Mon cher ami, c’est au temps déjà quelque peu lointain de notre
jeunesse, dans un joyeux petit coin du Midi dont il serait indiscret
sans doute de livrer le nom aux curiosités du lecteur, mais qui toujours
est demeuré bien cher à mon souvenir, que ce livre s’est ébauché, pour
ainsi dire entre nous deux, et à notre insu. Il n’est donc que juste que
je te le dédie; et peut-être n’est-ce encore qu’insuffisamment
reconnaître ta part de collaboration.
Voyageur impénitent et passionné, moi qui ai parcouru la face de la
terre, plus curieux encore de l’âme et de la signification des hommes
que des paysages, il me semble bien toutefois que je dus, la plupart du
temps, me résigner à ne pénétrer cette âme que par truchement et
interprète, si je puis dire, m’abandonnant avec confiance à d’autres:
ceux qui savaient la langue de ces pays étranges, en possédaient
l’esprit. Et voici que, même en France, il en a été de même. Sans ta
claire et généreuse intelligence, sans la précision singulière de ta
mémoire, qui n’oublie jamais le plus fragile détail, s’il est
caractéristique, sans la profonde amitié qui nous unit, et qui a fait
que rien de ce que nous sentîmes ensemble, aucun de nous deux jamais n’a
pu l’oublier, je n’eusse point compris certains aspects originaux de
cette Provence où tu es né; c’est toi qui fis du Septentrional que je
suis, et qui ne renie rien de sa patrie d’origine, un Méridional
d’adoption.
Puis-je espérer alors que tu liras ces pages avec indulgence? Tes
compatriotes m’inspirent trop de sympathie pour qu’elles puissent
paraître, je m’en assure, diffamatoires ou même ironiques, bien que ce
soit le défaut de quelques esprits, de nos jours, de voir de l’ironie où
n’y a qu’un effort vers la vérité et la lucidité: ce qui me peine. Tu me
diras donc bien franchement si _le Monarque_ n’est point, par hasard, un
ouvrage un peu plus sérieux qu’il n’en a l’air, et quelque chose
peut-être comme une modeste contribution à la science toute moderne de
la géographie sociale. Tel fut, en tout cas, mon trop ambitieux désir.
Seulement je ne sais quel démon, dont j’accueillis d’ailleurs, je
l’avoue, les tentations sans répugnance, a voulu que certains chapitres
de ce livre fussent plus près encore de la forme du fabliau que de celle
du conte. Ce sont des «dicts», comme parlaient nos ancêtres. Et si j’en
avais eu le talent, je les eusse faits encore plus simples d’écriture,
plus drus et plus populaires. Excuse les fautes de l’auteur.