LE MARCHAND.

Et vous aussi. A Dieu.

_La Musique de la taverne et les Propheties du cabaret, ensemble le

Mespris des Muses._

Lorsque l'on met la nappe sur la table avec assiettes et serviettes,

c'est l'ouverture du livre.

_Pour les Notes._

Si la nappe n'a point servy, c'est une blanche.

Si la maistresse n'est pas trop blonde, c'est une noire.

Si la servante est boiteuse, c'est une croche.

_Pour les Mesures._

Si la pinte est pleine, c'est plaine mesure.

Si quelque alteré en entrant estrangle trois verres de vin sans

manger, c'est mesure triple.

_Pour les Tons._

Si le valet apporte un pot quy ne soit pas plein, on luy donne rafle

de cinq: c'est une quinte.

Si le vin qu'il apporte n'est pas bon, c'est un sol.

S'il en apporte d'autre quy ne soit meilleur, c'est un fa.

Si le maistre, montant en hault, veult discourir, on luy faict

reprendre son vin, c'est ré, ut.

Si, par après, quelqu'un en apporte de bon, c'est la, my.

Si quelqu'un, faisant semblant d'aller coucher, au lieu de son lict

prent celuy de sa servante, c'est une feinte d'Isis[407].

[Note 407: On appeloit _feinte_ le demi-ton. _Isis_ est

l'un des meilleurs opéras de Quinault et de Lulli. Il fut

joué en 1667, ce qui peut donner à peu près la date de

cette pièce.]

_Pour les Clefs._

Lorsqu'on est sur la servante, l'on y entre par B dur ou B carre, et

l'on y travaille par nature, et l'on en sort par B mol.

_Le reste de la Musique._

Si le valet, estant fasché, donne sur les oreilles à quelqu'un avec

un pot de deux pintes, c'est une quarte.

Si celuy qu'il a attrapé courant après luy tombe sept ou huict

degrez, c'est une octave.

Si quelqu'un est yvre, s'il se couche sur un lict et dort deux ou

trois heures, c'est une pause.

Si, après estre reveillé il ecorche le renard[408], c'est une

diminution.

[Note 408: Cette locution, dont il reste encore quelque

chose dans le plus bas langage, se trouve déjà dans

Rabelais, liv. 2, chap. 16, et dans le _Baron de Fæneste_,

liv. 4, chap. 18.]

Lorsque l'on est bien saoul et que le ventre est si bien tendu qu'on

pourroit tuer un pou dessus, c'est l'unisson.

Lorsque l'on vient à compter, si le maistre demande cent et qu'on ne

luy en veuille donner que soixante, c'est un contre-point.

Si le maistre veult argent comptant et qu'on n'en aye point, ce sont

les soupirs.

Si deux ou trois, craignant de laisser le manteau, prennent la

fuitte, ce sont les fugues.

Si l'hoste descend et crie dans la rue après ceux qui fuyent: «Au

voleur! au voleur! arrestez! Ils m'emportent mon bien!» c'est la

dernière note, quy est plus longue que toutes les autres.

* * * * *

_Le Mepris des Muses._

Nous perdons temps de retiver[409].

Amis, il nous faut festiver!

Voicy Bacchus quy nous convie

A bien mener une autre vie!

Laissons là ce fat d'Apollon,

Chions dedans son viollon.

F.... du Parnasse et des Muses!

Elles sont vieilles et camuses;

F.... de leur sacré ruisseau,

De leur archet, de leur pinceau

Et de leur verve poetique,

Que j'appelle ardeur frenetique!

Pegase, enfin, n'est qu'un cheval

Quy ne nous faict ny bien, ny mal,

Et quy le suyt et luy faict feste

Ne suit et n'est rien qu'une beste.

Voyez comme il pleut au dehors!

Faisons pleuvoir dans nostre corps

Du vin. Tu l'entends sans le dire,

Et c'est là le seul mot pour rire.

Chantons, dansons, faisons du bruict!

Beuvons icy toute la nuict,

Tant que demain la belle Aurore

Nous trouve tous à table encore,

Sans avoir sommeil ny repos!

Fayet[410], icy nos pauvres os

Seront enfermez dans la tombe

Par la Mort, sous quy tout succombe

Et quy nous poursuit au galop.

Las! nous ne dormirons que trop!

Prenons de ce doux jus de vigne.

Je voy Revol quy se rend digne

De porter ce dieu dans son sein.

Dieux! comme il avalle ce vin!

