L'HOMME ET L'ŒUVRE

Il suffisait de voir Michelet pour reconnaître que le système nerveux et

le développement cérébral l'avaient entièrement emporté chez lui sur le

reste du développement physique. On oubliait qu'il eût un corps, tant il

était maigre et chétif, et l'on ne voyait que sa belle tête, trop

grande, il est vrai, pour sa petite taille, et qu'on eût dit sculptée

par son esprit, car elle en était la vivante image. Le haut du visage

était admirable de noblesse et de majesté. Son vaste front, encadré de

longs cheveux blancs, ses yeux pleins de flamme en même temps que de

bonté disaient sa poésie, son enthousiasme, son grand cœur. Les narines

minces et dilatées exprimaient une intensité de vie extraordinaire. Sa

bouche un peu grande, mais à lèvres fines, dessinée d'un trait accentué

et ferme, était tour à tour éloquente et spirituelle et donnait à sa

parole un son net et vibrant qui faisait porter chaque mot. Enfin, le

bas du visage, le menton carré et un peu lourd, révélaient la forte

origine plébéienne; peut-être même un côté de nature moins idéal, plus

matériel, qui ne se trahissait jamais dans la vie, mais qui parfois a

percé dans ses derniers livres. Quand il parlait, quand la pensée

animait ses yeux, on ne voyait plus que son regard, ce regard qui fut

jusqu'au bout limpide et brillant comme chez tous ceux dont le cœur

reste jeune. Et qui, plus que lui, eut le don d'éternelle jeunesse?

Devenu blanc à vingt-cinq ans, il ne changea plus; il ne vieillit pas.

Jeune homme, il était d'une maturité précoce; vieillard, il ne perdit

rien de sa sève et de son ardeur.

La source de cette immuable jeunesse c'était son cœur. Il a dit lui-même

en quoi il fut supérieur aux autres historiens contemporains: «J'ai aimé

davantage.» Toutes ses grandes qualités morales et intellectuelles

pourraient se ramener à une seule, principe de toutes les autres: la

puissance extraordinaire d'amour et de sympathie qui était en lui. Il a

été le vivant commentaire de la maxime de Vauvenargues: _les grandes

pensées viennent du cœur_.--Il n'est pas un de ses livres, pas une de

ses doctrines qui n'aient eu pour inspiration un sentiment, quelque

grand amour.

S'il a montré dans _le Peuple_, dans _l'Amour_, dans _la Femme_, dans

_Nos Fils_, que l'amour conjugal, le respect du foyer, les liens tendres

et forts de la famille sont le point de départ nécessaire de tout

progrès social, comme de toute éducation, c'est qu'il devait à ces

sentiments le meilleur de lui-même. Il ne nous appartient pas de parler

de l'unique et profond amour qui a fait l'harmonie et le bonheur des

vingt-cinq dernières années de sa vie; mais sans parler de cette

inspiration, la plus puissante de toutes, combien vivants étaient

demeurés en lui les souvenirs de son enfance, les liens qui l'unissaient

à ses parents! Il a conservé dans la préface du _Peuple_ la mémoire des

sacrifices accomplis par le frère et les sœurs de son père en faveur de

leur frère, ceux que sa mère malade s'imposa pour lui-même. Il nous a

laissé dans la préface de l'_Histoire de la Révolution_ le témoignage du

culte qu'il portait à son père et de la douleur que lui causa sa mort.

Jamais il ne permit que l'oubli effaçât en lui l'image de ceux qu'il

avait aimés; et depuis la mort de sa fille en 1858 il garda au cœur une

blessure qui dix ans après lui arrachait des plaintes d'une douloureuse

éloquence[65]. Le culte des morts était pour lui une religion. Il

appelait le cimetière «le vestibule du temple[66]».

La famille était à ses yeux la base de la cité; l'amour de la famille

était lié en lui à l'amour de la patrie et celui-ci à l'amour de

l'humanité. Ces deux derniers sentiments ont été la principale

inspiration de ses livres d'histoire. Il n'avait point la passion

désintéressée de la science ni la curiosité de l'érudit. Tout ce qui

n'était pas _action_ et _vie_ le touchait peu. De même qu'en éducation,

_instruire_ lui paraissait un point secondaire, et que l'important à ses

yeux était d'émouvoir le cœur et de former le caractère, l'étude et

l'enseignement de l'histoire étaient pour lui un moyen de perpétuer, de

renouveler, de rendre plus intense la _vie_ nationale et _d'agir_ sur

l'avenir par le passé. Michelet aima passionnément la France; il a tracé

d'elle au second volume de son _Histoire_ un portrait ému, enthousiaste,

comme on ferait d'une personne adorée. Il vivait de sa vie dans le

passé, et il est mort des coups qui l'ont frappée. Elle était pour lui

une religion: «La patrie, _ma_ patrie peut seule, disait-il, sauver le

monde.» Son histoire lui semblait le plus beau, le plus utile des

enseignements. Il rêvait «une école vraiment commune où les enfants de

toute classe, de toute condition, viendraient un an, deux ans, s'asseoir

ensemble, et où l'on n'apprendrait rien d'autre que la France[67].»

C'est cet amour pour la France qui lui a dicté son chef-d'œuvre, ces

pages qu'on ne peut relire sans des larmes, la _Vie de Jeanne d'Arc_,

l'héroïne, le messie de la patrie.

Mais le patriotisme de Michelet n'avait rien de commun avec le

chauvinisme étroit de ceux qui ne savent aimer leur pays qu'en haïssant

l'étranger. Bien loin d'y trouver des motifs d'égoïsme et de haine, il y

trouvait la source d'un amour plus large encore. La patrie était pour

lui «l'initiation nécessaire à l'universelle patrie». «Plus l'homme,

disait-il, entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à

l'harmonie du globe; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa

valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand

concert; il s'y associe par elle; en elle, il aime le monde.» Si, de

toutes les nations, la France lui paraissait la plus digne d'amour,

c'est qu'elle est «le représentant des libertés du monde et le pays

sympathique entre tous, l'apôtre de la fraternité»; c'est qu'elle a eu

plus qu'aucun autre le «génie du sacrifice». La plus haute manifestation

du génie de la France est à ses yeux la Révolution, qui restera dans

l'avenir son «nom inexpiable, son nom éternel», et la Révolution

symbolise pour lui les idées de justice et de concorde universelle. Il

eût dit avec le poète:

Je tiens de ma patrie un cœur qui le déborde,

Et plus je suis Français, plus je me sens humain[68].

