Le Tiennou lui-même, celui qui est un peu innocent, le pauvre, et qui,
sur l’instigation du Monarque, accusa les loups d’avoir dévasté le
poulailler de Peyras, le Tiennou a une histoire. Seul à l’Espélunque, et
même jusqu’à Sommières ou Maillezargues, le Tiennou «connaît le Nord».
Il l’a traversé jadis, en tous sens, sous la conduite de M. Maillecoche,
directeur du Cirque des Deux-Mondes. Mais ses voyages ne lui ont guère
servi parce que sa tête est assez faible. L’opinion générale qu’il en a
rapportée est que la France, ça n’est pas des bons pays: ce jugement,
qui est téméraire et même injuste, est fondé cependant sur une
expérience personnelle.
Les idées du Tiennou se bornent à la satisfaction de ses besoins les
plus immédiats, et, quand il a mangé, il est heureux. Par bonheur la
nature fut, à son égard, bienveillante. Tiennou a faim, il a faim très
souvent: mais son goût est dépourvu de sens critique.
Maillecoche l’avait découvert jadis en Alais, département du Gard, au
moment où la ménagerie du Cirque des Deux-Mondes venait de perdre son
dernier pensionnaire: un guépard, qui était mort d’une attaque de
rhumatisme aigu. Seule et dernière attraction d’un établissement en
décadence, ce guépard avait été durant sa vie un animal précieux, à la
fois féroce et apprivoisé. Il cassait les reins à n’importe lequel des
chiens que les amateurs voulaient bien lui opposer, puis tout de suite
se laissait affubler d’un bonnet de nuit, d’une robe de chambre, et
feignait de s’en aller au lit avec madame Maillecoche, déshabillée d’une
façon chaste et galante. La mort de cet animal était une ruine, car les
finances de la ménagerie ne permettaient pas de le remplacer. C’est
alors que Maillecoche était par bonheur tombé sur Tiennou dont la
voracité le remplit d’admiration. Tiennou mange n’importe quoi. Il a des
dents de fer, un estomac comme de bronze articulé, et surtout un manque
total d’odorat. Tout lui est bon, pourvu qu’il puisse calmer un appétit
toujours renaissant. Maillecoche, qui l’avait vu un jour, dans un
cabaret, manger pour quelques sous des chrysalides de vers à soie,
l’avait engagé pour faire le sauvage. Cette combinaison était
économique. Un fauve, il faut l’acheter. Un homme, ça se paye à la
journée.
Mais Tiennou, à la longue, devint lâche à la besogne, et Maillecoche, au
bout de quelque temps, ne le reconnut plus. Son sauvage disait parfois,
d’un air mélancolique:
--J’ai toujours faim, mais j’aimerais mieux manger de bonnes choses!
Et il se faisait pour lui-même de l’_aigue boulide_, qui est un mélange
d’huile d’olive bouillie avec de l’ail, afin de digérer les repas qu’il
faisait devant le public. Ce raffinement indignait Maillecoche parce
qu’il n’est pas vraisemblable qu’un sauvage sente l’ail: cela donne des
doutes aux spectateurs. Cependant, il lui cédait cette fantaisie parce
qu’il voyait bien que l’estomac de Tiennou se détraquait. Il poussa la
sollicitude jusqu’à lui donner du quinquina. Mais la santé de Tiennou ne
supportait même plus l’énergie indulgente de ces encouragements.
--J’ai faim, disait Tiennou, j’ai encore faim. Mais je n’aime plus que
les légumes. Je voudrais manger des légumes, monsieur Maillecoche!
C’est qu’il connaissait enfin cette suprême torture: le dégoût de tout
ce qu’on lui offrait, alors que ses entrailles continuaient d’être
tiraillées par un perpétuel désir de nourriture.
Ce fut ainsi que la troupe de M. Maillecoche parvint jusqu’à Chamery, en
pleine Champagne. Tiennou gémissait toujours. Le souci du pays natal
grandissait chez lui en même temps que la torture de ses viscères.
--Ah! disait-il, que je voudrais m’en aller, retourner là-bas, manger
des figues: il y en a sur toutes les routes, et qui ne sont à personne.
