SA DISCRÉTION

Le Monarque--de son vrai nom Juste-Claude Bonnafoux--avait tenu à me le

faire savoir: aussi bien que l’ami des hommes il est celui des femmes.

Cela est vrai: toutefois il se vantait un peu, et il importe à cet égard

de nous bien entendre. Le Monarque est l’ami des dames, mais il ne fut

point fréquemment honoré de leurs faveurs suprêmes. Dans ce champêtre

coin de Provence, aussi bien, je pense, que dans beaucoup d’autres

régions campagnardes, l’impossibilité de rien cacher de leurs moindres

actions impose à la plupart des femmes une prudence qui préserve presque

toujours leur vertu. Se sentant perpétuellement épiées, celles qui sont

mariées demeurent fidèles à leurs époux. On ne cite guère, à

l’Espélunque et dans les environs, que le pauvre Bécougnan pour avoir eu

des malheurs; et aujourd’hui il est veuf: ainsi cela ne compte plus. Ou

bien, si ces dames manquent à la foi conjugale, elles tombent si bas

quand cela se sait, qu’elles ne peuvent plus guère se refuser à

personne--et alors elles ne sont plus intéressantes. Restent les filles,

que le diable tente parfois; et encore, au pied de ces Cévennes où

catholiques et descendants des vieux huguenots s’épient réciproquement,

il y a plus de gaillardise dans les propos que d’aventures dans les

familles. Voilà même pourquoi il a bien fallu que le Monarque se mariât,

ainsi que vous le verrez tout à l’heure. Mais la vérité est que, jusqu’à

son mariage, ses conquêtes furent assez rares. On le félicitait

cependant d’avoir obtenu les bonnes grâces de madame Fumade. Cela

n’avait fait de mal à personne: madame Fumade était une étrangère; et,

contre les étrangers, tout est permis.

Car cette dame, qui était venue passer un mois à Maillezargues, pour

prendre le bon air, chez ses amis Fabrenouze, n’était pas du pays, pas

même de Nîmes. On la croyait du Nord, c’est-à-dire de Valence, peut-être

de Lyon. En tout cas, il était bien certain qu’elle n’était pas mise

comme les autres dames. Non seulement pour aller à la messe, mais assez

souvent même pour se promener toute seule dans la campagne, elle

portait, sous son grand chapeau de paille très fine, orné de deux ou

trois roses légères, un «tailleur» de couleur nankin comme on n’en avait

jamais vu, et qui jeta dans une grande agitation la population féminine

de l’Espélunque. Elle ajoutait d’ordinaire à cette toilette, déjà

suffisante pour attirer l’attention et la jalousie, une ombrelle dont la

teinte était appareillée à celle de son costume, et des gants de fil.

L’opinion générale fut que madame Fumade était une personne de mœurs

légères.

Par un hasard peu commun, l’opinion ne se trompait pas tout à fait.

Madame Fumade appartenait à cette agréable catégorie de femmes qui,

après avoir consacré les quarante premières années de leur vie à la

vertu, à leur époux, et même à la patrie, à qui elles ont donné des

défenseurs, songent qu’il est temps de s’offrir quelque chose à

elles-mêmes, et mènent alors, si l’on peut ainsi parler, la vie de

garçon. Elles y mettent du désintéressement, de l’ardeur, et cependant

quelque sagesse: entendez par là qu’elles évitent la grande passion,

c’est-à-dire les grandes douleurs. Viennent tout à fait les cheveux

gris, ce seront de bonnes personnes, leur expérience servira aux

générations futures. Peut-être même garderont-elles, ayant eu la

prudence de ne les avoir pas trop aimés, des conseillers utiles et

reconnaissants.

Au cours d’une de ses promenades solitaires, madame Fumade avait

rencontré le Monarque, dont l’aspect l’avait charmée. Le pantalon

troussé le plus haut qu’il pouvait sur les cuisses, la chemise de

flanelle ouverte, affrontant bravement l’eau froide du Gardon, il

pêchait à la main! Oui, ce n’était pas, comme pour moi, une

plaisanterie, Cazevieille ne m’avait pas menti! Passant ses doigts

agiles sous les rocs épars dans le torrent, sous les racines des arbres,

sous les herbes chevelues, le Monarque sentait parfois trembler le

ventre d’un poisson engourdi par ces ondes glacées, qui avaient encore

un goût de neige: et il le prenait par les ouïes, vivement. Et qu’il

était beau à regarder, avec sa peau couleur d’orange claire, ses yeux

noirs, son nez mince qui lui tombait sur la moustache, et son torse de

lévrier maigre, qui bondirait bien s’il n’eût mieux encore aimé bâiller

en s’étirant!

Se sentant regardé, le Monarque s’alla étendre au soleil, sur une grande

pierre plate, sous couleur de se chauffer. Puis il chanta, pour son

plaisir et pour la séduction. Il chanta _Si j’étais roi_, puis le grand

air de Vincent dans _Mireille_, l’_Alleluia d’amour_ de Faure et

diverses autres romances, telles que _Vogue, ma balancelle!_ Il chanta

ces choses, qui étaient à son goût, d’une voix juste et sentimentale; et

c’était pour sa propre satisfaction, c’était aussi pour plaire, c’était

enfin parce que de chanter, dans son idée, ça grandissait la scène: tant

il a besoin de mettre quelque chose d’un peu artificiel quelque part,

quand il éprouve un sentiment vrai! Mais madame Fumade, sans qu’elle en

eût conscience, était comme lui: elle se sentit très tendrement émue,

avec une pointe de désir, un avant-goût de volupté. Telle fut sa

première rencontre avec le Monarque; il ne faut donc pas s’étonner si

elle prit quelques dispositions pour le voir encore.