Bien que les souvenirs de son enfance lui aient inspiré plus d'une fois

des paroles dures pour l'Angleterre et qu'il n'ait jamais compris la

grandeur sévère du génie anglo-saxon, il aimait les peuples étrangers;

il a été un des plus ardents apôtres de la paix, un défenseur de toutes

les nationalités souffrantes et opprimées. En 1868, dans une préface

nouvelle à son _Histoire de la Révolution_, il déclarait les guerres

internationales désormais impossibles et saluait du cœur l'unité de

l'Italie, l'unité de l'Allemagne[69]. La guerre de 1870 lui apparut

comme un crime, et quand, au plus fort de nos revers, il en appelait au

jugement de l'Europe des humiliations infligées à la France, il ne

parlait pas de vengeance, mais de la mission de paix et de civilisation

que sa patrie régénérée devait continuer à accomplir.

Son amour ne s'adressait pas seulement à cet être collectif qu'on

appelle la nation ou à cette abstraction qu'on appelle l'humanité. Il

aimait vraiment les hommes comme des frères, d'un amour évangélique,

quels qu'ils fussent, quelles que fussent leur langue, leur race et

leurs convictions. Cet amour des hommes était toute sa politique; il

était républicain, non en vertu d'une théorie rationnelle et abstraite,

mais parce que l'aristocratie était à ses yeux un principe d'exclusion,

d'orgueil et de dureté, la monarchie un principe d'arbitraire[70],

tandis que la démocratie seule lui paraissait pouvoir donner la liberté

sans laquelle l'individu et ses forces intellectuelles ne peuvent se

développer, et pouvoir seule pratiquer la fraternité qui, d'un même

cœur, embrasse tous les hommes et les fait entrer dans la «cité du

droit». Ceux qu'il aimait surtout, c'étaient les plus malheureux, les

plus simples, les plus déshérités. Et ce n'était pas en paroles

seulement qu'il les aimait. Ce qu'il prêchait dans ses livres, il le

mettait en pratique dans sa vie. De même que ses admirations littéraires

s'adressaient, non aux écrivains les plus brillants, mais aux natures

les plus aimantes, à Ballanche ou à madame Desbordes-Valmore[71], son

amitié tenait moins de compte des dons de l'esprit que de ceux du cœur.

Le génie à ses yeux était peu de chose, ou pour mieux dire, n'existait

pas sans la bonté, et la bonté à elle seule tenait lieu de tout.

Lui-même était d'une exquise bonté. Dans une âme passionnée comme la

sienne, sa constante bienveillance, son inaltérable douceur était une

haute vertu. Je ne l'ai jamais entendu parler de personne avec amertume,

et je ne crois pas qu'il ait jamais volontairement fait de la peine à

quelqu'un. Ce qu'il fut pour les pauvres, pour les souffrants, nul ne le

saura jamais. Je l'ai vu dépenser son temps en démarches, en

correspondances, en efforts de tout genre, pour un pauvre gardien de

phare injustement destitué, qu'il avait rencontré par hasard dans un

voyage, et cela avec une simplicité extrême, sans aucune attitude de

protection; on eût dit un ami prêtant secours à un ami. La dignité et la

bonté s'unissaient en lui dans un si parfait accord, qu'il savait

autoriser la familiarité tout en imposant le respect.

Mais l'humanité ne suffisait pas à l'insatiable besoin d'aimer qui

remplissait son cœur. La cité de Dieu lui paraissait trop étroite s'il

se contentait d'y faire entrer tous les hommes: il voulait y admettre

tous les êtres vivants. «Pourquoi les frères supérieurs

repousseraient-ils hors des lois ceux que le Père universel harmonise

dans la loi du monde?» De ce tendre amour pour la nature sont nés

_l'Oiseau_, _l'Insecte_, _la Mer_, _la Montagne_. Déjà, dans ses

_Origines du Droit_, il reprochait aux hommes de manquer de

reconnaissance envers les plantes et les animaux, «nos premiers

précepteurs», «ces irréprochables enfants de Dieu» qui ont fait

l'éducation de l'humanité. Dans _le Peuple_, il avait élevé une

réclamation touchante en faveur des animaux, «ces enfants» dont l'âme

est dédaignée, «dont une fée mauvaise empêcha le développement, qui

n'ont pu débrouiller le premier songe du berceau, peut-être des âmes

punies, humiliées, sur qui pèse une fatalité passagère[72]». Il avait

béni la science qui fait chaque jour découvrir une parenté plus étroite

entre les animaux et l'homme. Plus tard, quand la nature le consola des

tristesses que lui causaient les hommes, son amour pour elle devint plus

intense; il l'étudia dans sa vie intime, dans les habitudes et les mœurs

des êtres innombrables qui l'habitent. Comme une mère suit le moindre

mouvement de son enfant et voit dans ses gestes, ses sourires et ses

cris tout un monde de sentiments et de pensées, toute la vie d'une âme,

cachée aux yeux indifférents, mais sensible déjà au cœur maternel;

Michelet sut à force d'amour comprendre et interpréter ce monde de rêves

et de douleurs muettes que nous appelons de ce grand nom mystérieux: la

Nature. De quel cœur il suit au bord du toit de l'église le petit oiseau

à qui sa mère enseigne à essayer ses ailes, à croire en elle, qui lui

dit d'oser! C'est un spectacle plus touchant, plus émouvant à ses yeux

que celui d'une mère surveillant le premier pas de son enfant. Quelle

douleur éveillait en lui la vue des oiseaux prisonniers qui paraissent

s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander qu'un bon

maître[73]! Avec quelle tendre sollicitude il épie les lents et

minutieux travaux de l'insecte! On a parfois trouvé risible la sympathie

avec laquelle il suit les animaux et les plantes, jusqu'au fond des

mers, jusqu'au sommet des montagnes, dans leurs luttes, leurs

souffrances, leurs amours, faisant des vœux pour leur bonheur et

célébrant leurs triomphes par des effusions de joie et de

reconnaissance. Cette émotion serait peut-être risible, si elle n'était

profondément sincère. Mais en présence d'un si sérieux, d'un si puissant

amour, on retient même le sourire et l'on se reproche les réserves et

les objections mesquines qu'élèvent en nous le bon sens vulgaire et la

froide raison.

Ce qui donnait à son amour pour la nature le caractère d'un culte

enthousiaste et passionné, c'est qu'il voyait et aimait en elle plus

qu'elle-même. Elle était pour lui la manifestation sensible et multiple

d'une réalité invisible, d'une unité suprême que nous ne pouvons

percevoir directement; en un mot, son amour pour la nature n'est qu'une

forme de l'adoration de Dieu. Il dit lui-même du livre de _l'Oiseau_:

«Par-dessus la mort et son faux divorcé, à travers la vie et ses masques

qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile du nid au nid, de

l'œuf à l'œuf, de l'amour à l'amour de Dieu[74].» La nature toute seule

ne pouvait satisfaire son cœur. Il avait en lui une vie trop intense

pour accepter la mort comme une sentence définitive; il avait un trop

grand besoin d'amour et d'harmonie pour voir autre chose que de

passagères apparences dans les désordres, le mal, la souffrance qui

accompagnent la vie terrestre, et pour ne pas croire à l'existence d'un

amour infini et d'une harmonie parfaite. C'était son cœur qui lui

dictait sa religion, comme il lui avait dicté sa politique. Il ne

construisait point de théories philosophiques, il ne s'amusait point à

la métaphysique. Dieu ne fut jamais pour lui un principe intellectuel,

une cause abstraite, mais «la source de la vie», «l'amour éternel, l'âme

universelle des mondes, l'impartial et immuable amour[75]». S'il croit à

l'immortalité, ce n'est pas en vertu d'une déduction logique, d'un

raisonnement d'école, c'est par un sentiment; par une violente

aspiration de l'âme; ce n'est point parce que l'homme est un être

intelligent, un esprit qui se croit immortel, mais parce qu'il est un

être aimant. «Je ne sens pas pour mon esprit, me disait-il un jour, le

besoin d'une vie éternelle; je sens que mes forces intellectuelles ont

donné tout ce qu'elles pouvaient produire. Mais je ne puis admettre que

la puissance d'aimer qui est en moi soit anéantie.» Il trouvait encore

une autre preuve de l'immortalité dans la nécessité d'une autre vie où

seront réparées les injustices de la vie terrestre[76]. Il a exprimé

dans une page admirable de _l'Oiseau_ cet invincible élan de son cœur

vers l'immortalité.

«Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce qu'il se sent fort au

delà de son action; parce que, bercé, soulevé de l'haleine du ciel, il

nage, il monte sans effort, comme en rêve. La force illimitée, la

faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs, chez l'oiseau claire

et vive, de prendre à volonté sa force au foyer maternel, d'aspirer la

vie à torrent, c'est un enivrement divin.

»La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque

être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son

image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve

le monde.

»La tradition humaine est fixée là-dessus. L'homme ne veut pas être

homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse sont les

chérubins de la Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et

elle trouve le vrai nom de l'âme, l'aspiration ([Grec: asthma]). L'âme a

gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge,

et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce vœu,

échappé du plus profond de sa nature et de ses ardeurs prophétiques:

»--Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul doute que

l'enfant ne devienne un ange.

»Elle l'a vu ainsi dans ses songes.

»Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissements des nuits, que nous

pleurons tant au matin, si vous étiez pourtant! Si vraiment vous viviez!

Si nous n'avions rien perdu de ce qui fait notre deuil! Si d'étoiles en

étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous

ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!...

»On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont

pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues

derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le

prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.»

La religion de Michelet, on le voit, est toute de sentiment et s'adresse

plus au cœur qu'à la raison. Comment s'expliquer alors ses jugements si

sévères sur le christianisme dans ses derniers ouvrages, l'espèce

d'aversion qu'il finit par manifester contre la religion qui enseigne

que «Dieu est amour», et contre celui «qui a tant aimé les hommes qu'il

est mort pour eux?» Dans ses premiers livres pourtant il avait parlé du

christianisme avec une sympathie émue et respectueuse, presque avec le

regret de ne pas croire. Ici, comme toujours, c'est à son cœur qu'il

faut demander l'explication des fluctuations de son esprit. Tout

d'abord, il faut se rendre compte du point de vue spécial auquel il a

considéré le christianisme. Élevé dans le catholicisme, vivant en pays

catholique, Michelet n'a songé au christianisme que sous la forme du

catholicisme. Il voyait toujours l'Évangile à travers l'_Imitation de

Jésus-Christ_ et quand il a écrit dans la _Bible de l'Humanité_ des

pages sur le Christ où il rapetisse si visiblement son caractère et son

œuvre, ce n'est pas le Christ de l'Évangile qu'il a devant les yeux,

mais je ne sais quel Christ monastique, entrevu dans une miniature de

missel ou sur un vitrail d'église. Quand il commença son _Histoire de

France_, les tendances cléricales de la Restauration semblaient à jamais

vaincues et inoffensives; on ne pensait pas que l'admiration pour le

moyen âge pût servir de prétexte à un retour vers les institutions ou

les idées du passé. Michelet, sans partager les croyances

catholiques[77], admira le rôle bienfaisant de l'Église, la grandeur de

son développement historique pendant les premiers siècles du moyen âge,

et se laissa aller sans arrière-pensée à la juste sympathie que lui

inspirait «cette mère du monde moderne». La vie de l'Église se

confondait pour lui avec la vie même de la patrie, et la renier c'eût

été en quelque sorte renier la France. Non seulement il écrivait sur

l'architecture gothique, sur la sainteté du célibat ecclésiastique, sur

la piété du roi Robert et de saint Louis, des pages d'une beauté

incomparable, mais il éprouvait pour l'Église des sentiments d'une

affection toute filiale: il n'osait toucher «aux plaies d'une Église où

il était né et qui lui était encore chère... Toucher au christianisme!

ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas. Pour moi,

je me rappelle les nuits où je veillais une mère malade; elle souffrait

d'être immobile, elle demandait qu'on l'aidât à changer de place et

voulait se retourner. Les mains filiales hésitaient; comment remuer ses

membres endoloris[78]?» Il se laissait même aller en contemplant les

grandeurs du passé à de poétiques regrets. Après avoir cité les paroles

de saint Louis à son fils, il ajoute: «Cette pureté, cette douceur

d'âme, cette élévation merveilleuse où le moyen âge porta ses héros, qui

nous la rendra?» Mais à mesure qu'il avançait dans l'histoire, il voyait

l'Église se dégrader, se corrompre, et, après avoir été la gardienne et

l'apôtre de la civilisation, se faire l'ennemie de tout progrès et de

toute liberté. Son cœur embrassa la cause des persécutés, des victimes

de l'Église, avec la même sympathie qu'il avait embrassé la cause de

l'Église elle-même. En même temps l'esprit clérical renaissant

s'efforçait de ramener la société, moderne non plus seulement à

l'admiration, mais à l'imitation du moyen âge. Michelet dut prendre

parti dans la lutte, et, pour la défense des idées modernes, rompre avec

ses habitudes de respect envers l'Église, quelque profondément

enracinées qu'elles fussent dans son cœur. «Le moyen âge, dit-il dans

_le Peuple_, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans mes

histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai dû lui dire:

_Arrière!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa tombe et

mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie de

l'avenir[79].»

Jusqu'alors il s'était interdit, par piété filiale, de juger l'Église; à

mesure qu'il étudia le catholicisme dans son action, dans ses doctrines,

son cœur s'en éloigna de plus en plus. Il ne l'attaqua pas au nom de la

raison comme illogique, il le réprouva au nom du sentiment comme

injuste. La doctrine chrétienne se résuma à ses yeux dans l'opposition

de la justice et de la grâce[80], opposition que son cœur ne pouvait

admettre; car la justice sans amour n'est plus qu'une légalité sauvage

et impitoyable, et l'amour sans justice un caprice immoral. Il s'émut,

s'indigna en voyant la dureté de l'Église pour la femme qu'elle regarde

comme un être impur, cause de tentation et de chute; sa dureté pour

l'enfant, qu'elle damne, s'il meurt sans baptême; sa dureté pour

l'animal à qui elle refuse une âme et en qui elle incarne les démons; sa

dureté pour la nature entière, qui représente le mal et le péché. Il

regarde le célibat des prêtres comme un attentat contre la vie, la

doctrine du péché originel comme un blasphème contre l'enfance, la

distinction des élus et des damnés, du ciel et de l'enfer, comme une

injure à la bonté de Dieu. L'amour divin enseigné par l'Évangile ne lui

apparaissait que défiguré par les mièvreries de la dévotion et par

l'orgueil de la théocratie; il ne le trouvait ni assez large ni assez

ardent pour satisfaire son cœur. Comment la Bible juive et chrétienne,

issue d'un seul peuple, pourrait-elle répondre aux besoins de

l'humanité? Il lui fallait une Bible plus vaste, où toutes les nations

auraient mis le meilleur de leur âme et de leur histoire. C'est de cette

Bible de l'humanité que Michelet ébaucha le plan grandiose.

«Jérusalem ne peut rester, comme aux anciennes cartes, juste au point du

milieu, immense entre l'Europe imperceptible et la petite Asie, effaçant

tout le genre humain... Revenant des ombrages immenses de l'Inde et du

Râmayana, revenant de l'Arbre de vie, où l'Avesta, le Shah Nameh, me

donnaient quatre fleuves, les eaux du paradis,--ici j'avoue, j'ai soif.

J'apprécie le désert, j'apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée.

Mais franchement, j'ai soif... Je les boirais d'un seul coup.--Laissez

plutôt, laissez que l'humanité libre aille partout! Qu'elle boive où

burent ses premiers pères! Avec ses énormes travaux, sa tâche étendue en

tous sens, ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d'air, beaucoup

d'eau et beaucoup de ciel,--non, le ciel tout entier,--l'espace et la

lumière, l'infini d'horizon,--la terre pour terre promise, et le monde

pour Jérusalem[81].»

Si l'on demandait maintenant qu'elle a été la qualité dominante, la

faculté maîtresse de Michelet, je dirais donc que c'était la puissance

et le besoin d'aimer. Si sa pensée a quelque chose de saccadé, de

fiévreux, c'est qu'on y sent les battements d'un cœur toujours ému. Son

imagination même est gouvernée par son cœur et n'est qu'une des formes

de sa puissance de sympathie. S'il anime toute la nature, s'il

ressuscite les personnages qui ne sont plus, c'est que son cœur ne reste

jamais étranger à ce qui occupe son esprit. Il prend parti dans les

luttes des éléments comme dans celle des hommes; il aime ou il hait; il

raconte les événements passés depuis des siècles comme le ferait un

contemporain passionné, et il décrit l'existence des animaux ou des

plantes comme s'il avait vécu de leur vie, joui de leur bien-être et

souffert de leurs souffrances. Il s'adresse à la sensibilité plus qu'aux

sens; son style est encore plus ému qu'il n'est imagé. Il ne frappe pas

notre esprit, comme d'autres grands poètes, comme Victor Hugo par

exemple, par des couleurs et par des sons, mais par le mouvement, les

sentiments et la vie dont il anime tout ce dont il parle. La forme n'est

pour lui que l'expression de l'âme. L'imagination de Victor Hugo

s'éprend des apparences extérieures des choses et trouve pour les

peindre des ressources infinies de mots et d'images; elle est

pittoresque, coloriste, matérialiste pour ainsi dire. L'imagination de

Michelet cherche l'essence intime des choses, leur sens caché: elle est

mystique et presque métaphysique parfois. Hugo matérialise l'âme,

Michelet spiritualise la matière. On pourrait tirer de leurs œuvres des

séries parallèles de comparaisons, où Michelet prête des sentiments et

des pensées aux objets matériels, auxquels Victor Hugo compare des

choses toutes spirituelles. Tout le monde connaît les beaux vers où

Victor Hugo compare son âme à une cloche que des mains profanes ont

marquée en tous sens d'inscriptions banales ou grossières, mais sur

laquelle le nom de Dieu demeure ineffaçable. Voyez au contraire dans

Michelet la page sur la cloche de l'église, mêlée à tous les événements

domestiques, y prenant part, émue, vibrant de joie, de deuil. «Elle est

de la famille[82].» On pourrait citer un grand nombre d'exemples

semblables. Pour Hugo, les sentiments ont des formes, des sons, des

couleurs; il parle de l'âme comme si l'on pouvait la toucher et la voir.

Pour Michelet, la forme, les couleurs, les sons ne sont que les

expressions de certains sentiments, de certaines pensées, les

manifestations d'une âme cachée. Il voit les objets inanimés, il en

parle comme s'ils étaient des êtres vivants. S'il raconte un naufrage,

il nous montre le navire «assommé, éreinté», gisant sur la grève «comme

un corps mort». Le flux et le reflux de la marée, c'est «le pouls de

l'Océan», dont les eaux répandent la vie sur le globe comme le sang dans

le corps humain. Les phares sont des gardiens dévoués, des, veilleurs

infatigables, des portiers des mers; parfois des martyrs, quand, battus

de la tempête, ils souffrent de ses coups redoublés. Les lents

soulèvements des montagnes sont l'aspiration de la terre vers le soleil,

«cet amant adoré»; mais les montagnes aujourd'hui se dégradent

lentement, par le déboisement des forêts: «Les arbres souffrent de cette

dégradation. Le pied dans les tourbières, le tronc surchargé de mousse,

les bras drapés tristement de lichens qui les dominent et les étouffent,

ils n'expriment que trop bien l'idée qui me suivait depuis ma lecture de

Candolle: «La vulgarité prévaudra[83].» Partout, en effet, la plaine

gagne sur la montagne, elle lui fait la guerre, «et elle marche vers

elle pour la raser[84].»

On a souvent parlé, à propos de Michelet, de caprices, de fantaisie,

d'imagination désordonnée errant à l'aventure à travers la nature et

l'histoire, saisissant vivement telle ou telle chose au passage et comme

par hasard, sans se faire de règle, ni se proposer de but. Rien n'est

plus inexact. Jamais homme n'a mieux su le but où il tendait, ni dépensé

à ses œuvres une plus grande intensité d'application, un plus grand

effort de volonté. Une vague sensibilité errant au hasard dans l'espace

n'aurait jamais eu cette puissance créatrice. Chaque chose, chaque être

que l'imagination de Michelet vivifie ou ressuscite a été pour lui

l'objet d'une contemplation passionnée et exclusive; il a mis à cette

contemplation toute l'énergie de désir et de sympathie qui était en lui;

si bien qu'il arrive à s'identifier, à se confondre avec l'objet qu'il

contemple, par une de ces illusions, par un de ces miracles que l'amour

seul peut produire. Comme chez la religieuse extatique qui à force de

penser au Christ finit par le voir et l'entendre, la pensée en lui se

changeait en vision. On peut l'appeler un halluciné, mais non un rêveur;

il apportait au travail une force de volonté, une énergie

extraordinaires. Rien ne pouvait le distraire de l'objet de son étude.

Jamais il ne lisait un livre, ne se préoccupait d'une chose, étrangers à

son travail du moment. Il s'absorbait dans son sujet, il ne voyait que

lui. Il acquérait ainsi une intensité prodigieuse de pensée et comme un

don de seconde vue. À l'époque de la maturité de son talent, entre 1830

et 1840, il ne vivait que dans ses ouvrages, il leur donnait tout ce que

son esprit et son cœur avaient de chaleur et d'énergie, à ce point qu'il

semblait indifférent au monde, aux hommes, aux personnes même qui lui

tenaient de plus près, et qu'il pouvait passer dans la vie ordinaire

pour froid et insensible. Les douleurs, les humiliations de son enfance

l'avaient tout refoulé en lui-même; ce n'est que plus tard, après ses

cours du Collège de France et surtout à l'époque de _l'Oiseau_, que son

cœur révéla tout ce qu'il contenait de bonté.

La vie qu'il avait menée dans son enfance, l'éducation qu'il avait

reçue, avaient favorisé ce développement excessif de l'imagination. On

dit parfois que pour développer l'imagination il faut la nourrir,

l'enrichir; c'est le contraire qui est vrai, il faut l'appauvrir et

l'affamer. Elle est le résultat d'une exaltation de l'esprit à qui la

simple réalité des choses ne suffit pas, et qui supplée à son indigence

en la revêtant de couleurs ou de formes créées par lui-même, en en

exagérant les proportions, en réunissant selon sa fantaisie en

combinaisons nouvelles ce que la nature a séparé; en un mot, en créant

ce qu'il désire à force de passion et de volonté. Ce désir intense ne

peut naître que dans les esprits mal satisfaits des aliments qui leur

sont donnés. Si l'instruction et la vie ne fournissent pas au cerveau

d'un enfant bien doué une occupation suffisante pour dépenser ses

forces, il les dépensera par l'imagination. S'il ne voit pas le monde

extérieur, s'il ne reçoit pas par l'instruction la nourriture

intellectuelle dont il a besoin, il créera pour lui-même un monde.

L'imagination la plus puissante que la littérature nous fasse connaître

est peut-être celle de Bunyan, qui a su, dans son _Voyage du pèlerin_,

donner à des allégories et à des symboles plus de réalité que n'en a

aucun personnage de roman ou d'histoire. C'était un homme sans

instruction, un chaudronnier qui n'avait jamais lu que la Bible et qui

était enfermé en prison. Michelet a passé son enfance dans une espèce de

prison, dans la salle basse et sombre où il faisait son travail de

compositeur d'imprimerie. Il n'avait pu nourrir son esprit que de deux

ou trois livres, une mythologie, Virgile, l'_Imitation de Jésus-Christ_.

Son imagination prit des ailes: il créa. Une phrase, un mot, prirent

pour lui une valeur extraordinaire; il y trouva des richesses infinies,

des sens profonds, des beautés inconnues. C'était l'intensité de son

désir qui créait ces beautés, par une illusion semblable à celle de

l'amour: l'homme affamé trouve savoureux tous les aliments, même les

plus insipides.

Michelet garda toute sa vie les habitudes d'esprit contractées dans son

enfance. Il ne put jamais regarder qu'un petit nombre de points,

d'objets à la fois; mais son imagination s'en emparait avec une force

inouïe et finissait par y voir un monde. «Il me suffit d'un seul texte,

disait-il, là où il en faudrait vingt à d'autres.» Loin de chercher à

surexciter son imagination par la vue des objets extérieurs, par une vie

agitée, c'est par le recueillement, le silence, l'isolement, la

concentration sur lui-même qu'il lui conserva toute sa puissance.

Jamais vie ne fut mieux réglée que la sienne. Il était au travail dès

six heures du matin et il restait enfermé jusqu'à midi ou une heure,

sans permettre qu'on vînt le déranger ou le distraire. Même pendant ses

voyages, pendant ses séjours au bord de la mer ou en Suisse, il ne

souffrait pas que rien fût retranché à ses heures de travail.

L'après-midi était consacrée à la promenade et à l'amitié. Tous les

jours on pouvait venir le voir de quatre à six heures. Il ne travaillait

jamais la nuit, et sauf en quelques rares occasions, se retirait pour

dormir vers dix heures ou dix heures et demie du soir. D'une extrême

sobriété, ne prenant d'autre excitant que le café, qu'il aimait avec

passion, ayant le tabac en horreur, il n'acceptait ni dîners ni soirées

hors de chez lui. Ces distractions eussent dérangé l'unité de sa vie et

de ses pensées. Pour que son esprit eût toute sa liberté, il fallait que

rien ne changeât dans les objets qui l'entouraient. Ils étaient pour lui

comme une partie de lui-même. Jamais il ne souffrit que le drap qui

recouvrait sa table à écrire fût changé, ni que les vieux cartons sales

et déchirés où il renfermait ses papiers fussent renouvelés. Son

caractère était aussi calme et paisible que sa vie était régulière. Son

abord était simple et affable; sa conversation, mélange exquis d'esprit

et de poésie, ne dégénérait jamais en monologue, et, sans avoir rien de

guindé ni de solennel, maintenait sans effort l'esprit des

interlocuteurs dans des régions élevées. Ses manières avaient gardé les

traditions de politesse de l'ancienne France; sans y mettre de

recherche, il montrait les mêmes égards à tous ceux qui l'approchaient,

quel que fût leur rang ou leur âge; cette politesse n'avait rien de

banal, car on y sentait une réelle bienveillance. Sa mise était toujours

irréprochable. Je le vois encore assis dans son fauteuil, à sa réception

du soir, la taille serrée dans une redingote sur laquelle on n'aurait pu

trouver une tache ni un grain de poussière; ses pantalons à sous-pieds

bien tirés sur ses souliers vernis, tenant un mouchoir blanc dans la

main, qu'il avait délicate, nerveuse et soignée comme celle d'une femme,

et la tête encadrée dans ses cheveux blancs, longs, légers et soyeux.

Les heures s'écoulaient vite à l'entendre! Il y avait dans ses paroles

tant de profondeur et tant de fantaisie, tant de joyeuse sérénité et

tant de sympathique bonté, de l'esprit sans malice et de la poésie sans

déclamation! Sa conversation était ailée; les idées jaillissaient comme

des flèches vives, dardées d'un trait; ou bien il les laissait s'envoler

une à une, d'un vol inégal et capricieux, comme des oiseaux, mais sans

les suivre ni les rappeler. Il n'insistait jamais, ne développait pas.

Il était un causeur incomparable, et l'on sentait en lui, sans qu'il

cherchât à le faire sentir, ce je ne sais quoi de divin qui fait l'homme

de génie.

Ce qui donnait à ce génie la grâce, c'est qu'il y joignait la modestie.

Il savait écouter, il se laissait contredire, il demandait avis. Même

devant des hommes plus jeunes que lui et dont le talent n'était pas égal

au sien, il émettait souvent ses idées avec réserve, les questionnant,

s'informant de leur opinion. Ce n'est pas qu'il feignît d'ignorer ce

qu'il valait. Il a dit de son histoire «_mon monument_»; et quand il

attaquait l'usage du tabac, en montrant que tous les esprits créateurs

du siècle, Hugo, Lamartine, Guizot, n'ont jamais fumé, il y ajoutait son

propre exemple. Mais il n'exagérait point son mérite, n'occupait pas le

public de sa personne, et surtout avait la sagesse de ne pas se croire

appelé à jouer tous les rôles et à déployer tous les talents. On eut

beau le supplier d'entrer dans la vie politique, il repoussa toutes les

avances qui lui furent faites. Après le 2 Décembre, il perdit ses places

et fut presque réduit à la pauvreté parce qu'il refusa le serment; mais

il ne fit pas tapage de son désintéressement et ne chercha point à se

faire un piédestal des malheurs publics. Passionnément épris pour ses

œuvres tout le temps qu'il les composait, il les abandonnait presque et

devenait indifférent à leur sort quand elles étaient terminées. Non

seulement il méprisait la réclame, mais il était presque insouciant de

l'éloge ou du blâme. Il ne sollicitait pas d'articles, et les critiques

les plus vives n'excitaient chez lui que le sourire, pourvu qu'elles

fussent tournées avec esprit.

Cette sérénité de caractère, cette vie de cénobite, discrète et

régulière, bien loin d'éteindre les ardeurs et l'énergie de son âme, les

conservaient et les entretenaient au contraire. Rien n'en était dépensé

au dehors, et c'est ainsi qu'il a pu produire cinquante volumes sans

rien perdre de la chaleur de son cœur ni de l'éclat de son imagination.

Ce n'était pas seulement pour pouvoir composer, créer, qu'il avait

besoin de silence et de solitude, c'était aussi, c'était surtout pour

pouvoir écrire. Michelet est sans contredit un des trois ou quatre plus

grands écrivains du siècle. Son style est peut-être le côté le plus

original de son génie. Il serait difficile de dire à quels modèles, à

quels antécédents il rattache; il y a en lui du Rousseau, du Diderot et

du Chateaubriand; mais on ne pourrait trouver entre eux que de

lointaines analogies. Dès son _Histoire romaine_, il ne ressemble à

personne. Si j'avais à définir quel est le caractère propre de Michelet

comme écrivain, je dirais qu'il est un grand musicien. Il n'est pas à

proprement parler un coloriste, il ne cherche pas à peindre par le choix

curieux et l'association frappante des mots; il n'est pas un logicien,

apportant la conviction dans l'esprit par la justesse des termes et la

forte liaison des idées; il n'est pas un orateur, entraînant son public

par l'ampleur et la gradation savamment ménagée des périodes. Il est un

musicien qui cherche à exprimer les sentiments et même à décrire les

objets par le son et par le rythme. Tous les grands écrivains sont plus

ou moins musiciens, les poètes surtout. Mais la plupart adoptent une

certaine allure constante, une certaine mélodie de phrase qui charme

doucement l'oreille et fait dire de leur style: «C'est une musique.» Il

en est ainsi de Lamartine. La phrase de George Sand, celle de Cousin,

font aussi une impression musicale; mais chez Lamartine la mélodie

toujours également ample, sonore, engendre la monotonie; chez George

Sand ou Cousin, l'harmonie musicale de la phrase est subordonnée aux

autres qualités du style. Cette harmonie est, au contraire, la première

préoccupation de Michelet; chez lui les mots sont toujours disposés,

combinés, de façon à produire un rythme, une harmonie parfaitement

d'accord avec le caractère de la pensée et aussi variés que la pensée

elle-même. Son style est comme la notation musicale de sa pensée; il en

suit tous les mouvements, les allées et les retours, les secousses, les

saillies; de là cette variété infinie de rythme; ces phrases tantôt

amples et cadencées, tantôt brèves et saccadées, où les mots agissent à

la fois sur l'oreille et sur l'esprit par leur son et par leur sens.

Michelet avait besoin de calme et de tranquillité pour noter ainsi ses

pensées. Les bruits du dehors l'empêchaient d'entendre le rythme

intérieur. Quand, en octobre 1859, au milieu d'une tempête, il cherchait

à écrire ses impressions, il vint un moment où il dut s'arrêter; la

violence du vent et de la mer, la fatigue et le manque de sommeil

avaient blessé en lui une puissance, «la plus délicate de l'écrivain, le

rythme. Ma phrase devenait inharmonique. Cette corde, dans mon

instrument, la première se trouva cassée». Ces expressions nous montrent

que Michelet sentait qu'il écrivait comme un musicien compose. Dans ce

même récit de la tempête, au chapitre VIIe de _la Mer_, se trouvent de

nombreux exemples de la puissance d'expression qu'il trouve dans la

variété du rythme de ses phrases. Au début, il peint le charme de la

plage de Royan.

«Les deux plages semi-circulaires de Royan et de Saint-Georges, sur leur

sable fin, donnent aux pieds les plus délicats les plus douces

promenades, qu'on prolonge sans se lasser dans la senteur des pins qui

égayent la dune de leur jeune verdure.»

Quelle douceur, quelle lenteur dans cette longue phrase qui continue

tout en paraissant prête à s'arrêter à chaque pas! Un peu plus loin la

tempête éclate:

«Le grand hurlement n'avait de variante que les voix bizarres,

fantasques, du vent acharné sur nous. Cette maison lui faisait obstacle;

elle était pour lui un but qu'il assaillait de cent manières. C'était

parfois le coup brusque d'un maître qui frappe à la porte, des secousses

comme d'une main forte pour arracher le volet; c'étaient des plaintes

aiguës par la cheminée; des désolations de ne pas entrer, des menaces si

l'on n'ouvrait pas, enfin, des emportements, d'effrayantes tentatives

d'enlever le toit. Tous ces bruits étaient couverts pourtant par le

grand heu! heu! tant celui-ci était immense, puissant, épouvantable.»

C'est dans _l'Oiseau_ que Michelet est arrivé à la pleine maturité de

son talent d'écrivain, c'est là qu'il a pu le mieux exercer les qualités

musicales et rythmiques de son style. Je n'en citerai que deux exemples.

L'un sur l'alouette:

«Bien autrement puissante de voix et de respiration, la petite alouette

monte en filant son chant, et on l'entend encore quand on ne la voit

plus.»

La phrase commence par des mots longs et pesants, continue plus légère

par des dissyllabes, puis, toujours plus grêle, ainsi que le chant de

l'alouette, elle finit en monosyllabes, les plus brefs, les plus nets,

les plus clairs. Chantez la phrase, vous verrez que les derniers sons

_an_, _on_, _e_, _a_, _oi_, _u_, font une gamme chromatique ascendante.

L'autre phrase est une invocation à la frégate, le plus puissant par ses

ailes, le plus infatigable des oiseaux.

«Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans

fatigue, maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps!»

N'y a-t-il pas là trois coups d'aile, courts, vigoureux: «roi de

l'air,--sans peur,--sans fatigue»,--un quatrième plus large et plus

fort, «maître de l'espace», et l'oiseau file en planant, les ailes

immobiles et étendues,--«dont le vol si rapide supprime le temps.»

