Si la France possède une série si riche et si admirable de
correspondances et de mémoires, c'est que notre race a le goût et le don
de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique
est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se
raconter soi-même n'est-il pas un des mérites les moins contestés de nos
écrivains?
D'autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie
lyrique, dans la philosophie ou l'art dramatique: nul ne nous a refusé
la gloire d'avoir donné au monde les premiers des moralistes. Pourquoi
Montaigne reste-t-il éternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les
_Pensées_ que les _Provinciales_, madame de Sévigné que Bossuet, les
_Confessions_ que le _Contrat social?_ C'est qu'on n'a encore rien
trouvé de plus intéressant pour l'homme que l'homme même. Pascal a beau
railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où
il s'attendait à voir un auteur. Il n'est pas nécessaire qu'un auteur de
mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que
l'histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n'ait été
connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laissé, dans ses
_Pensées_ et dans ses _Lettres_, des trésors d'observations morales. Peu
importe qu'Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie
Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un
a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse
les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l'âme d'une
foule de ses contemporains, et si l'autre met à nu, avec une audace
ingénue, tous les secrets d'un cœur de jeune fille russe, nous
instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race.
Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand
elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses
livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait
sincères, de pénétrer dans l'intimité de son être moral, de saisir les
mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le
montrent, sinon tel qu'il a été, du moins tel qu'il aurait voulu être;
elles nous font comprendre l'unité fondamentale qui relie les
manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence
de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand
elles n'ont pas été écrites après coup pour expliquer ou corriger le
passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul!
Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la
première jeunesse, aux années où l'on cherche encore sa voie, où
l'avenir s'ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni
l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l'on se laisse
voir d'autant plus naïvement, qu'inconnu de tous, on ne se connaît pas
bien encore soi-même.
Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette
nature laissées par l'écrivain le plus original de notre siècle, par
celui dont l'œuvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilité
personnelle, par Michelet.
Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers
les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut
ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-même cette
communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de
ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses
découragements; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à
un fils, comme un ami à un ami.
L'unité de son œuvre, si variée de sujets et d'inspirations, parfois
même incohérente aux yeux de l'observateur superficiel, doit être
cherchée dans sa vie et dans son cœur. C'est ce qui fait l'inestimable
valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laissés et que sa veuve,
fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et
publiés. Elle a publié trois volumes de voyages en Italie, en
Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[88]; en
1884, elle nous a donné _Ma Jeunesse_ qui contenait toute l'histoire de
l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu'à sa vingt-deuxième
année; en 1888, elle nous a fait connaître le _Journal_ intime que
Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses
projets de travaux littéraires de 1818 à 1829.
Malgré l'intérêt et la beauté de _Ma Jeunesse_, bien qu'elle contienne
le récit infiniment touchant des premiers rêves d'amour et des premières
déceptions du futur auteur de _la Femme_, _Mon Journal_ a encore
beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de _Ma Jeunesse_, qui sont
les plus importantes pour l'intelligence du développement moral et
intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent à son enfance, et à
ses débuts au collège, nous étaient déjà connues, dans ce qu'elles ont
d'essentiel, par la préface du _Peuple_; de plus, l'ouvrage se compose
de fragments écrits à diverses époques et qu'il a fallu rapprocher,
coordonner et compléter. Avec quelque discrétion et quelque piété
qu'aient été faits ces raccords, ils ont suffi pour qu'on y ait vu une
sorte de collaboration et de remaniement. _Mon Journal_, au contraire, a
été écrit au jour le jour, et nous le possédons tel qu'il a été écrit;
il se rapporte à une époque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne
connaissions rien et qui a été d'une importance capitale pour son avenir
intellectuel, celle qui s'étend entre sa sortie du lycée et son entrée
dans le professorat, entre ses premiers chagrins d'amour et son mariage,
entre ses derniers devoirs d'écolier et ses premiers livres. Ces années
1820 à 1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses
_Lehrjahre_, ses années d'apprentissage, apprentissage de la vie,
apprentissage de la pensée et du style. C'est pendant ces années-là que
Michelet a reçu les impressions qui ont donné à son caractère et à son
esprit le pli définitif; c'est alors qu'il a pris conscience de sa
valeur et fixé sa vocation. _Mon Journal_ nous initie à ce travail
intérieur et aux circonstances décisives qui en ont été l'occasion. Nous
assistons à l'ensemencement d'un sol qui devait porter plus tard de si
riches moissons. Le champ que nous n'avons connu jusqu'ici qu'à l'heure
de la récolte, nous le voyons maintenant au moment du labour; nous
suivons des yeux les sillons profonds qu'y ont creusés les passions, la
douleur et le travail; nous reconnaissons parmi les graines que le
semeur y jette à pleines mains toutes celles qui germeront plus tard.
