Le grand jour, en Aps, c'est le lundi, le jour du marché.
Bien avant l'aube, les routes qui conduisent à la ville, ces
grands chemins déserts d'Arles et d'Avignon où la poussière a
l'aspect tranquille d'une tombée de neige, s'agitent au lent
grincement des charrettes, aux caquets des poules dans leurs
claires-voies, aux abois des chiens galopants, à ce ruissellement
d'averse que fait le passage d'un troupeau, avec la longue
roulière du berger qui se dresse portée par une houle bondissante.
Et les cris des bouviers haletant après leurs bêtes, le son mat
des coups de trique sur les flancs rugueux, des silhouettes
équestres armées de tridents à taureaux, tout cela s'engouffre à
tâtons sous les portails dont les créneaux festonnent le ciel
constellé, se répand sur le _Cours_ qui cerne la ville endormie
reprenant à cette heure son caractère de vieille cité romaine et
sarrasine, aux toits irréguliers, aux pointus moucharabiehs au-
dessus d'escaliers ébréchés et branlants. Ce grouillement confus
de gens et de bêtes somnolentes s'installe sans bruit entre les
troncs argentés des gros platanes, déborde sur la chaussée, jusque
dans les cours des maisons, remue des odeurs chaudes de litières,
des arômes d'herbes et de fruits mûrs. Puis au réveil, la ville se
trouve prise de partout par un marché immense, animé, bruyant,
comme si toute la Provence campagnarde, hommes et bestiaux, fruits
et semailles, s'était levée, rapprochée dans une inondation
nocturne.
C'est alors un merveilleux coup d'oeil de richesse rustique,
variant selon la saison. À des places désignées par un usage
immémorial, les oranges, les grenades, les coings dorés, les
sorbes, les melons verts et jaunes s'empilent aux éventaires, en
tas, en meules, par milliers; les pêches, figues, raisins
s'écrasent dans leurs paniers d'expédition, à côté des légumes en
sacs. Les moutons, les petits cabris, les porcs soyeux et roses
ont des airs ennuyés au bord des palissades de leurs parcs. Les
boeufs accouplés sous le joug marchent devant l'acheteur; les
taureaux, les naseaux fumants, tirent sur l'anneau de fer qui les
tient au mur. Et plus loin, des chevaux en quantité, des petits
chevaux de Camargue, arabes abâtardis, bondissent, mêlent leurs
crinières brunes, blanches ou rousses, arrivent à leur nom «Té!
Lucifer... Té! l'Estérel...» manger l'avoine dans la main des
gardiens, vrais gauchos des pampas bottés jusqu'à mi-jambes. Puis
les volailles deux par deux, les pattes liées et rouges, poules,
pintades, gisant aux pieds de leurs marchandes alignées, avec des
battements d'ailes à terre. Puis la poissonnerie, les anguilles
toutes vives sur le fenouil, les truites de la Sorgue et de la
Durance mêlant des écailles luisantes, des agonies couleur d'arc-
en-ciel. Enfin, tout au bout, dans une sèche forêt d'hiver, les
pelles de bois, fourches, râteaux, d'un blanc écorcé et neuf, se
dressant entre les charrues et les herses.
De l'autre côté du _Cours_, contre le rempart, les voitures
dételées alignent sur deux rangs leurs cerceaux, leurs bâches,
leurs hautes ridelles, leurs roues poudreuses; et dans l'espace
libre, la foule s'agite, circule avec peine, se bêle, discute et
marchande en divers accents, l'accent provençal, raffiné, maniéré,
qui veut des tours de tête et d'épaule, une mimique hardie; celui
du Languedoc plus dur, plus lourd, d'articulation presque
espagnole. De temps en temps ce remous de chapeaux de feutre, de
coiffes arlésiennes ou contadines, cette pénible circulation de
tout un peuple d'acheteurs et de vendeurs s'écarte devant les
appels d'une charrette retardataire, avançant au pas, à grand
effort.
