L'argent est le nerf de l'amour aussi bien que de la guerre. Le
pauvre marquis en fût aveuglé, je le vois bien.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Eh quoi donc! le pauvre Cocu fut si touché des offres de
l'Archevêque, rapportant toutes ses bontés à la qualité d'Oncle, et
non à celle d'Amant, qu'il en temoigna partout sa reconnoissance.
C'est-à-dire qu'il etoit fort reconnaissant de ce que son Oncle
couchoit avec sa Femme en bien payant. Le Marechal de Crequy,
son père, ne prit pas l'affaire dans ce biais; il fut choqué des
liberalitez excessives de l'Archevêque, sachant que les prelats les
plus saints n'etoient que des Adultères, que des Incestes, que des
Cochons, en un mot. Il s'en plaignit au Marquis de Louvois[308],
lequel eut cette reponse de son digne Frère: «Ce que vous en faites,
lui dit-il, n'est que par jalousie; tout riche que vous êtes, vous
êtes encore assez interessé pour craindre que ma succession ne
vous echappe. Le Marechal ayant appris du marquis le peu de succès
qu'il avoit eu dans ses remonstrances, il s'adressa au Roi[309],
qui commanda à l'heure même à l'Archevêque de se retirer dans son
archevêché[310], ce qui fut fait. Le Prelat, prenant le temps qu'on
accommodoit toutes choses pour son depart, fut dire Adieu à la
marquise, laquelle il conjura de se souvenir que c'etoit pour l'amour
d'Elle qu'il alloit souffrir l'exil.
[Note 308: Louvois et son frère avoient souvent ensemble de
ces conversations d'affaires de famille. En voici une très
vivement résumée dans un couplet:
Maurice disoit à Louvois:
Mon frère, vous n'êtes pas sage;
De quatre enfans que je vous vois
Vous negligez l'avantage.
Louvois repond avec soupirs:
Il faut moderer ses desirs.
Barbezieux réglera l'Etat,
Soucré remplacera Turenne,
L'abbé vise au cardinalat;
Pour Courtenvaux, j'en suis en peine;
Il est sot et de mauvais air:
Nous n'en ferons qu'un duc et pair.]
[Note 309: Il s'adressoit bien: Louis XIV n'avoit jamais
aimé l'archevêque de Reims.]
[Note 310: Si sa passion n'en eût pas souffert,
l'archevêque n'eût pas vu là une bien terrible disgrâce. Il
habitoit Reims de bon coeur: «Assez resident chaque année,
dit Saint-Simon (t. 8, p. 126); gouvernant et visitant son
diocèse, qui étoit le mieux reglé du royaume, et pourvu
d'excellents sujets de tous genres, qu'il savoit choisir et
s'attacher.»]