Il y a deux périodes dans ces années d'apprentissage. La première est
remplie par l'amitié de Michelet pour Poinsot; dans la seconde, Michelet
cherche dans le travail et l'activité intellectuelle un remède à la
douleur poignante causée par la mort de son ami. C'est un roman que
l'amitié de Michelet pour Poinsot. Cruellement déçu dans son amour pour
Thérèse, maintenant mariée en province, mais gardant au fond du cœur la
blessure encore saignante, instruit par la lamentable destinée de
Marianne[89] des conséquences qu'entraîne pour la femme la légèreté
égoïste de l'homme, il s'était imposé les règles morales les plus
sévères, non par obéissance à des préceptes abstraits ou à une loi
religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour
lui-même. Il se voue tout entier au travail et à l'amitié. Mais dans
cette âme passionnée, l'amitié prend bien vite toute l'intensité de
l'amour. Poinsot est pour lui un autre lui-même; il y a entre eux de
telles ressemblances qu'il voit là «une méprise du _Démiourgos_ qui a
réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme
Platon». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot
faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir
vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais
tout l'intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à
son ami et dans les lettres qu'ils échangent. L'éloignement fait pour
cette amitié ce qu'il aurait fait pour un amour: «c'est le soufflet de
la forge». C'est le cœur plein d'attendrissement que Michelet suit le
chemin de la barrière de Fontainebleau, qu'avant d'entrer à Bicêtre, il
contemple _sa_ fenêtre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense à
son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades.
Cette amitié lui paraît supérieure à l'amour: «avec un ami, on arrive
bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales,
ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime»; l'amitié développe,
au lieu de l'éteindre, l'amour de l'humanité. Poinsot, nature élevée et
pure, qui «unissait la maturité de la raison à la simplicité du cœur»,
était malheureusement d'une santé délicate que le travail usa
rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge; il en suit les
progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s'éveiller en lui
pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La
lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand
Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort:
«À l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me
déchira de nouveau. C'était donc à cette nature hostile que nous allions
le remettre, l'abandonner pour toujours! Comment dire mes angoisses
pendant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant
le plus cruel, où je me sentis étouffé, écrasé d'une douleur sans nom,
ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y
tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient
pour ce pauvre corps livré sans défense autant de coups et de
meurtrissures... Puis ce fut d'entendre la terre durcie par la gelée
retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu'il
rendait, comme une réclamation, une plainte désolée. Le verset tout
entier du psaume me revenait: «Du fond de la tombe, Seigneur, j'ai crié
vers toi. _De profundis clamavi_».
Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le
sentiment le plus puissant qu'ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup
sûr qui a eu l'influence la plus durable sur son être moral. Il songeait
sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard
il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille
son effigie: «le misérable cœur en reste marqué pour jamais». C'est de
cette amitié qu'il a dit: «Une âme entre un jour dans l'atmosphère d'une
autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont
nous subissons la loi aussi bien que les étoiles; au même instant la vie
de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces _deux qui vont ensemble_
(Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les
mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se
confondre jamais.» Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans
ces apparitions des raisons nouvelles de croire à l'immortalité. Il a dû
en grande partie à ces relations avec Poinsot son perfectionnement
moral, ses idées sur l'amitié et sur la mort. Son admiration pour son
ami était telle qu'il le voulait parfait, et qu'il désirait être
lui-même parfait pour être digne de lui. S'améliorer mutuellement, tel
est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs
lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul
doute qu'ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute
conception de l'amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la
solitude «qui leur a donné l'amour du bien». Poinsot mort, Michelet n'a
plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aimé. Poret, «son bon ourson»,
lui était trop inférieur. Quinet fut un compagnon d'armes plutôt qu'un
ami. Mais l'amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il
se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens
contemporains, c'est «d'avoir aimé davantage», parce que pour lui
«l'enseignement fut l'amitié». Il nous montre les communes de Flandre
fondées sur l'amitié. La Révolution se résumait pour lui dans les
fédérations, et les fédérations étaient _la grande Amitié_.
Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment
qui y était déjà très fort: l'amour de la mort. Non pas cet amour de la
mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les
pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de
foi et d'espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et
le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même
temps: «J'aime la mort» et: «Nous sommes nés pour l'action». Ce n'est
pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes
promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s'arrête pas
seulement aux tombes de ceux qu'il a aimés, il donne de l'eau et des
fleurs à des tombes négligées; il a pitié des morts inconnus et oubliés.
