part, à Massane, à Gers, aux

Espélunques, jusqu’à Uzès ou Montpellier, une fête votive, un motif pour

qu’on enlève un ballon?

--Il n’y a pas de fête votive, déclara Touloumès.

--Une foire, alors, ou des comices agricoles?

--Il n’y a ni foire, ni comices, admit Bécougnan.

--Et tu vois où il passe, le ballon, poursuivit le Monarque; tu vois

au-dessus de quoi il fait des signes, le drapeau: au-dessus de la

chapelle de Saint-Peyre. Eh bien, c’est...

Il s’arrêta une seconde, et tous l’interrogèrent du regard, dans

l’attente de paroles décisives. Il les tira du fond de sa poitrine,

comme un rugissement:

--_Ce sont les Jésuites qui communiquent!_ proféra le Monarque.

Tous demeurèrent fixés au sol, éblouis et convaincus.

--Monarque, dit enfin Falgarettes, tu as trouvé la plate-forme. Le parti

est sauvé.

--Je le crois, répondit le Monarque modestement.

Ce fut, en effet, l’opinion presque générale à l’Espélunque. Le ballon,

dans sa course vers le sud, emporta le souvenir des malheurs de Peyras,

de la trahison de Mestrelou. Par lui, les Jésuites avaient communiqué.

On ne le crut pas avec la raison, mais d’imagination, et cela suffisait.

Même, au débit de madame Foucharesses, les adversaires ne firent

entendre que de molles protestations; eux-mêmes étaient flattés, parce

que la supposition était plaisante et merveilleuse.

Le monarque · 第 18 / 37 题