Peste! je plains ce Prélat. Qui eût cru que la Marquise se fût si
bien deffendue? Il est vray qu'un Cochon contre une Lionne[286], la
partie n'est pas bien faite.
[Note 286: Il vous a été dit tout à l'heure que la marquise
de Coeuvres étoit fille de M. de Lionne.]
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Donnez-vous patience. Un _Cochon Mitré_ a la force, le courage d'un
Lion; vous allez voir la valeur du Sang d'Etrée. Le Prelat, devenu
plus amoureux par cette resistance, resolut de veiller de si près à
la conduite de sa Nièce, qu'il lui fit faire par crainte ce qu'il
n'avoit pu lui faire faire par amour. Il fit si bien, en effet,
qu'il surprit le Duc de Seaux couché dans le lit entre Madame de
Lionne et la Marquise de Coeuvres[287]. Et quand il fit ce coup il
etoit accompagné de Monsieur de Lionne. Je vous laisse à penser la
confusion où fut Madame de Lionne voyant son Mari, et la Marquise
voyant le Prelat qu'elle avoit repoussé avec tant de vigueur. La
Marquise, s'etant aprochée du Prelat, qui vouloit que l'on tuât tout:
«Ne me perdez pas de reputation, lui dit-elle, et, pourvu que vous
apaisiez mon père et que vous cachiez la chose à mon Mari, je vous
promets de n'en être pas ingrate[288].»
[Note 287: Cette aventure se répandit, et fit, on le
croira de reste, un grand scandale. Mme de Lionne avoit
été en tout cela la corruptrice de sa fille. «Sa sorte de
malhonnêteté, écrit Mme de Sévigné (2 août 1671) étoit une
infamie si scandaleuse, qu'il y a long-temps que je l'avois
chassée du nombre des mères.» V. aussi _Supplément_ de
Bussy, lettre à Mme de Montmorency, 30 juin 1671. Mme de
Lionne, avant de se mettre de moitié dans les amours de sa
fille et du comte de Sault, avoit déjà partagé avec elle
M. de Béthune et le duc de Longueville. On lui fait dire,
s'adressant au duc, dans une chanson du temps (_Recueil de
Maurepas_, t. 3, p. 457):
Pourquoy vous enfuyez-vous?
Si vous cherchez ma fille,
Profités du rendez-vous.
Mais accordons-nous:
Faisons cocu mon epoux,
Et puis je la laisse à vous.
Je suis mère facile;
Profitez du rendez-vous.
En note, on a mis: «Non seulement Mme de Lionne étoit
débauchée, mais elle pratiquoit des plaisirs à sa
fille.»--Une autre chanson (_Ibid._, p. 464-65) parle, sans
rien omettre du scandale, de la parfaite entente de la mère
et de la fille dans cette communauté d'amant:
Quand à sa fille on alloit,
Il falloit
Que la mère prît son droit;
Puis elle disoit: Ma mie,
Je t'en reponds sur ma vie.
Pour aiguiser l'appetit,
Le deduit
Se passoit au même lit,
Entre Bethune et la mère,
Sault et la jeune commère.]
[Note 288: D'après la chanson que je viens de citer, ce
ne seroit pas le cardinal d'Estrées qui auroit trahi Mme
de Coeuvres, mais son propre frère, l'abbé de Lionne, qui
étoit tombé amoureux d'elle, et qu'elle avoit repoussé:
Enfin son frère l'abbé,
Echauffé
Un matin s'est presenté.
Ne lui voulant rien permettre,
Il se saisit de ses lettres.
Son père il en regala.
En parla,
De cecy et de cela.
Là finit la patience
D'un des grands cocus de France.]