XXX.

(_La suite à un prochain numéro._)

Courrier de Paris.

Toute la ville est en l'air au moment où nous écrivons; de haut en bas,

du petit au grand, du palais au salon, du salon à la mansarde, de

l'habit chamarré à la simple veste plébéienne, des Tuileries au faubourg

Saint-Marceau; le 1er mai est venu, et c'est au 1er mai que se donne le

grand spectacle officiel de la fête de Sa Majesté le roi Louis-Philippe.

Déjà le canon tonne aux Invalides, les mâts de cocagne sont debout, les

orchestres en plein vent remplissent l'air d'une harmonie plus ou moins

agréable; le feu d'artifice attend le soir pour éclater en soleils

tournants, en girandoles et en fumée, et les harangueurs politiques,

diplomatiques, académiques et judiciaires se confondent en allocutions,

en oraisons, en salutations, en protestations et autres fusées volantes.

[Illustration: Concert aux Tuileries le 1er mai.]

[Illustration: Cirque-Olympique.--Ducrow.]

[Illustration: Cirque-Olympique.--Pas styrien, par M. Cinezelli et

mademoiselle Adélaïde.]

Gardons-nous bien de nous plonger dans cet océan d'éloquence royale,

parlementaire et municipale; ce n'est pas le côté le plus neuf ni le

plus divertissant de la cérémonie, et je suis profondément convaincu que

les illustres orateurs qui en font annuellement tous les frais, sont

eux-mêmes de cet avis. Quelle fatigue, en effet, et quelle monotonie! Si

quelqu'un surtout doit sentir le fardeau de ces harangues infinies, de

cette éloquence amoncelée, c'est le héros, c'est le roi de la fête.

Tenir tête à tout le monde, recevoir à bout portant les discours en

quatre points de tous les corps de l'État, de toutes les autorités

officielles, de tous les tribunaux, de toute les corporations, de tous

les représentants supérieurs de la hiérarchie publique, n'est-ce pas

soutenir un assaut héroïque? Quelque grandeur, quelque éclat qu'il y ait

à se trouver ainsi, pendant toute une journée, entouré de cette pompe et

salué par ces hommages des organes de tout un peuple, l'homme, à n'en

pas douter, se ressent çà et là et se fatigue des honneurs du souverain;

et quand Sa Majesté, quitte enfin de sa tâche splendide, se retire dans

l'intimité de son foyer royal, si quelque oeil indiscret pouvait y

pénétrer, peut-être verrait-il le roi se jetant sur un fauteuil d'un air

de délivrance, et, s'essuyant le front, dire: «Ma foi, je suis bien aise

d'en être débarrassé!»--exclamation qui court comme un écho, et se

répète dans tout le monde officiel, après la représentation, quand

chaque acteur rentre dans sa coulisse. «Je suis bien aise d'en être

débarrassé!» dit le discoureur qui s'est défait de la harangue qui

l'inquiétait, «Je suis bien aise d'en être débarrassé!» ajoute cet autre

en dépouillant l'habit solennel dont il s'était affublé en l'honneur de

la circonstance, pour rentrer purement et simplement dans sa robe de

chambre.

L'Illustration, No. 0062, 4 Mai 1844 · 第 5 / 13 题