La ville bourgeoise paraît peu, pleine de dédain pour cet
envahissement campagnard qui fait pourtant son originalité et sa
fortune. Du matin au soir les paysans parcourent les rues,
s'arrêtent aux boutiques, chez les bourreliers, les cordonniers,
les horlogers, contemplent les jacquemarts de la maison de ville,
les vitrines des magasins, éblouis par les dorures et les glaces
des cafés comme les bouviers de Théocrite devant le palais des
Ptolémées. Les uns sortent des pharmacies, chargés de paquets, de
grandes bouteilles; d'autres, toute une noce, entrent chez le
bijoutier pour choisir, après un rusé marchandage, les boucles à
longs pendants, la chaîne de cou de l'accordée. Et ces jupes
rudes, ces visages halés et sauvages, cet affairement avide font
songer à quelque ville de Vendée prise par les chouans, au temps
des grandes guerres.
Ce matin-là, le troisième lundi de février, l'animation était vive
et la foule compacte comme aux plus beaux jours de l'été, dont un
ciel sans nuage, doré d'un chaud soleil, pouvait donner
l'illusion. On parlait, on gesticulait par groupes; mais il
s'agissait moins d'achat ou de vente que d'un événement qui
suspendait le trafic, tournait tous les regards, toutes les têtes,
et l'oeil vaste des ruminants, et l'oreille inquiète des petits
chevaux camarguais vers l'église de Sainte-Perpétue. C'est que le
bruit venait de se répandre sur le marché, où il causait l'émoi
d'une hausse extraordinaire, que l'on baptisait aujourd'hui même
le garçon de Numa, ce petit Roumestan dont la naissance, trois
semaines auparavant, avait été accueillie par des transports de
joie en Aps et dans tout le Midi provençal.
Malheureusement, le baptême, retardé à cause du grand deuil de la
famille, devait, pour les mêmes motifs de convenance, garder un
caractère d'incognito; et sans quelques vieilles sorcières du pays
des Baux qui installent chaque lundi sur les degrés de Sainte-
Perpétue un petit marché d'herbes aromatiques, de simples séchés
et parfumés cueillis dans les Alpilles, la cérémonie aurait
probablement passé inaperçue. En voyant le carrosse de tante
Portal s'arrêter devant l'église, les vieilles revendeuses
donnèrent l'éveil aux marchandes d'_aïets_ qui se promènent un peu
partout, d'un bout à l'autre du Cours, les bras chargés de leurs
chapelets luisants. Les marchandes d'_aïets_ avertirent la
poissonnerie, et bientôt la petite rue qui mène à l'église déversa
sur la place toute la rumeur, toute l'agitation du marché. On se
pressait autour de Ménicle, droit à son siège, en grand deuil, le
crêpe au bras et au chapeau, et répondant aux interrogations par
un jeu muet et indifférent des épaules. Malgré tout, on
s'obstinait à attendre, et sous les bandes de calicot en travers
de la rue marchande, on s'empilait, on s'étouffait, les plus
hardis montés sur des bornes, tous les yeux fixés à la grand'porte
qui s'ouvrit enfin.
Ce fut un «Ah!» de feu d'artifice, triomphant, modulé, puis arrêté
net par la vue d'un grand vieux, vêtu de noir, bien navré, bien
lugubre pour un parrain, donnant le bras à madame Portal très
fière d'avoir servi de commère au premier président, leurs deux
noms accolés sur le registre paroissial, mais assombrie par son
deuil récent et les tristes impressions qu'elle venait de
retrouver dans cette église. Il y eut une déception de la foule à
l'aspect de ce couple sévère que suivait, tout en noir aussi et
ganté, le grand homme d'Aps transi par le désert et le froid de ce
baptême entre quatre cierges, sans autre musique que les
vagissements du petit à qui le latin du sacrement et l'eau
lustrale sur son tendre petit cervelet d'oiseau déplumé avaient
causé la plus désagréable impression. Mais l'apparition d'une
plantureuse nourrice, large, lourde, enrubannée comme un prix des
comices agricoles, et l'étincelant petit paquet de dentelles et de
broderies blanches qu'elle portait en sautoir, dissipèrent cette
tristesse des spectateurs, soulevèrent un nouveau cri de fusée
montante, une allégresse éparpillée en mille exclamations
enthousiastes.