Ou du cresson: il y en a dans toutes les fontaines! Et aussi un raisin.
On en donne, quand c’est vendange, on en donne à tous ceux qui veulent!
Au delà du rideau, sous la tente, les villageois de Chamery
s’impatientaient.
--Allons, ouste! fit Maillecoche. Il y en a aussi, du raisin, en
Champagne. Tu en auras après la représentation... Madame Maillecoche,
lâche-leur le gramophone.
Le gramophone, déclenché, exhala d’une voix enrouée la _Marche de
Sambre-et-Meuse_, et M. Maillecoche quitta les coulisses afin de faire
aux populations le discours d’usage. Son habit noir, bien qu’un peu usé,
était tout à fait correct. Derrière lui, au-dessus de l’estrade où il
lançait le boniment, les toiles peintes de la tente foraine
représentaient un boa sur un palmier, en train d’avaler un nègre; un
rhinocéros transperçant un lion d’un seul coup de corne, un scaphandrier
défendant, avec sa hache, une jeune fille contre un requin, Jeanne d’Arc
brûlée par les Anglais, la destruction de Saint-Pierre de la Martinique
par le volcan, et un homme tout nu, sauf un pagne de feuilles vertes
autour des reins, rouge brique de peau, une couronne de plumes jaunes
sur la tête, rongeant tout vif le crâne d’un missionnaire qui portait la
robe des dominicains.
Maillecoche posa son chapeau haut de forme sur le guéridon qui servait
de comptoir, et madame Maillecoche, dont le maillot figurait les
écailles d’un poisson, sans doute d’une sirène, reprit prudemment cette
coiffure précieuse pour la mettre plus loin encore, à l’abri des gestes
trop éloquents de son époux. Alors, embouchant un porte-voix, celui-ci
poussa plusieurs rugissements magnifiques. Puis, abaissant cet
entonnoir, il prononça de sa voix naturelle:
--Oui, mesdames, oui, messieurs, le sauvage de l’archipel des Larrons,
que vous allez voir, se nourrirait de chair humaine si l’administration
le lui permettait. Quand il voyage en chemin de fer, nous sommes obligés
de faire pour lui les frais d’un compartiment réservé, et encore est-on
obligé de lui mettre une muselière fermée par un cadenas dont seul je
possède les clefs: la voici!
Il prit sous le comptoir un masque d’escrime peint en rouge et vert et
prolongé par une barbe de crins.
--De tels ornements, dit-il, sont indispensables pour lui faire accepter
le port de cette armure de fer; car les sauvages, ainsi que l’ont si
bien dit messieurs Claude Bernard, Hovelacque, Pasteur, immortel
bienfaiteur de l’humanité; monsieur Thiers et le président Roosevelt
lui-même, sont de grands enfants qu’il faut savoir prendre par leur
faible. Que la profondeur de mes paroles et l’étendue de mes
connaissances ne vous étonnent point. Je m’appelle Maillecoche, et ça se
prononce de la même manière en anglais et en français, docteur de la
faculté de Tiflis, Minnesota, États-Unis, et si je parcours les plus
lointaines campagnes pour y pratiquer la diffusion généreuse des plus
récentes découvertes de la science, ce dévouement aux modestes tâches de
la vulgarisation a été récompensé par les témoignages d’estime
admirative de plusieurs journalistes, et de Sa Majesté l’empereur des
Turcs Abd-ul-Hamid: il n’est pas encore mort, mais paix à son âme!
Telles étaient les paroles retentissantes qu’il lançait aux habitants de
Chamery. A demi improvisées, à demi récitées d’après un motif appris par
cœur, il s’enchantait lui-même de leur lyrique incohérence. Dans le
pays, on venait d’achever les vendanges. Le vin de l’année s’annonçait
bon et les vignerons champenois se disaient entre eux, orgueilleusement:
--Le vin se vendra cher, cette fois! On pavera les rues avec des pièces
de cent sous!
--Et on les mettra de champ, point à plat! répondaient d’autres.
Cependant, avant d’entrer dans la baraque à Maillecoche, ils hésitaient,
rapport aux vingt-cinq centimes qu’il leur faudrait débourser.