Il converse avec eux comme il converse avec l'âme de Poinsot «son cher
enfant».
Cet amour pour les morts n'est-il pas entré pour beaucoup dans la
vocation historique de Michelet? dans la manière même dont il a compris
l'histoire? N'a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules
anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire
oublie? N'est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu'il a voué
toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier compatissant
dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient
un sommeil séculaire? N'est-ce point parce qu'il a été guidé et inspiré
par l'amour pour les morts qu'il a donné à l'histoire le nom gravé
aujourd'hui sur son tombeau: _Résurrection_? Poinsot disparu, Michelet a
généralisé et répandu sur l'humanité les sentiments qu'il avait
concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de
cette passion de sa jeunesse.
Si l'amitié l'avait consolé de l'amour déçu, il se jeta avec fureur dans
l'activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes de
l'amitié. Au roman de l'amitié succède le roman des idées, car tout chez
lui, l'intelligence même, est sentiment et passion. C'est à cette époque
que s'applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume:
«Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse.» De 1821 à 1828,
son cerveau est en ébullition, les projets d'ouvrages s'y pressent et
s'y entrecroisent; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C'est vers
la philosophie qu'il se tourne d'abord ou plutôt vers l'histoire
philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Gérando,
de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart; il enseigne d'abord la
philosophie en même temps que l'histoire à l'École normale et son rêve
est d'allier «la science de Dieu à la science de l'homme». Il travaille
longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le _Caractère des peuples
cherché dans leur vocabulaire_. Il traduit _Vico_; il scrute les
_Origines du droit_. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le
saisit et l'entraîne. Après avoir préparé une sorte d'histoire de
l'Église et de la civilisation, il se contente d'écrire les _Mémoires de
Luther_; il compose le _Précis d'histoire moderne_; et on voit
s'élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de
France. Au moment où s'arrête le _Journal des idées_, il va commencer
son _Histoire romaine_. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il
reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de
livres de science et de poésie tout à la fois, il donnera un corps à une
partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois.
Si l'histoire de l'amitié avec Poinsot, si le _Journal de mes idées_,
nous aident à savoir et à comprendre quelles ont été les sources
d'inspiration de Michelet, le _Journal_ intime n'est pas moins précieux
pour connaître dans quelles conditions, sous quelles influences se sont
formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer
l'homme de l'écrivain.
Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les
règles comme des entraves au génie et qui croient que l'irrégularité
dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent
l'originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s'est
soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines; cet homme, qui a
uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de
Saint-Simon, s'est formé en menant la vie d'un disciple de Port-Royal.
Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures
pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir,
le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la
lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un
livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et
dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait
encore, c'étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses
maîtres, à M. Leclerc, à M. Villemain, à M. Andrieux, ou aux parents de
ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il
habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les
pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en
1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, avec ses livres et
ses pensées, se répétant le mot de l'_Imitation_: «Je me suis souvent
repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté
seul.»--«J'achève l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je
m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence
absolue.»--«La plénitude du cœur ne s'obtient qu'avec le recueillement
de la solitude. Les puissances de l'âme et de la volonté ne se
rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent».
Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au
milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent
de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail
qu'il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et
le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures,
choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études
classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et
latins; il les traduit, car il considère la traduction comme une œuvre
originale et le meilleur des exercices de style; il compose des vers
latins et des vers grecs; il traduit en vers grecs ses propres
compositions françaises, et la versification latine lui est si familière
qu'elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie
intime.
À côté de l'étude de l'antiquité classique dans laquelle il se plonge au
point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par cœur et
de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place
aux mathématiques, parce qu'il y voit une discipline utile pour
l'esprit, un moyen de dompter l'imagination vagabonde, de la soumettre à
la logique. Bien qu'âgé de vingt-deux ans et déjà docteur ès lettres, il
retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de
mathématiques. Je ne sais s'il a trouvé dans ces exercices le profit
qu'il y cherchait. Les mathématiques n'ont jamais gardé personne des
chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles
ne l'ont pas rendu plus logique.
Enfin il étudiait régulièrement la Bible. La douceur de l'Évangile, la
majesté des prophètes et leurs images grandioses parlaient également à
son imagination et à son cœur. Ajoutez à cela la lecture des
philosophes, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que
l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout
d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de
professeur à Charlemagne l'a délivré de la servitude de l'institution
Briand, et que sa vocation d'historien commence à l'entraîner des idées
générales sur la civilisation et l'humanité à l'étude d'époques
particulières. Les philosophes, la Bible, les mathématiques et
l'antiquité, l'antiquité surtout, tels furent ses maîtres, auxquels il
faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait
dire la querelle des romantiques et des classiques; car les auteurs
anciens étaient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait
dans l'antiquité non des formes à copier, mais une âme dont on
s'inspire.
Ce qui est peut-être plus remarquable encore que la méthode apportée par
Michelet dans son travail et ses lectures, c'est la sagesse avec
laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin
d'argent qui le presse. Il aime mieux user sa santé à donner des leçons
que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le
journalisme; il renonce à un projet de recueil de discours des orateurs
grecs et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé
le mot de mercantilisme. Il se refuse à faire trop vite usage d'une
science de fraîche date; il sait que les fruits des arbres qui
produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin
le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. «Ne vous pressez pas de
partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain
la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles
jusqu'à ce que l'heure du vrai réveil soit venue.» Il savait que l'heure
du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les
passages où il parle avec trop de modestie de la «médiocrité» de son
esprit ou de la «froideur» de son style. J'y vois bien plutôt l'aveu
d'une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et
dans ses paroles, sa fierté vis-à-vis de ses supérieurs, la rigueur des
règles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la foi dans
sa destinée.
La discipline morale à laquelle il se plie n'est pas moins digne
d'admiration que la méthode de travail qu'il s'impose et elle nous
montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J'ai déjà dit
comment il était arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur
le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu'il
avait pour l'amour. Il a d'autant plus de mérite à s'être élevé à cette
conception morale si élevée qu'il avait accepté et lâcher pour autrui la
théorie commode qui déclare impossible dans le célibat l'observation
stricte de la règle des mœurs. Mais ce n'est là qu'un des côtés de sa
discipline. C'est à tous les moments de la vie qu'il s'observe,
travaille sur lui-même, s'adresse des réprimandes et des conseils, tend
sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les
bouillonnements de son sang ardennais; il se promet de ne plus discuter
avec violence. Il note chaque petit progrès; il éprouve une joie
enfantine à constater «qu'il se lève de bonne heure sans grogner».
Il continue son journal après la mort de Poinsot «pour s'améliorer». Il
va au Père-Lachaise sur la tombe de son ami «pour se rendre meilleur»;
il s'accuse de «son manque de discipline». Il cherche dans l'exercice de
la charité l'éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il
en arrive à formuler des préceptes d'une rigueur monacale. «Retranchons
des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c'est les
nourrir.»--«Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir
seul importe, et que tout le reste n'est rien.» C'est sur ces paroles
que se clôt le _Journal_.
Qu'on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa
vie: Michelet resta toujours fidèle aux principes de sa jeunesse. Ses
journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail
et ses lectures soumis à la plus stricte méthode, ses mœurs graves et
simples; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques
amitiés et ennoblie par la charité. Toute cette discipline ne faisait
d'ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilité en les
comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume
à la main, c'était la Sibylle sur son trépied.
Michelet nous apparaît déjà dans son _Journal_ tel qu'il sera toute sa
vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l'harmonie et l'unité. La
légende, souvent répétée par des juges superficiels ou prévenus, d'après
laquelle il aurait éprouvé après 1840 un brusque changement moral qui
l'aurait transformé de catholique et de royaliste qu'il était en libre
penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité, soit par
vanité blessée, cette légende ne résiste pas à la lecture du _Journal_.
Sa lettre à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires de 1820,
«le troisième jour de la Révolution», a déjà l'accent de l'_Introduction
à l'histoire universelle_ et de la préface de l'_Histoire de la
Révolution_. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney.
Il est déjà libéral, démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en
lui. Il voit dans le Christ «un homme de bonne foi, exalté dans ses
méditations profondes, surpris lui-même de sa sagesse et qui s'est cru
le Messie». Saint Paul, «très faible de raisonnement», est pour lui le
fondateur de l'Église. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard: Dieu
et l'immortalité. Il l'a toujours eue et il n'a jamais eu que celle-là.
Nous retrouvons dans le _Journal_ le germe de tout ce que Michelet a
pensé et écrit plus tard. N'est-ce pas le plan de la _Sorcière_ qu'il
trace en 1825? «Si l'on faisait les mémoires de Satan, il faudrait le
montrer d'abord furieux, se croyant égal à Dieu... puis, pâlissant,
diminuant chaque jour, et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu'une
forme.» N'est-ce pas la _Bible de l'humanité_ qu'il rêve dès 1820: «Je
sens vivement la nécessité d'un livre qui serait la nourriture
habituelle d'une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet
ordre d'idées, on n'ait encore rien tiré des philosophes anciens et
surtout des livres de l'Orient d'où nous vient, en tous sens, la
lumière. De ce côté, l'idée de Dieu se confond avec celle de l'action.