-- _Lou vaqui_... le voilà... vé! vé!
Surpris, ébloui, clignant sous le soleil, Roumestan s'arrêta une
minute sur le haut perron, à regarder ces faces moricaudes, ce
moutonnement serré d'un troupeau noir d'où montait vers lui une
tendresse folle; et quoique fait aux ovations, il eut là une des
émotions les plus vives de son existence d'homme public, une
ivresse orgueilleuse qu'ennoblissait un sentiment de paternité
tout neuf et déjà très vibrant. Il allait parler, puis songea que
ce n était pas l'endroit sur ce parvis.
-- Montez, nourrice..., dit-il à la paisible Bourguignonne dont
les yeux de vache laitière s'ouvraient éperdument, et pendant
qu'elle s'engouffrait avec son fardeau léger dans le carrosse, il
recommanda à Ménicle de rentrer vite, par la traverse. Mais une
clameur immense lui répondit:
-- Non, non... le grand tour... le grand tour.
C'était le marché à faire dans toute sa longueur.
-- Va pour le grand tour! dit Roumestan après avoir consulté du
regard son beau-père à qui il eût voulu éviter ce joyeux train; et
la voiture s'ébranlant, aux craquements lourds de son antique
carcasse, s'engagea dans la rue, sur le Cours, au milieu des
vivats de la foule qui se montait à ses propres cris, arrivait à
un délire d'enthousiasme, entravait à tout moment les chevaux et
les roues. Les glaces baissées, on allait au pas, parmi ces
acclamations, ces chapeaux levés, ces mouchoirs qui s'agitaient,
et ces odeurs, ces haleines chaudes du marché dégagées au passage.
Les femmes avançaient leurs têtes ardentes, bronzées, jusque dans
la voiture, et rien que pour avoir vu le béguin du petit
s'exclamaient:
-- _Diou! lou bèu drôle!..._ Dieu! le bel enfant!
-- Il semble son père, _qué_!...
-- Déjà son nez Bourbon et ses bonnes manières...
-- Fais-la voir, ma mie, fais-la voir ta belle face d'homme.
-- Il est joli comme un oeuf...
-- On le boirait dans un verre d'eau...
-- Té! mon trésor...
-- Mon perdreau...
-- Mon agnelet...
-- Mon pintadon...
-- Ma perle fine...
Et elles l'enveloppaient, le léchaient de la flamme brune de leurs
yeux. Lui, l'enfant d'un mois, n'était pas effrayé du tout.
Réveillé par ce vacarme, appuyé sur le coussin aux noeuds roses,
il regardait de ses yeux de chat, la pupille dilatée et fixe, avec
deux gouttes de lait au coin des lèvres, et restait calme,
visiblement heureux de ces apparitions de têtes aux portières, de
ces clameurs grandissantes où se mêlaient bientôt les bêlements,
mugissements, piaillements des bêtes prises d'une nerveuse
imitation, formidable tutti de cous tendus, de bouches ouvertes,
de gueules bées à la gloire de Roumestan et de sa progéniture.
Alors même, et tandis que tous dans la voiture tenaient à deux
mains leurs oreilles fracassées, le petit homme demeurait
impassible, et son sang-froid déridait jusqu'au vieux président
qui disait: «Si celui-là n'est pas né pour le forum!...»
Ils espéraient en être quittes en sortant du marché, mais la foule
les suivit, s'accroissant à mesure des tisserands du Chemin-Neuf,
des ourdisseuses par bandes, des portefaix de l'avenue Berchère.
Les marchands accouraient au pas des boutiques, le balcon du
cercle des Blancs se chargeait de monde, et bientôt les orphéons à
bannières débouchaient de toutes les rues, entonnant des choeurs,
des fanfares, comme à une arrivée de Numa, avec quelque chose de
plus gai, d'improvisé, en dehors du festival habituel.
