LE SOLDAT.

Celuy qui faict mal n'est jamais asseuré, ains tremble à la moindre

haleine de vent et au mouvement des feuilles des bois; il est

tousjours bourrellé en sa conscience, et cuide tousjours estre

suivy d'un prevost des mareschaulx, tellement que ce soucy luy sert

continuellement de gibet, lequel il ne peut quelque jour eviter; mais

celuy qui ne faict mal, qui ne sent sa conscience chargée d'aucun

meffaict, est ferme et asseuré comme le roc et va par tout la teste

levée, sans craindre d'estre repris de justice. Ainsi, tandis que la

guerre a duré, j'ay porté les armes, suivant le party auquel Dieu

m'avoit appellé. Maintenant que la paix est retournée visiter cette

pauvre France, je les vay pendre aux pieds de ceste deesse eu luy

tenant ce propos:

«O sacrée et heureuse paix[406], qui tant de fois as esté banie

de ce pauvre royaume tant desolé et affligé, tu sois la très bien

venue! chascun enjonche de belles fleurs le chemin par lequel tu

passeras, pour te faire honneur et pour cacher le sang dont tu sçais

bien que la terre est imbue et couverte. Qu'il te plaise faire en

cete terre eternelle demeure, et resister, par le moyen de la Justice

ta compagne, à tous ceux-là qui s'efforceront de te rompre: car, si

toutes deux estes unies, je voy la Guerre civile morte à jamais;

mais, si la Justice te faulce compagnie, je m'asseure que tu viendras

incontinent après à defaillir. Parquoy je te supplie de t'en tenir

près, à fin que tu sois honnorée et respectée de tout le monde, et

que nous voyons retourner en France comme ce premier aage d'or auquel

on vivoit en innocence et en abondance de tous biens; en esperance de

quoy, ô gracieuse Paix! j'appens à tes pieds toutes mes armes, pour

monstrer que je te veux obeir et vivre à jamais soubs ton bon plaisir

et commandement.»

[Note 406: La prière du _Paysan françois_ à Henri IV, au

sujet de la paix, n'est pas moins vive que celle de ce

soldat. «C'est donc la paix, dit-il, p. 8, que je viens non

pas vous demander, car nous l'avons, mais recommander, afin

qu'elle soit longue en durée, profonde en repos, large en

estendue; que ces charrues que vous voiez à vos pieds, par

le moien des quelles vous et vostre peuple mangez du pain;

ces houes par l'employ des quelles vous beuvez du vin,

soient longuement et continuellement mises en action, sans

estre converties et appliquées à autres usages qu'à ceux

pour les quels elles ont esté charronnées et forgées. Prou

de temps a passé au quel ces coultres ont esté esmoulus en

épieux, ces socs en hallebardes; un autre est venu, par le

bonheur et justice de vos armes, auquel ces mesmes espieux

et hallebardes doivent retourner en socs et en besches.»]

Variétés Historiques et Littéraires (06/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 99 / 118 题