La Grèce, la Perse, voilà où j'aimerais à puiser, parce que la religion
de ces peuples, au lieu d'endormir les esprits, les pousse vers le
progrès.» Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils
pas dans l'ouvrage qu'il méditait en 1825: _Étude religieuse des
sciences naturelles?_ Nous reconnaissons partout l'éducateur qui a écrit
_Nos Fils_, dans les conseils qu'il donne à Lefèvre, à Bodin, à
lui-même. Il rêve d'adopter un enfant pour former une âme; ce jeune
homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu'à ce
sentiment paternel se mêle autre chose; car cet enfant adoptif est
toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et
nous voyons l'auteur de _l'Amour_ et de _la Femme_ dans celui qui a
écrit les pages admirables du _Journal_ sur les femmes et sur l'amour,
l'amour plus fort que la mort. «Oui, la femme vit, sent et souffre tout
autrement que l'homme. La délicatesse des organes fait celle des
sensations», et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes.
Bien loin que la seconde période de la vie de Michelet ait été en
contradiction avec la première, c'est alors seulement qu'il a réalisé
dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors
qu'il a eu une femme «compagne de sa pensée et de ses travaux», alors
qu'il s'est arraché «à la sauvage histoire de l'homme», pour revenir aux
pensées philosophiques et religieuses et à la nature, c'est-à-dire à
Dieu.
Il indique dès la première heure la source de toutes ses inspirations:
«Le cœur est le plus souvent, chez moi, le point de départ de mes
pensées. Il féconde mon esprit.» Sensibilité qui n'a rien d'égoïste, qui
est tout amour des hommes: «Ne laissons voir de nos larmes que celles
qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont les seules qui soient
fécondes.» À l'amour des hommes, il faut joindre l'amour de la nature;
mais l'amour de la nature n'est pour Michelet qu'une expansion au dehors
de sa sensibilité intérieure. Il aime les animaux comme il aime les
faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en état d'âme comme pour
Amiel. Il mêle la nature à toutes ses émotions: «Rien de la nature ne
m'est indifférent. Je la hais et je l'adore comme on ferait d'une
femme.» Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des
saisons. Il associait la nature non seulement à ses sentiments, mais
aussi à sa philosophie: «Le temps était doux et sombre, la campagne
triste; un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette
teinte uniforme, semblait pourtant s'approcher peu à peu de la terre;
aucune perspective d'ailleurs, rien qui fît apprécier les distances.
J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route.
L'immensité, qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus.
C'était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque
chose de l'émotion attendrie d'un fils qui, habituellement séparé de son
père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre et
doucement venir à lui.»
Le cœur n'est pas seulement la source des pensées, il est aussi le
maître du style. «_Les paroles sortent de la plénitude du cœur:_ ce mot
pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul
toutes les rhétoriques.» Il dit ailleurs: «Le style n'est qu'un
mouvement de l'âme.» Cette belle définition est déjà vraie du style du
journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les pensées et le
style du _Journal_ datent de 1820. Les pensées sont celles dont l'œuvre
entière de Michelet est inspirée; le style ne date pas. Le _Journal_
compte parmi ses œuvres les plus exquises par la forme comme par les
sentiments; moins pittoresque, moins coloré qu'il ne le deviendra plus
tard, son style y a déjà la chaleur, la souplesse, l'harmonie musicale;
il est déjà rythmé aux battements de son cœur.
La croirait-on écrite en 1821, cette phrase haletante d'émotion, écrite
après une rencontre avec Thérèse: «Il me semble que mon âme et mon
corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est, ici,
misérable; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant
là, gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout à fait!» Ne
nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contraire, que le
français de Michelet ait «soulevé l'indignation» des juges de
l'agrégation de 1821. C'est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit
aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour.
Jusque dans le détail on retrouve dans son _Journal_ des pensées qui
seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des
tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites,
celle sur le jour des morts dans _la Sorcière_, a été conçue sous sa
première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du
_Journal_). Elle n'a été écrite sous sa forme définitive que quarante
ans plus tard.
C'est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce
délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous
livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses œuvres. Comme il vient
du cœur, puisse-t-il trouver le chemin des cœurs; enseigner à une
génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l'enthousiasme
pour les idées et la foi au bien, l'amour de la patrie et «le
patriotisme de l'humanité»! Que ce maître et cet ami incomparable reste
un ami et un maître pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de
demain! Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion! Que
par elles il continue, comme il l'espérait, à vivre, à aimer et à être
aimé!