Dans la plus belle chambre de la maison Portal, dont les boiseries
blanches, les soies flammées dataient d'un siècle, Rosalie,
étendue sur une chaise longue, laissant aller son regard du
berceau vide à la rue déserte et ensoleillée, s'impatientait à
attendre le retour de son enfant. Sur ses traits fins, exsangues,
creusés de fatigue et de larmes, où se montrait pourtant comme un
apaisement heureux, on pouvait lire l'histoire de son existence
pendant ces derniers mois, inquiétudes, déchirements, sa rupture
avec Numa, la mort de son Hortense, et à la fin la naissance de
l'enfant qui emportait tout. Quand ce grand bonheur lui était
venu, elle n'y comptait plus, brisée par tant de coups, se croyant
incapable de donner la vie. Aux derniers jours elle s'imaginait
même ne plus sentir les soubresauts impatients du petit être
emprisonné; et le berceau, la layette toute prête, elle les
cachait par une crainte superstitieuse, avertissant seulement
l'Anglaise qui la servait: «Si l'on vous demande des vêtements
d'enfant, vous saurez où les prendre.»
S'abandonner sur un lit de torture, les yeux clos, les dents
serrées, pendant de longues heures coupées toutes les cinq minutes
d'un cri déchirant et qui force, subir son destin de victime dont
toutes les joies doivent être chèrement payées, ce n'est rien
quand l'espoir est au bout; mais avec l'attente d'une désillusion
suprême, dernière douleur où les plaintes presque animales de la
femme se mêleront aux sanglots de la maternité déçue, quel
épouvantable martyre! À demi tuée, sanglante, du fond de son
anéantissement elle répétait: «Il est mort... il est mort...»
lorsqu'elle entendit cet essai de voix, cette respiration criée,
cet appel à la lumière, de l'enfant qui naît. Elle y répondit, oh!
de quelle tendresse débordante:
«Mon petit!...»
Il vivait. On le lui apporta. C'était à elle ce petit être au
souffle court, ébloui, éperdu, presque aveugle; cette chose en
chair la rattachait à l'existence, et rien que de l'appuyer contre
elle, toute la fièvre de son corps se noyait dans une sensation de
fraîcheur réconfortante. Plus de deuil, plus de misère! Son
enfant, son garçon, ce désir, ce regret qu'elle avait dix ans
enduré, qui lui brûlait les yeux de larmes, dès qu'elle regardait
les enfants des autres, ce petit qu'elle avait embrassé d'avance
sur tant de mignonnes joues roses! Il était là et lui causait un
ravissement nouveau, une surprise, chaque fois que de son lit elle
se penchait vers le berceau, écartait les mousselines sur le
sommeil à peine entendu, les poses frileuses et recroquevillées du
nouveau-né. Elle le voulait toujours près d'elle. Quand il
sortait, elle s'inquiétait, comptait les minutes, mais jamais avec
tant d'angoisse que ce matin du baptême.
«Quelle heure est-il?... demandait-elle à chaque instant... Comme
ils tardent!... Dieu! que c'est long...»
Madame Le Quesnoy, restée près de sa fille, la rassurait, elle-
même un peu tourmentée, car ce petit-fils, le premier, l'unique,
tenait bien fort au coeur des grands-parents, éclairait leur deuil
d'une espérance.
Une rumeur lointaine qui se rapprochait en grondant redoubla
l'inquiétude des deux femmes.
On va voir, on écoute. Des chants, des détonations, des clameurs,
des cloches en branle. Et tout à coup l'Anglaise qui regardait
dehors:
-- Madame, c'est le baptême!
C'était le baptême, ce tumulte d'émeute, ces hurlements de
cannibales autour du poteau de guerre.
-- Oh! ce Midi... ce Midi!... répétait la jeune mère épouvantée.
Elle tremblait qu'on lui étouffât son petit dans la bagarre.
Mais non. Le voici, bien vivant, superbe, remuant ses petits bras
courts, les yeux tout grands, dans la longue robe de baptême dont
Rosalie a brodé les festons, cousu les dentelles elle-même, la
robe de l'autre; et ce sont ses deux garçons en un, le mort et le
vivant, qu'elle possède à cette heure.