Changez un seul mot à ces phrases, même le plus inutile au sens, et vous

en détruirez la valeur aussi bien qu'en ôtant une note à une phrase

musicale. Mais aussi, en quelques mots, peut-être insignifiants en

eux-mêmes, Michelet fait-il pénétrer dans l'esprit, d'une manière

ineffaçable, son idée et son sentiment. Déjà dans ses premiers livres

cette conception musicale du style se fait sentir, quoique avec moins de

force. Nous en trouvons de nombreux exemples dans _le Peuple_. Quatre

lignes font un tableau complet de la grandeur déserte et désolée de

l'empire romain en décadence: «Des voies magnifiques attendaient

toujours le voyageur qui ne passait plus, de somptueux aqueducs

continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y

trouvaient plus personne à désaltérer.»

Dans les dernières années de sa vie, Michelet, entraîné inconsciemment

par ses tendances au rythme, a fini par retomber fréquemment dans les

mêmes cadences. Son esprit s'accoutuma involontairement à la mesure des

vers de six, huit et douze syllabes, et l'on trouve dans _la Montagne_,

dans _Nos Fils_, et déjà même dans _la Sorcière_, des pages entières en

vers blancs. Quelquefois ce rythme un peu monotone produit encore de

très beaux effets; par exemple, dans cette page de _la Sorcière_:

«C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête

des Morts du printemps où l'antiquité la plaçait, pour la mettre en

novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les fleurs.

En mars, où on la mit ensuite,--elle était avec le labour--l'éveil de

l'alouette;--la mort et le grain, dans la terre,--entraient ensemble

avec le même espoir.--Mais, hélas! en novembre,--quand tous les travaux

sont finis,--la saison close et sombre pour longtemps,--quand on revient

à la maison,--quand l'homme se rasseoit au foyer--et voit en face la

place à jamais vide,--oh! quel accroissement de deuil!--Évidemment, en

prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de la nature, on

craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de douleur[85].»

Mais ailleurs le style devient d'une monotonie fatigante; _la Montagne_

offre des séries d'alexandrins:

«Et le temps est venu--où la mort me plaît moins,--où je lui dis:

Attends.--Parlé-je ainsi pour moi?--Oui, pour moi, j'aime

encore.--Pourtant j'ai fait beaucoup.--Comme œuvres et labeurs,--j'ai

dépassé trois vies.--J'accepterais le sort,--si parmi ces pensées--une

autre ne venait--une autre inquiétude--au point si vulnérable--où bat,

vibre mon cœur[86].»

Évidemment l'instrument avait perdu de sa vigueur et de sa délicatesse.

Au lieu de la riche variété des harmonies d'autrefois, nous voyons

revenir constamment le même rythme, la même ritournelle. C'était un

premier signe où l'on reconnaissait que son talent se ressentait des

atteintes de l'âge.

Et pourtant on hésite à prononcer les mots d'âge, de vieillesse, à

propos de Michelet, tant il resta toujours jeune de cœur, d'esprit et

d'imagination, en dépit des années, en dépit des hommes. Lorsqu'on

embrasse dans son ensemble cette vie si simple et si pure, cette série

d'œuvres si variées, si originales, si poétiques, on se demande quel a

été le trait de son caractère et de son génie qui le distingue nettement

de tous les autres écrivains français; comment il se fait qu'il soit

pour ainsi dire unique en son genre, qu'il n'ait pas eu d'ancêtres et

qu'il n'ait pas de postérité littéraire. Il faut attribuer, je crois,

cette originalité si marquée à ce qu'il a conservé à travers l'âge mûr

et jusqu'à la vieillesse _quelque chose de l'enfant_; ce mot implique

dans mon esprit un éloge et non un blâme. Les Français, d'ordinaire,

n'ont rien de l'enfant; d'autres peuples au contraire, les races

germaniques par exemple, en conservent toujours quelque chose; aussi

gardent-ils bien plus la fraîcheur des sentiments, la jeunesse du cœur

et l'intelligence des choses simples qui sont si souvent en même temps

les choses profondes. Michelet avait en lui ce trait germanique qui,

mêlé à une nature d'ailleurs toute française, fit sa grande originalité.

Comme l'enfant, il n'était blasé sur rien; il admirait, s'étonnait,

trouvait à chaque chose une beauté ou un intérêt toujours nouveaux; il

se livrait tout entier à l'émotion, à l'affection du moment, et pouvait

transporter sans cesse sa sympathie d'un objet à un autre sans qu'elle

perdît rien de sa vivacité et de sa fraîcheur. Comme l'enfant, il était

toujours sincère, et c'était de l'abondance de son cœur que parlait sa

bouche; comme l'enfant, il prenait toutes choses au sérieux, et n'avait

pas ce qu'on appelle le sentiment du ridicule, qui n'est le plus souvent

qu'une frivolité inintelligente ou une moquerie irrespectueuse; comme

l'enfant, il était souvent gai et jamais railleur, parfois triste et

jamais découragé; comme l'enfant enfin, il comprenait les choses par

intuition plus que par analyse, et d'un simple regard pénétrait souvent

plus profondément dans la réalité que ne l'aurait fait le critique la

plus subtil. Ce qu'il a écrit dans _le Peuple_ sur l'homme de génie peut

s'appliquer à lui-même:

«Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses œuvres ce mystère

de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous trouverez généralement

que c'est celui qui, tout en acquérant les dons du critique, a gardé les

dons du simple... La simplicité, la bonté sont le fonds du génie, sa

raison première; c'est par elles qu'il participe à la fécondité de

Dieu... Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce

don, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et

retient bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure questionneur,

épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde l'instinct natif

dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement

l'enfant perd, la jeune et vivace espérance.»

Michelet l'eut toujours dans le cœur, la jeune et vivace espérance.

C'est ce qui rend la lecture de ses livres si bienfaisante. On oublie

les défauts de l'enfant; sa vue seule fait aimer la nature et bénir la

vie. Comment n'oublierions-nous pas les défauts de Michelet, quand nous

apprenons de lui à aimer, à agir, à espérer?

Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire · 第 36 / 42 题