6 août.

C'est donc vrai, Numa vient nous voir. Oh! que je suis contente,

que je suis contente Ta lettre est arrivée par le courrier d'une

heure, dont la distribution se fait dans le bureau de l'hôtel.

Minute solennelle, décisive pour la couleur de la journée. Le

bureau plein, on se range en demi-cercle autour de la grosse

madame Laugeron, très imposante dans son peignoir de flanelle

bleue, pendant que de sa voix autoritaire, un peu maniérée,

d'ancienne dame de compagnie, elle annonce les adresses

multicolores du courrier. Chacun s'avance à l'appel, et je dois te

dire qu'on met un certain amour-propre à avoir un fort courrier. À

quoi n'en met-on pas du reste de l'amour-propre dans ce perpétuel

frottement de vanités et de sottises? Quand je pense que j'en

arrive à être fière de mes deux heures d'inhalation! «M. le prince

d'Anhalt... M. Vasseur... Mademoiselle Le Quesnoy...» Déception.

Ce n'est que mon journal de modes. «Mademoiselle Le Quesnoy...» Je

regarde s'il n'y a plus rien pour moi et je me sauve avec ta chère

lettre, jusqu'au fond du jardin, sur un banc enfermé de grands

noisetiers.

Ça, c'est mon banc, le coin où je m'isole pour rêver, faire mes

romans car, chose étonnante, pour bien inventer, développer selon

les règles de M. Baudouy, il ne me faut pas de larges horizons.

Quand c'est trop grand, je me perds, je m'éparpille, va te

promener. Le seul ennui de mon banc, c'est le voisinage d'une

balançoire, où cette petite Bachellery passe la moitié de ses

journées à se faire lancer dans l'espace par le jeune homme au

ressort. Je pense qu'il en a du ressort pour la pousser ainsi

pendant des heures. Et ce sont des cris de bébé, des roulades

envolées «Plus haut! encore!...» Dieu! que cette fille m'agace, je

voudrais que la balançoire l'envoyât dans la nue et qu'elle n'en

redescendît jamais.

On est si bien, si loin, sur mon banc, quand elle n'est pas là.

J'y ai savouré ta lettre, dont le post-scriptum m'a fait pousser

un cri de joie.

Oh! que béni soit Chambéry et son lycée neuf, et cette première

pierre à poser, qui amène dans nos régions le ministre de

l'Instruction publique. Il sera très bien ici pour préparer son

discours, soit en se promenant dans l'allée de la réaction, --

allons, bon, un calembour maintenant, -- ou sous mes noisetiers

quand mademoiselle Bachellery ne les effarouche pas. Mon cher

Numa! Je m'entends si bien avec lui, si vivant, si gai. Comme nous

allons causer ensemble de notre Rosalie et du sérieux motif qui

l'empêche de voyager en ce moment... Ah! mon Dieu, c'est un

secret... Et maman qui m'a tant fait jurer... c'est elle qui est

contente aussi de recevoir le cher Numa. Du coup, elle en perd

toute timidité, toute modestie, et vous avait une majesté en

entrant dans le bureau de l'hôtel pour retenir l'appartement de

son gendre le ministre! Non, la tête de notre hôtesse oyant cette

nouvelle.

-- Comment! mesdames, vous êtes... vous étiez?...

-- Nous le fûmes..., nous le sommes...

Sa large face est devenue lilas, ponceau, une palette de peintre

impressionniste. Et M. Laugeron, et tout le service. Depuis notre

arrivée, nous réclamions en vain un bougeoir supplémentaire; tout

à l'heure, il y en avait cinq sur la cheminée. Numa sera bien

servi, je t'en réponds, et installé. On lui donne le premier étage

du prince d'Anhalt, qui va se trouver libre dans trois jours. Il

paraît que les eaux d'Arvillard sont funestes à la princesse; et

le petit docteur lui-même est d'avis qu'elle parte au plus vite.

C'est ce qui faut, car s'il arrivait un malheur, les _Alpes

Dauphinoises_ ne s'en relèveraient pas.

C'est pitié, la hâte qui se fait autour du départ de ces

malheureux, comme on les presse, comme on les pousse, à l'aide de

cette hostilité magnétique que dégagent les endroits où l'on est

importun. Pauvre princesse d'Anhalt dont l'arrivée fut si fêtée

ici. Pour un peu, on la reconduirait à l'extrémité du département

entre deux gendarmes... L'hospitalité des villes d'eaux!...

À propos, et Bompard? tu ne me dis pas s'il sera du voyage.

Dangereux Bompard! s'il vient, je suis capable de m'envoler avec

lui sur quelque glacier. Quels développements nous trouverions à

nous deux, vers les cimes! Je ris, je suis si heureuse... Et

j'inhale, et j'inhale, un peu gênée par le voisinage du terrible

Bouchereau qui vient d'entrer et de s'asseoir à deux places de

moi.

Qu'il a donc l'air dur, cet homme-là. Les mains sur la pomme de sa

canne, son menton posé dessus, il parie tout haut, le regard

droit, sans s'adresser à personne. Est-ce que je dois prendre pour

moi ce qu'il dit de l'imprudence des baigneuses, de leurs robes de

batiste claire, de la sottise des sorties après le dîner dans un

pays où les soirées sont d'une fraîcheur mortelle?

Méchant homme! On croirait qu'il sait que je quête ce soir à

l'église d'Arvillard pour l'oeuvre de la Propagation. Le père

Olivieri doit raconter en chair ses missions dans le Thibet, sa

captivité, son martyre; mademoiselle Bachellery, chanter _l'Ave

Maria_ de Gounod. Et je me fais une fête du retour par toutes les

petites rues noires avec des lanternes, comme une vraie retraite

aux flambeaux.

Si c'est une consultation que M. Bouchereau me donne là, je n'en

veux pas, il est trop tard. D'abord, monsieur, j'ai carte blanche

de mon petit docteur, qui est bien plus aimable que vous et m'a

même permis un petit tour de valse au salon pour finir.

Oh! rien qu'un, par exemple. Du reste, quand je danse un peu trop,

tout le monde est après moi. On ne sait pas comme je suis robuste

avec ma taille de grand fuseau, et qu'une Parisienne n'est jamais

malade de trop danser. «Prenez garde... Ne vous fatiguez pas...»

L'une m'apporte mon châle; celui-là ferme les croisées dans mon

dos, de peur que je m'enrhume. Mais le plus empressé encore, c'est

le jeune homme au ressort, parce qu'il trouve que j'en ai

diantrement plus que sa soeur. Ce n'est pas difficile, pauvre

fille. Entre nous, je crois que ce jeune monsieur, désespéré des

froideurs d'Alice Bachellery, s'est rabattu sur moi et me fait la

cour... Mais, hélas! il perd ses peines, mon coeur est pris, tout

à Bompard... Eh bien! non, ce n'est pas Bompard, et tu t'en

doutes, ce n'est pas Bompard le personnage de mon roman. C'est...,

c'est... Ah! tant pis, mon heure est passée. Je te le dirai un

autre jour, mademoiselle refréjon.

Numa Roumestan: Moeurs Parisiennes · 第 24 / 44 题