Mais quand au cercle, ou bien au café Muraton, devant le Monarque, on

risquait là-dessus quelques allusions flatteuses, il gardait le silence

distingué des hommes du monde qui savent ce qu’ils doivent à la

réputation des femmes. On ne l’en admira que davantage, avec une pointe

de jalousie. Bécougnan, par la raison sans doute qu’il a été trompé par

sa femme, a gardé une sorte de rancune contre le sexe tout entier. Voilà

sans doute pourquoi il se fit l’écho des bruits fâcheux qui couraient

sur la réputation de madame Fumade. Le Monarque se conduisit comme un

vrai chevalier.

--Bécougnan, dit-il avec majesté, une étrangère qui vient à l’Espélunque

est sous la protection de tous les gentilshommes de la commune!

On apprécia d’autant plus le détour qu’il prenait pour défendre madame

Fumade, sans avoir l’air d’invoquer un motif personnel, que tout le

monde était au courant des choses. Car s’il manifestait, au cercle, de

si nobles réticences, il n’avait point, n’est-il pas vrai, les mêmes

raisons de ne se point confier à un ami; l’amour vit de discrétion,

c’est entendu, mais aussi de confidences! Il tenait donc, dans le

particulier, Touloumès au courant du progrès de ses amours «avec une

femme du monde», et Touloumès en faisait part ensuite à ceux que cela

pouvait intéresser, c’est-à-dire un grand nombre de personnes. Touloumès

ne cachait point à son ami qu’on s’inquiétait un peu que tout jusqu’ici,

entre lui et madame Fumade, se fût passé en conversations; et le

Monarque baissait la tête, humilié. Un jour enfin, il put dire à

Touloumès:

--Je vais vaincre enfin, ami, je vais vaincre! J’aurai demain tout ce

que je puis désirer. Mais jure-moi à ton tour que tu garderas le

silence. Personne, comprends bien, personne ne doit savoir: une ombre

d’indiscrétion, Touloumès, et je te tue ou je me tue!

--Mais, objecta Touloumès, c’est que tu sais si bien y faire, Monarque.

Si par hasard tu blaguais? On va croire que tu as blagué.

--On ne pourra pas le croire, répondit-il. Regarde du côté de Tornac,

demain. Je ne t’en dirai pas plus, et personne jamais n’en saura

davantage. Regarde du côté de la tour de Tornac, demain, vers quatre

heures.

* * * * *

On regarda.

A près d’une demi-lieue, droite et rude sur le ciel, la vieille

forteresse dresse au-dessus du Gardon son squelette ébréché. Un arbre a

crû sur sa cime presque inaccessible, le bosquet de chênes verts qui

l’entoure rend sa base invisible, et nul n’y fréquente plus que les

touristes, à l’automne ou au printemps. Le Gardon, grossi par les pluies

d’hiver, secoue des galets à ses pieds, et l’on voit encore derrière sa

masse ruineuse, une autre colline sèche, hérissée d’oliviers maigres,

déjà très lointaine sur l’horizon pâle.

... Le Monarque parut, sortant de chez lui. On se précipita comme pour

le suivre.

--Messieurs! dit-il d’un air choqué. En vérité, messieurs!

--La discrétion! murmura Touloumès. Songez à la discrétion qu’il doit

garder!

En effet, la façon dont le Monarque disparut fut miraculeuse. S’il avait

pris par les Garrigues ou par le Gardon, nul n’en vit rien. Il s’était

évanoui! Mais on aperçut, venant du pont de Gers, une ombrelle jaune.

L’ombrelle dansa le long du torrent. Sur la route claire, elle s’éclipsa

derrière la Corne de Marbre, où sont les carriers, surgit au bout de dix

secondes un peu plus près, un peu plus haut: elle montait vers Tornac,

rien n’était plus sûr. On l’aperçut, on la perdit à cause des lacets de

ce sentier qui grimpe, elle s’enfonça derrière le bosquet de chênes

verts; et l’on ne vit plus rien.

--Qu’est-ce que ça prouve, Touloumès, demandèrent les huit cents

habitants de l’Espélunque, tous groupés du côté du cours qui surplombe

le torrent? Qu’est-ce que ça prouve? La dame est venue à Tornac, mais le

Monarque, va voir s’il y est!

--Patience! répondit Touloumès.

Mais il était aussi inquiet que les autres.

... Tout à coup, un petit drapeau se dressa, pour ainsi dire tout seul,

au sommet de la tour, un petit drapeau blanc, tout pâle et léger.

--Il faudra que je vous fasse signe, avait dit le Monarque à madame

Fumade. La montée est rude, ce n’est pas la peine de la faire, si je n’y

suis pas. Je vous ferai signe, discrètement.

Il avait fait signe, donc il était là. Madame Fumade put s’en assurer,

et ne s’en plaignit point. Les habitants de l’Espélunque aussi, à cause

du drapeau.

* * * * *

Et cette aventure accrut encore la gloire du Monarque, ainsi que sa

réputation de galant homme très discret.

Le monarque · 第 11 / 37 题