Alors, pour les décider, la bouche tordue vers l’intérieur, le forain
hurla ces mots, dans un langage qu’ils ne pouvaient comprendre:
--_Brama, Tiennou, brama, poucel!_
Et du dessous même des planches jaillirent des cris farouches, inhumains
en vérité, qui déchiraient l’air.
--Le voilà qui rugit, le sauvage, messieurs, dit Maillecoche. Entrez,
entrez! Vous verrez ce que vous n’avez jamais vu. Il mangera ce soir des
cailloux, de la viande crue, du verre, des animaux morts et vivants, à
poil et à plume. Il mangerait de l’homme, je vous dis, si je ne le
retenais pas! Mais ne craignez rien, il est attaché par une chaîne: je
me méfie de ses mœurs et j’obéis aux précautions dictées par monsieur le
commissaire de police.
Un à un d’abord, puis par groupes assez compacts, les villageois se
décidèrent à entrer. La parade était finie, ils s’entassèrent sur les
bancs. Devant eux s’élevait une estrade faite de planches posées sur des
tréteaux et fermée par des rideaux de toile dont la peinture figurait un
velours incarnat. Le forain, abandonnant l’estrade, entrebâilla ces
rideaux et s’introduisit dans ce qu’on pourrait appeler les coulisses.
Un homme tout pareil à celui qui était représenté sur les décors de la
tente, nu jusqu’à la ceinture, le corps et la face teints au brou de
noix, une couronne de plumes jaunes sur la tête, un pagne d’herbes
artificielles autour du corps, y était assis sur une chaise. Madame
Maillecoche, qui n’avait pas pris le temps d’enlever son costume de
poisson-sirène, achevait de lui figurer sur la poitrine un tatouage
émouvant: un aigle aux ailes éployées enlevant une négresse. Un nuage
aux volutes bleues ajoutait à la beauté du dessin et servait à
dissimuler les mamelles.
--_Es prêt, Tiennou?_ demanda Maillecoche en provençal.
--Tu le vois bien, dit Tiennou dans le même dialecte. Mais j’ai faim,
Maillecoche, j’ai si faim: il y aura des tomates?
Maillecoche répondit d’une voix autoritaire et significative:
--Nous dînerons quand tu auras mangé.
De nouveau, dans l’entonnoir du gramophone, retentirent les strophes
cuivrées de _Sambre-et-Meuse_, et, sur les derniers accords de cet hymne
patriotique Tiennou s’élança sur l’estrade. Maillecoche lui avait cerclé
le torse d’une chaîne de fer dont il tenait l’extrémité dans la main.
Et Tiennou dansa une danse de guerre. Il entendit répéter, une fois
encore, qu’il avait dévoré entièrement et sans remords le pieux
missionnaire, son père spirituel. Il broya sous ses dents les pierres
artificielles, faites de sable amalgamé avec du sucre, par lesquelles
Maillecoche remplaçait adroitement les cailloux et les fragments de
brique rouge que lui passait le public. Il mâcha un morceau de lapin
cru. Tout de même, le métier n’était pas trop dur aujourd’hui! Souvent
il lui avait fallu forcer ses mâchoires sur des animaux immondes. Quel
bonheur si les choses se passaient à peu près bien ce soir!
Mais un paysan à moitié ivre tira un mulot de sa poche, et tout le monde
rigola.
--Mords-y un coup tout de même, fit Maillecoche à voix basse, mais
impérativement.
Et il ajouta pour les assistants:
--Le sauvage de l’archipel des Larrons ne reculerait pas devant un
rhinocéros!
Alors, le cœur soulevé, d’une voix barbare, dans une langue qui pouvait
paraître à tous celle des mers du Sud, Tiennou cria:
--_Si me lou fas mangea, disé que sey d’Alais!_
Le forain comprit ce que cela voulait dire: «Si tu me le fais manger, je
dis que je suis d’Alais!»
Le scandale eût été trop grand: les sauvages ne naissent pas en
Provence. Maillecoche n’insista pas.
* * * * *
Mais Tiennou, dégoûté tout de même, était revenu à l’Espélunque: il
aimait mieux décidément porter les bagages des voyageurs qui arrivent de
Gers par le chemin de fer.