C'est donc vrai, Numa vient nous voir. Oh! que je suis contente,
que je suis contente Ta lettre est arrivée par le courrier d'une
heure, dont la distribution se fait dans le bureau de l'hôtel.
Minute solennelle, décisive pour la couleur de la journée. Le
bureau plein, on se range en demi-cercle autour de la grosse
madame Laugeron, très imposante dans son peignoir de flanelle
bleue, pendant que de sa voix autoritaire, un peu maniérée,
d'ancienne dame de compagnie, elle annonce les adresses
multicolores du courrier. Chacun s'avance à l'appel, et je dois te
dire qu'on met un certain amour-propre à avoir un fort courrier. À
quoi n'en met-on pas du reste de l'amour-propre dans ce perpétuel
frottement de vanités et de sottises? Quand je pense que j'en
arrive à être fière de mes deux heures d'inhalation! «M. le prince
d'Anhalt... M. Vasseur... Mademoiselle Le Quesnoy...» Déception.
Ce n'est que mon journal de modes. «Mademoiselle Le Quesnoy...» Je
regarde s'il n'y a plus rien pour moi et je me sauve avec ta chère
lettre, jusqu'au fond du jardin, sur un banc enfermé de grands
noisetiers.
Ça, c'est mon banc, le coin où je m'isole pour rêver, faire mes
romans car, chose étonnante, pour bien inventer, développer selon
les règles de M. Baudouy, il ne me faut pas de larges horizons.
Quand c'est trop grand, je me perds, je m'éparpille, va te
promener. Le seul ennui de mon banc, c'est le voisinage d'une
balançoire, où cette petite Bachellery passe la moitié de ses
journées à se faire lancer dans l'espace par le jeune homme au
ressort. Je pense qu'il en a du ressort pour la pousser ainsi
pendant des heures. Et ce sont des cris de bébé, des roulades
envolées «Plus haut! encore!...» Dieu! que cette fille m'agace, je
voudrais que la balançoire l'envoyât dans la nue et qu'elle n'en
redescendît jamais.
On est si bien, si loin, sur mon banc, quand elle n'est pas là.
J'y ai savouré ta lettre, dont le post-scriptum m'a fait pousser
un cri de joie.
Oh! que béni soit Chambéry et son lycée neuf, et cette première
pierre à poser, qui amène dans nos régions le ministre de
l'Instruction publique. Il sera très bien ici pour préparer son
discours, soit en se promenant dans l'allée de la réaction, --
allons, bon, un calembour maintenant, -- ou sous mes noisetiers
quand mademoiselle Bachellery ne les effarouche pas. Mon cher
Numa! Je m'entends si bien avec lui, si vivant, si gai. Comme nous
allons causer ensemble de notre Rosalie et du sérieux motif qui
l'empêche de voyager en ce moment... Ah! mon Dieu, c'est un
secret... Et maman qui m'a tant fait jurer... c'est elle qui est
contente aussi de recevoir le cher Numa. Du coup, elle en perd
toute timidité, toute modestie, et vous avait une majesté en
entrant dans le bureau de l'hôtel pour retenir l'appartement de
son gendre le ministre! Non, la tête de notre hôtesse oyant cette
nouvelle.
-- Comment! mesdames, vous êtes... vous étiez?...
-- Nous le fûmes..., nous le sommes...
Sa large face est devenue lilas, ponceau, une palette de peintre
impressionniste. Et M. Laugeron, et tout le service. Depuis notre
arrivée, nous réclamions en vain un bougeoir supplémentaire; tout
à l'heure, il y en avait cinq sur la cheminée. Numa sera bien
servi, je t'en réponds, et installé. On lui donne le premier étage
du prince d'Anhalt, qui va se trouver libre dans trois jours. Il
paraît que les eaux d'Arvillard sont funestes à la princesse; et
le petit docteur lui-même est d'avis qu'elle parte au plus vite.
C'est ce qui faut, car s'il arrivait un malheur, les _Alpes
Dauphinoises_ ne s'en relèveraient pas.
C'est pitié, la hâte qui se fait autour du départ de ces
malheureux, comme on les presse, comme on les pousse, à l'aide de
cette hostilité magnétique que dégagent les endroits où l'on est
importun. Pauvre princesse d'Anhalt dont l'arrivée fut si fêtée
ici. Pour un peu, on la reconduirait à l'extrémité du département
entre deux gendarmes... L'hospitalité des villes d'eaux!...
À propos, et Bompard? tu ne me dis pas s'il sera du voyage.
Dangereux Bompard! s'il vient, je suis capable de m'envoler avec
lui sur quelque glacier. Quels développements nous trouverions à
nous deux, vers les cimes! Je ris, je suis si heureuse... Et
j'inhale, et j'inhale, un peu gênée par le voisinage du terrible
Bouchereau qui vient d'entrer et de s'asseoir à deux places de
moi.
Qu'il a donc l'air dur, cet homme-là. Les mains sur la pomme de sa
canne, son menton posé dessus, il parie tout haut, le regard
droit, sans s'adresser à personne. Est-ce que je dois prendre pour
moi ce qu'il dit de l'imprudence des baigneuses, de leurs robes de
batiste claire, de la sottise des sorties après le dîner dans un
pays où les soirées sont d'une fraîcheur mortelle?
Méchant homme! On croirait qu'il sait que je quête ce soir à
l'église d'Arvillard pour l'oeuvre de la Propagation. Le père
Olivieri doit raconter en chair ses missions dans le Thibet, sa
captivité, son martyre; mademoiselle Bachellery, chanter _l'Ave
Maria_ de Gounod. Et je me fais une fête du retour par toutes les
petites rues noires avec des lanternes, comme une vraie retraite
aux flambeaux.
Si c'est une consultation que M. Bouchereau me donne là, je n'en
veux pas, il est trop tard. D'abord, monsieur, j'ai carte blanche
de mon petit docteur, qui est bien plus aimable que vous et m'a
même permis un petit tour de valse au salon pour finir.
Oh! rien qu'un, par exemple. Du reste, quand je danse un peu trop,
tout le monde est après moi. On ne sait pas comme je suis robuste
avec ma taille de grand fuseau, et qu'une Parisienne n'est jamais
malade de trop danser. «Prenez garde... Ne vous fatiguez pas...»
L'une m'apporte mon châle; celui-là ferme les croisées dans mon
dos, de peur que je m'enrhume. Mais le plus empressé encore, c'est
le jeune homme au ressort, parce qu'il trouve que j'en ai
diantrement plus que sa soeur. Ce n'est pas difficile, pauvre
fille. Entre nous, je crois que ce jeune monsieur, désespéré des
froideurs d'Alice Bachellery, s'est rabattu sur moi et me fait la
cour... Mais, hélas! il perd ses peines, mon coeur est pris, tout
à Bompard... Eh bien! non, ce n'est pas Bompard, et tu t'en
doutes, ce n'est pas Bompard le personnage de mon roman. C'est...,
c'est... Ah! tant pis, mon heure est passée. Je te le dirai un
autre jour, mademoiselle refréjon.