Bacchus! quy vois nostre desbauche,

Par ton sainct pourtraict que j'ebauche

En m'enluminant le museau

De ce traict que je boy sans eau,

Par ta couronne de lierre,

Par la splendeur de ton grand verre,

Par ton eternelle santé,

Par ton sceptre tant redouté,

Par tes innombrables conquêtes,

Par l'honneur de tes belles festes,

Par ton maintien si gracieux,

Par tes attribus specieux,

Par tes haults et profonds Ansthères[411],

Par les furieuses panthères,

Par ton bouc paillard comme nous,

Par ce lieu si frais et si doux,

Par ton jambon couvert d'espice,

Par ce long pendant de sausisse,

Par ce vieux fromage pourry,

Bref, par Gillot[412], ton favory,

Reçois-nous dans l'heureuse troupe

Des francs chevaliers de la coupe,

Et, pour te monstrer tout divin,

Ne la laisse jamais sans vin.

[Note 409: C'est-à-dire faire les _rétifs_, regimber

contre le plaisir. Estienne Pasquier s'est servi de cette

expression dans le Pourparler de la loy, et l'on trouve

_retiveté_ pour humeur rétive dans la XVe des _Sérées_ de

G. Bouchet.]

[Note 410: Peut-être faut-il lire Faret. Ce qui me le

feroit croire, c'est que nous trouverons plus loin un autre

des amis de Saint-Amant, Gilot.]

[Note 411: Je ne sais ce que signifie ce mot. Il a rapport,

sans doute, aux dyonysiaques ou _anthesterides_, fêtes de

Bacchus-Antheus.]

[Note 412: C'est de lui que Saint-Amant a dit dans sa pièce

de _la Vigne_:

Vray Gilot, roy de la desbauche.

(_Oeuvres de Saint-Amant_, édit. elzevirienne, t. 1, p. 169.)

Il le nomme aussi dans une _chanson à boire_, ibid., p.

181.]

* * * * *

_Chanson à boire._

Celle que j'ayme a tant d'appas

Et tant de doux attraicts pour être caressée

Que, ma foy, je ne voudrois pas

Pour une autre beauté l'avoir jamais laissée.

Quand je la voy, je me sousris,

Je la mets sur le cul et je lève la teste,

Je la mignarde et la cheris,

Elle souffre toujours que je lui fasse feste.

Soit qu'elle soit blanche d'humeur,

Ou qu'elle aie la couleur d'une vermeille rose,

Toujours d'une même rumeur

Elle va m'aigayant, et jamais ne repose.

Quand je la tiens entre mes bras,

J'agence un chose long dans une fente rouge,

Et, sans la mestre entre deux draps,

J'en prens mille plaisirs, jamais elle n'en bouge.

Que si l'adresse me desfault,

Elle semble m'ayder et soulager ma peine;

Elle lève le cul si hault

Qu'elle me faict aller jusques à perdre haleine.

Je la baise et rebaise après

En joignant dextrement ma bouche sur sa bouche,

Et je la serre de si près,

Que tout son petit trou avec le mien se bouche.

Cinq ou six coups je faics cela,

Roide, prompt et hardy, sans que je m'en degouste;

Elle ne dict jamais Holà!

Tant que j'aye tiré à la dernière goute.

Que s'il me reste encor du coeur,

Comme je fus vaillant à ce doux exercice,

Ou qu'elle manque de liqueur,

Je vay au changement sans qu'elle entre en caprice.

Car, lassé de ces doux esbats,

Pendant qu'en ce beau jeu je la baise et me joue,

Souvent elle me jette en bas

Et me montre le cul, auquel je fais la moue.

J'ayme mieux, pour passer mon temps,

De ces grosses dondons aux humeurs bien remplies;

Ces petites sans passe-temps,

Estant seiches trop tot, me semblent moins jolies.

Faictes tous l'amour comme moy;

Beuvons, chantons, rions: la bouteille est remplie.

C'est estre ladre, sur ma foy,

De ne pas la vuider, la voyant si jolie.

* * * * *

_Autre chanson à boire._

Quy vit jamais une rigueur pareille

A la rigueur que je souffre en aimant?

Un feu me brusle et me va consumant,

Et, si je n'avois ma bouteille,

Je fusse mort il y a vingt ans.

J'ay beau souffrir et plaindre ma malaise,

Philis pourtant est pleine de rigueur,

Elle se plaist à nourrir ma langueur;

Mais ma bouteille, je la baise

Et m'arrose de sa liqueur.

Doy-je cherir cette douce inhumaine,

Ou preferer à ses roses et ses lis

Celle qui tient mes maux ensevelis?

Ah! pour toy je laisse Philis.

Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 106 / 118 题