Comme j'ai fort connu la force de son genie, je ne doute pas de son
savoir-faire. Il faut qu'il ait poussé la _cochonnerie_ bien avant.
_L'abbé_ FURETIÈRE.
Ce que j'ay à vous dire de ce _Cochon_ justifiera le presage que vous
en avez fait. Vous saurez donc que, le cardinal d'Etrée etant devenu
passionné de la marquise de Coeuvres, laquelle etoit soupçonnée
d'avoir accordé au duc de Seaux[282] la dernière faveur, il voulut
y avoir part; pour cet effet, ayant averti son neveu, le marquis de
Coeuvres, du commerce scandaleux que sa Femme avoit avec le Duc,
les Parents s'assemblèrent chez le Marechal d'Etrée[283], où il
fut resolu de mettre cette infidèle en Religion contre l'avis du
bon Homme, qui etoit le plus sage de tous. Vous faites bien les
delicats, dit-il; vous ne seriez pas ici non plus que moi si nos
Mères n'avoient forligné. Nous sçavons ce que nous sçavons, mais
sçachez que le plus beau de notre nez ne vient que d'emprunt, et nous
avons en ligne directe, aussi bien qu'en collaterale, tant de sujets
de nous louer des habiles Femmes que nous avons en notre Maison, que
je m'etonne que vous en vouliez bannir celles qui leur ressemblent.
Quand j'ai marié mon petit-fils de Coeuvres avec mademoiselle de
Lionne, croyez-vous que j'aye consideré ni qu'elle etoit fille d'un
ministre d'Etat, ni son bien, ni son credit? Ce sont des veuës trop
bornées pour un homme de mon âge et de mon experience. Toute ma
pensée a eté qu'etant belle comme elle etoit, elle pourroit faire
revivre la grandeur de notre maison, laquelle, comme vous savez,
tire toute sa consideration, non pas du côté des mâles, mais du côté
des femelles[284]. Si je me suis trompé, ce n'est pas ma faute: mon
intention a eté bonne en cela. Ainsi, puisque la marquise de Coeuvres
n'est blamée que pour avoir recherché les plaisirs que la nature nous
permet, je me declare son protecteur. Que tout cela cependant se
passe entre nous sans que la cour en soit abreuvée. Les plus courtes
follies sont les meilleures[285], et nous n'avons que faire que tout
le monde rie à nos depens.
[Note 282: François Emmanuel de Bonne, comte (et non pas
duc) de Sault. Il étoit fils du duc de Lesdiguières. Quand
Mme de Coeuvres accoucha, il y eut, vu ses multiples
galanteries, grande confusion dans les attributions de
paternité. Le mari fut le seul à qui on ne pensa pas. Quant
au comte de Sault, on ne l'avoit pas oublié:
Ce n'est point au bourgeois Michaut (Tambonneau)
L'enfant que Coeuvre a mis au monde,
Encor moins au _comte de Sault_,
Puisqu'on dit qu'elle n'est pas blonde.
A qui donc la donnerons-nous,
Ne pouvant être à son epoux?
(_Chansonnier Maurepas_, t. 3, p. 439.)]
[Note 283: François Annibal, comte d'Estrées, frère du
cardinal, et grand-père du marquis de Coeuvres, qui
s'appeloit comme lui François Annibal.]
[Note 284: Le maréchal d'Estrées, à qui l'on prête ces
belles paroles, étoit neveu de Gabrielle, de qui venoit
toute la grandeur de sa maison.]
[Note 285: C'est ce que dit Ch. Beys pour clore le 5e acte
de ses _Illustres fous_: