Soit, comme professeur, soit comme écrivain, Michelet a donné toute sa
vie à l'enseignement. Il n'a jamais voulu entrer dans la vie politique,
et s'il a quitté la carrière du professorat, ç'a été par contrainte et
avec déchirement de cœur. C'est à l'École normale que son enseignement
fut le plus fécond; ses ouvrages de cette période, l'_Histoire romaine_,
les six premiers volumes de l'_Histoire de France_, sont les plus
solides au point de vue de la science, les plus achevés au point de vue
de la composition et du style, les plus riches en fortes pensées. Ses
cours se composaient de vastes aperçus sur l'histoire universelle où il
esquissait en traits rapides et vigoureux la physionomie de chaque
civilisation et de chaque époque, et d'études de détail sur quelques
points spéciaux, par lesquelles il initiait ses élèves aux recherches
d'érudition et aux règles de la critique. Il joignait à ses leçons des
conseils pratiques à ses élèves sur la manière dont ils devaient
comprendre leur tâche de professeurs, et profiter de leur séjour dans
les lycées de province pour y étudier, selon les ressources qu'offrirait
leur résidence, soit les archives, soit l'histoire locale, soit
l'archéologie, soit même les patois. Il prenait plaisir à connaître
l'origine et le lieu de naissance des jeunes gens qu'il avait devant lui
et en qui il voyait comme un abrégé de la France. Il se donnait tout
entier à ses élèves, et à leur tour ses élèves ont eu sur lui une
influence bienfaisante. «Ils m'ont rendu, dit-il, sans le savoir, un
service immense. Si j'avais, comme historien, un mérite spécial qui me
soutient à côté de mes illustres prédécesseurs, je le devrais à
l'enseignement, qui pour moi fut l'_amitié_. Ces grands historiens ont
été brillants, judicieux, profonds. Moi, j'ai aimé davantage.»--Il
ajoute: «J'ai souffert davantage aussi. Les épreuves de mon enfance me
sont toujours présentes, j'ai gardé l'impression du travail, d'une vie
âpre et laborieuse, je suis resté peuple.» Cet amour de la jeunesse et
cet amour du peuple, unis à l'amour de la France, ont été l'inspiration
même de sa vie, et c'est pour cela qu'il a été essentiellement un
éducateur. «Quelle est, dit-il, la première partie de la politique?
L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.»
S'il a écrit l'Histoire de France, c'est pour donner à la jeunesse et à
la nation une conscience plus nette de la patrie, pour enseigner la
patrie «comme dogme et principe, puis comme légende.» La patrie était en
effet pour lui une religion, celle du dévouement et de la fraternité. Il
se regardait comme le révélateur de l'âme de la France, «de son génie
pacifique et vraiment humain.»--«Que ce soit là ma part dans l'avenir
d'avoir, non pas atteint, mais marqué le but de l'histoire... Thierry y
voyait une _narration_ et M. Guizot une _analyse_. Je l'ai nommée
_résurrection_ et ce nom lui restera.» Grâce en effet à une érudition
solide et à une imagination d'une puissance et d'une fraîcheur
incomparables, il a fait vraiment revivre la France du moyen âge, et
surtout il a réussi par la force de sa sympathie à rendre la voix à ces
masses populaires anonymes, à ces souffrants, ces persécutés, ces
déshérités qui fout l'histoire et pour lesquels l'histoire est ingrate.
Les deux points culminants de l'histoire de France étaient pour lui ce
qu'il appelait ses deux _rédemptions_, Jeanne d'Arc et la Révolution. Il
a consacré à l'une un volume qui est son chef-d'œuvre, et un des
chefs-d'œuvre de la littérature française, à la seconde un ouvrage en
sept volumes.
Il aborda l'histoire de la Révolution avec un sentiment d'enthousiasme
mystique, vers 1845, peu après la mort de sa première femme: il s'y
prépara dans une sorte de recueillement ascétique. Il prévoyait des
révolutions politiques, peut-être des guerres européennes, il voulait
rapprocher les classes, enseigner à la bourgeoisie l'amour du peuple,
enseigner à tous «l'élan de 92, la gloire du jeune drapeau et la loi de
l'équité divine, de la fraternité, que la France promulgua, écrivit de
son sang.» Le _Peuple_, paru en 1846, fut la préface de l'Histoire de la
Révolution, dont le premier volume est de 1847.
Composée dans cet esprit, cette histoire, qui repose pourtant sur des
recherches très sérieuses et très neuves, a plutôt les allures d'une
épopée, et de la prédication enflammée d'un apôtre.
Si à cette époque le côté lyrique, imaginatif et mystique de son talent
prit un développement excessif, on doit l'attribuer en partie aux
circonstances politiques, aux agitations religieuses et sociales qui ont
précédé la Révolution de 1848, mais aussi au théâtre nouveau où son
enseignement était transporté depuis 1838, au Collège de France. Là,
avec ses collègues Quinet et Mickiewicz, il formait une sorte de
triumvirat professoral; entouré d'une jeunesse ardente, plus avide
d'émotions que de science, pénétré de la gravité des temps, il se crut
appelé à une sorte d'apostolat social et moral. Il en sortit des œuvres
d'une rare éloquence, pleines d'aperçus ingénieux et profonds; son génie
ne perdit rien de son éclat et de sa puissance, mais la sérénité et
l'équilibre de son esprit furent troublés. Les onze derniers volumes de
son _Histoire de France_ sont moins une histoire complète et suivie
qu'une série d'aperçus tantôt brillants, tantôt profonds sur les XVIe,
XVIIe et XVIIIe siècles. De plus il s'était fait dans son esprit une
réaction excessive contre le moyen âge, contre le catholicisme et contre
la royauté, et l'on ne trouve pas dans ces derniers volumes, ni dans
l'_Histoire du XIXe siècle_, ni dans la _Sorcière_, la même largeur de
sympathie, la même équité qu'il avait montrées dans ses premières
œuvres.
Les tristesses de l'histoire, les hontes de l'ancien régime devinrent
pour lui comme un cauchemar qui s'ajoutait aux tristesses et aux hontes
des premières années du second empire pour remplir son cœur d'amertume
et noircir son imagination. Les études d'histoire naturelle furent pour
lui un rafraîchissement et un cordial et il retrouva dans ses livres
l'_Oiseau_, l'_Insecte_, la _Mer_, l'équilibre qu'il avait perdu et le
plein épanouissement de son génie. En même temps il ne perdait pas de
vue la tâche d'éducateur qu'il s'était donnée. L'_Amour_ et la _Femme_,
malgré des crudités inutiles et des puérilités choquantes, sont des
livres d'une haute inspiration, écrits pour montrer dans la famille et
dans la femme la base de toute éducation et de toute société. Dans la
_Bible de l'Humanité_ il voulut extraire de toutes les religions, et
surtout des civilisations antiques, les plus hautes idées de morale et
de vertu, les exemples les plus propres à fortifier la conscience
moderne, écrire un livre d'édification laïque; malheureusement, les
chapitres sur le judaïsme et le christianisme sont conçus dans un esprit
hostile et injuste, et ne font pas ressortir ce que ces religions ont
apporté au trésor commun des grandes idées et des grands sentiments de
l'humanité. Enfin il a résumé dans _Nos Fils_ ses idées pédagogiques,
ses espérances et ses projets de réforme pour la France.
Il est très difficile de tirer des livres de Michelet une doctrine
pédagogique précise, logique et aboutissant à des conclusions nettes. Il
n'est ni un philosophe théoricien, ni un réformateur pratique; il est un
semeur et un excitateur d'idées, un prédicateur qui s'adresse au cœur et
à l'imagination autant qu'à la raison. Il n'expose pas un système; il
exprime des aspirations, des désirs; il ouvre des perspectives.
Le principe philosophique de toute sa pédagogie est l'idée de Rousseau,
l'idée de la bonté foncière de la nature humaine. L'âme humaine naît
innocente et contient en elle les éléments de tout développement
intellectuel et moral. L'éducation ne doit pas être une contrainte, elle
n'a pas pour objet de réprimer ou de châtier, mais de diriger l'homme
dans ses voies normales, de le placer dans les conditions où il fera
naturellement le bien; l'instruction ne doit pas être une chose
étrangère qu'on impose au cerveau de l'enfant, elle est le développement
normal des énergies naturelles du cerveau, à qui on donne à mesure les
aliments nécessaires à leur croissance. Aussi Michelet fait-il une
critique sévère de l'enseignement des écoles catholiques, aussi bien des
écoles des jansénistes que de celles des jésuites, qui partent toutes de
l'idée de la chute, et il s'attache à faire connaître et à développer
les théories de Coménius, de Rousseau, de Pestalozzi et de Frœbel.
L'enthousiasme de Michelet pour ce dernier et pour son élève, madame de
Marenholtz, ce qu'il a écrit sur eux dans _Nos Fils_, ce qu'il disait
d'eux dans ses conversations, a beaucoup contribué à la popularité qui
s'est attachée en France au système de Frœbel, souvent plus admiré que
connu.
Si le point de départ de l'éducation est la bonté naturelle de l'homme,
le but de l'éducation est de former l'homme pour l'action. Voltaire,
Vico, Daniel de Foë ont proclamé au XVIIIe siècle ce principe que
l'homme est fait pour l'action, se sauve par l'action. Optimisme et
liberté, tels sont les deux idées fondamentales de la pédagogie de
Michelet. Mais il faut que cette liberté soit dirigée, que cette action
ait un objet. Cet objet, c'est la justice. L'ancien régime reposait sur
l'idée de la grâce, de la faveur; c'est aussi le fondement de
l'éducation catholique. La Révolution a remplacé le principe de la grâce
par celui de la justice, qui est identique à la fraternité. Optimisme et
liberté sont les bases de l'éducation; optimisme, liberté et justice
sont les bases de la société.
L'éducation pour Michelet commence avant la naissance. Il veut que la
mère se sanctifie pour ainsi dire pour l'enfant qu'elle va mettre au
monde, et il insiste beaucoup sur les influences inconscientes, sur la
prédestination physiologique qui se transmettent des parents aux
enfants. L'harmonie dans la famille, des mœurs conjugales austères, le
sentiment de la responsabilité chez les parents, sont les points de
départ de toute éducation. Le père enseigne à l'enfant par son exemple
le dévouement; il lui parle de la justice et de la patrie; la mère
enseigne à l'enfant l'union du devoir et de l'amour, en lui apprenant à
admirer son père.
Après ces premières impressions familiales viennent l'éducation
physique, l'éducation morale, l'éducation intellectuelle.
Michelet insiste beaucoup sur l'éducation physique, sur les exercices du
corps, sur la nécessité de laisser les forces de l'enfant se développer
en toute liberté. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits; il
exhorte surtout les habitants des villes à conduire leurs enfants soit
sur les montagnes, soit au bord de la mer. Il appelle les bains de mer
la _vita nuova_ des nations.
L'éducation morale a essentiellement pour objet, aux yeux de Michelet,
de développer l'amour de la nature et celui de la patrie. Il confond ces
deux sentiments avec la religion elle-même. «Il faut dans cet enfant
fonder l'homme, créer la vie du cœur. Dieu d'abord, révélé par la mère,
dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, révélé par le père dans la
patrie vivante, dans son histoire héroïque, dans le sentiment de la
France.» Il faut que l'enfant, aime les animaux, les plantes, tout ce
qui a vie, qu'il aime la nature elle-même comme une mère invisible et
présente; qu'il aime la patrie comme une personne vivante, visible dans
les grandes œuvres où s'est déposée la vie nationale. Michelet ne veut
pas qu'on parle trop tôt à l'enfant de Dieu. Dieu ne doit apparaître à
l'enfant que quand l'idée de justice est née, comme _Dieu de justice_.
Le père loue en Dieu la _Loi_ du monde, la mère le prie comme la _Cause_
aimante. Bien que Michelet, en vertu même du rôle qu'il donne à la
justice, fasse du devoir la base de la morale et incarne dans les
parents l'idée du devoir, on voit dans toutes ses œuvres que l'idée
mystique de la nature et de la patrie, considérées comme objet d'un
culte, était au fond sa préoccupation dominante.
Quant à l'éducation intellectuelle, les deux points sur lesquels
Michelet insiste le plus sont: 1° la nécessité de ne pas surcharger
l'esprit des enfants, de ne pas les accabler par trop d'heures de
travail. «La quantité du travail y fait bien moins qu'on ne croit; les
enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un
vase dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y
entrera jamais beaucoup à la fois;» 2° la nécessité de mettre de
l'harmonie dans les facultés de l'enfant en n'en faisant pas une pure
machine intellectuelle, en faisant des connaissances un tout organique.
Pour la première éducation, il veut avec Frœbel développer le talent
créateur de l'enfant, lui apprendre à s'approprier le monde et à
associer ses idées par l'action; puis avec Coménius, avec Pestalozzi,
avec Frœbel, il recommande la méthode intuitive, qui met les choses
avant les mots; avec Pestalozzi, il voudrait associer le travail manuel
au travail intellectuel, un enseignement qui réunît l'agriculture, le
métier et l'école. Enfin, dans ses vues de réformes pour l'Université,
dont il vante du reste les mérites solides et modestes, il demande qu'on
rende l'enseignement plus simple et plus général, qu'on fasse comprendre
les liens qui unissent les sciences, qu'on développe l'homme physique,
qu'on mette en rapport le collège, les écoles industrielles, les écoles
agricoles. Il est difficile de tirer des idées pratiques très claires
des chapitres de _Nos Fils_ qui traitent de ces derniers points, ainsi
que de ceux qui sont consacrés aux écoles de droit et de médecine; mais
on peut dire en résumé que la conception de Michelet en matière
d'éducation est l'éducation encyclopédique que Rabelais fait donner à
Gargantua. Il veut une éducation qui songe au _sujet_, à l'homme, au
lieu de ne songer qu'à un des _objets_ de l'enseignement, à la science.
Les idées de Michelet sur l'éducation ne se bornent pas à l'enfance et à
la jeunesse, elles, s'étendent à la nation entière, au peuple surtout
qui, à tant d'égards, reste enfant et enfant négligé. Il voudrait que
les jeunes gens de la bourgeoisie se fissent les apôtres de l'union
entre les classes en s'occupant de l'instruction populaire, que les
écoles, devenues écoles libres, dépendant seulement des communes,
fussent à tous les degrés de l'enseignement accessibles à tous les
jeunes gens sans distinction de fortune d'après le mérite seul; enfin
que la commune jouât dans la vie nationale un rôle beaucoup plus grand
qu'aujourd'hui, que chacun consacrât à l'association communale le
meilleur de ses forces. Il faisait à cet égard de beaux rêves. Il
imaginait une société où l'enseignement serait la fonction de tous ou
presque tous, «où l'on profiterait de l'élan du jeune homme, du
recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de
l'autre». Il désirait surtout que l'on créât des fêtes populaires, des
fêtes nationales, même des fêtes internationales «qui dilatent le cœur»,
qui enseignent le patriotisme, la fraternité, des fêtes semblables à
celles de la Grèce. Comme il avait été le premier à retrouver et à
raconter ce qu'avaient été les fédérations en 1790, il gardait l'espoir
de voir un jour jaillir du cœur des peuples des fêtes exerçant une
action morale sur ceux qui y prendraient part. Théâtres, concerts,
banquets, il voulait de grandes manifestations de la vie collective
unissant les classes et les moralisant toutes. Il a tracé à la fin du
_Banquet_ un admirable programme de ces _pia vota_ si différents de la
réalité. Il demandait aussi que l'on fît pour le peuple des livres qui
lui donnassent sous une forme très simple, mais élevée et belle, non
enfantine, une nourriture intellectuelle solide et saine, des _livres
d'action_, des _bibles du travail_ (récits de voyages, biographies des
grands inventeurs, etc.) des livres de morale, et surtout la _Bible de
la France_. Lui-même avait écrit le _Peuple_ et la _Bible de
l'humanité_, mais il sentait que sa langue n'était pas accessible au
peuple et il en souffrait.
Michelet a pourtant écrit une de ces Bibles populaires, c'est sa Jeanne
d'Arc. Tous peuvent la lire et la comprendre. Les livres tels qu'il les
désirait commencent à naître, et il aura contribué à leur éclosion. Si
ce grand écrivain était trop original pour avoir à proprement parler des
disciples, il aura exercé néanmoins une puissante et durable influence,
dans la science, dans la politique, dans l'éducation, dans les mœurs
publiques: il aura été un éducateur. Nul ne l'aura lu et goûté sans
s'être senti plus pénétré de ses devoirs envers l'enfance, envers le
peuple, envers la patrie, sans aimer davantage l'humanité et la justice.