-- Il n'a pas fait un cri, ni tété une fois de toute la route
affirme tante Portal qui raconte à sa manière imagée le triomphant
tour de ville, pendant que les portes battent dans le vieil hôtel
redevenu la maison aux ovations, que les domestiques courent sous
le porche où l'on sert de la «gazeuse» aux musiciens. Des fanfares
éclatent, les vitres tremblent. Les vieux Le Quesnoy sont
descendus dans le jardin loin de cette joie qui les navre; et
comme Roumestan va parler au balcon, tante Portal, l'Anglaise
Polly passent vite dans le salon, pour l'entendre.
-- Si Madame voulait ben tenir le petit! demande la Nounou
curieuse comme une sauvage, et Rosalie est tout heureuse de rester
seule, son enfant sur les genoux. De sa fenêtre elle voit
étinceler les bannières dans le vent, la foule serrée, tendue à la
parole de son grand homme. Des mots du discours lui arrivent par
échappées; mais elle entend surtout le timbre de cette voix
prenante, émouvante, et un frisson douloureux lui passe au
souvenir de tout le mal qui lui est venu de cette éloquence habile
à mentir et à duper.
À présent, c'est fini; elle se sent à l'abri des déceptions et des
blessures. Elle a un enfant. Cela résume tout son bonheur, tout
son rêve. Et se faisant un bouclier de la chère petite créature
qu'elle serre en travers de sa poitrine, elle l'interroge tout
bas, de tout près, comme si elle cherchait une réponse ou une
ressemblance dans l'ébauche de cette petite figure informe, ces
minces linéaments qui semblent creusés par une caresse dans de la
cire et marquent déjà une bouche sensuelle, violente, un nez
courbé pour l'aventure, un menton douillet et carré.
«Est-ce que tu seras un menteur, toi aussi? Est-ce que tu passeras
ta vie à trahir les autres et toi-même, à briser les coeurs naïfs
qui n'auront fait d'autre mal que de te croire et de t'aimer?...
Est-ce que tu auras l'inconstance légère et cruelle, prenant la
vie en virtuose, en chanteur de cavatines? Est-ce que tu feras le
trafic des mots, sans t'inquiéter de leur valeur, de leur accord
avec ta pensée, pourvu qu'ils brillent et qu'ils sonnent?»
Et la bouche en baiser sur cette petite oreille qu'entourent des
cheveux follets:
«Est-ce que tu seras un Roumestan, dis?»
Sur le balcon, l'orateur s'exaltait, arrivait aux grandes
effusions dont on n'entendait que les départs accentués à la
méridionale, «Mon âme... Mon sang... Morale... Religion...
Patrie...» soulignés par les hurrahs de cet auditoire fait à son
image, qu'il résumait, dans ses qualités et dans ses vices, un
Midi effervescent, mobile, tumultueux comme une mer aux flots
multiples dont chacun le reflétait.
Il y eut un dernier vivat, puis on entendit la foule s'écouler
lentement. Roumestan entra dans la chambre en s'épongeant le
front, et grisé de son triomphe, chaud de cette inépuisable
tendresse de tout un peuple, s'approcha de sa femme, l'embrassa
avec une effusion sincère. Il se sentait bon pour elle, tendre
comme au premier jour, sans remords comme sans rancune.
-- Bé?... Crois-tu qu'on le fête, monsieur ton fils!
À genoux devant le canapé, le grand homme d'Aps jouait avec son
enfant, cherchait ces petits doigts qui s'accrochent à tout, ces
petits pieds battant le vide. Rosalie le regardait, un pli au
front, essayant de définir cette nature contradictoire,
insaisissable. Puis vivement, comme si elle avait trouvé:
-- Numa, quel est ce proverbe de chez vous que tante Portal disait
l'autre jour?... _Joie de rue_... Quoi donc?...
-- Ah! oui... _Gau de carriero_, _doulo d'oustau_... Joie de rue,
douleur de maison.
-- C'est cela, dit-elle avec une expression profonde.
Et laissant tomber les mots un à un comme des pierres dans un
abîme, elle répéta lentement, en y mettant la plainte de sa vie,
ce proverbe où toute une race s'est peinte et formulée:
-- Joie de rue, douleur de maison...