À peine ses thèses déposées à la Sorbonne, Taine, «avec cette fertilité
d'esprit et cette extrême facilité qui étaient jointes chez lui à une
extraordinaire opiniâtreté dans le travail[26]», s'était mis à composer
pour un concours de l'Académie française un _Essai sur Tite-Live_. Il
faisait connaître une face nouvelle de sa précoce érudition; il se
montrait aussi versé dans l'histoire romaine, aussi familier avec
Polybe, Denys d'Halicarnasse, Niebuhr, Beaufort, Montesquieu et
Machiavel, que dans son _La Fontaine_ il s'était montré versé dans
l'histoire du XVIIe siècle et familier avec Saint-Simon et La Bruyère.
Le 31 décembre 1853, son _Tite-Live_ était déposé à l'Institut. M.
Guizot fut chargé du rapport et recommanda chaleureusement son jeune ami
aux suffrages de l'Académie. Mais ses conclusions rencontrèrent une vive
résistance. On trouvait à reprendre dans l'_Essai sur Tite-Live_ un ton
trop peu respectueux à l'égard des grands hommes, trop de goût pour
l'école historique moderne, pour Michelet en particulier et pour
Niebuhr; et surtout on ne pouvait admettre cette phrase sur Bossuet: «Il
résumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais
_pour un enfant_ et la parcourait à pas précipités»[27]. Ce _pour un
enfant_ fut le _tarte à la crème_ de l'Académie. Après de vives
discussions, le concours fut prorogé à l'année 1855. Taine corrigea les
passages incriminés, supprima «pour un enfant» et fut couronné. Le
rapport très élogieux de M. Villemain, tout en regrettant que le
candidat n'eût pas été assez sensible aux mérites littéraires de
Tite-Live, le félicitait de «ce noble et savant début» et souhaitait «de
tels maîtres à la jeunesse des nos Écoles». L'Académie, oublieuse de ses
propres scrupules d'antan, trouvait piquant de protester discrètement
contre les rigueurs de M. Fourtoul; mais une surprise l'attendait. En
1856, l'_Essai sur Tite-Live_ paraissait avec une préface d'une
demi-page débutant par ces lignes: «L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans
la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un
tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont
aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris.» L'Académie
s'était réjouie de la docilité de son lauréat, et voilà qu'elle se
trouvait avoir couronné, non un livre de critique littéraire, mais un
traité de philosophie déterministe. Elle en éprouva, non sans raison,
quelque dépit, et elle devait, dix ans plus tard, le faire sentir à
l'auteur de l'_Histoire de la Littérature anglaise_.
Après avoir vécu pendant six ans dans une tension cérébrale continue, et
fourni coup sur coup une telle succession d'efforts intellectuels, au
commencement de 1854, Taine tomba épuisé. Il éprouva une de ces
incapacités de travail dont il eut souvent à souffrir dans la suite, en
particulier, en 1857 et en 1863. Il trouvait pourtant moyen d'utiliser
ces périodes de repos obligatoire et de les faire servir au plan général
d'études tracé en 1848. Tout d'abord il se faisait faire des lectures,
et c'est ainsi qu'il s'occupa pour la première fois de la Révolution
française en se faisant lire l'ouvrage de Buchez et Roux. Il y fut
surtout frappé de la médiocrité intellectuelle des hommes les plus
fameux de la période révolutionnaire et se dit qu'il y avait là un
problème historique intéressant à étudier. Il acquérait des
connaissances physiologiques en suivant des cours de médecine, en
particulier d'anatomie et de médecine mentale, pour donner à ses
recherches de psychologie une solide base scientifique. Grâce à son
admirable mémoire et à l'habitude de classer immédiatement les faits et
les idées, il complétait ainsi sans effort son instruction en écoutant
des cours ou en causant avec son cousin, l'éminent aliéniste Baillarger,
et avec son beau-frère. En 1854, il séjourna longtemps à Orsay, chez ce
dernier, l'accompagnant dans ses visites médicales, et recueillant des
observations sur la campagne et les paysans. Dans cette même année 1854
on l'envoya pour sa santé aux eaux des Pyrénées. M. Hachette, qui
cherchait à attirer à lui les jeunes universitaires de talent, qui avait
favorisé les débuts de deux camarades de Taine, Libert[28] et Paradol,
qui avait recruté dans les récentes promotions de l'École normale toute
une élite de collaborateurs pour sa _Revue de l'Instruction
publique_[29], eut l'idée de lui demander d'écrire un Guide aux
Pyrénées. Taine rapporta de son voyage un livre qui ne ressemblait guère
à un guide, et qui était un mélange original de puissantes descriptions
de nature, d'amusants croquis de mœurs rurales, d'observations
satiriques sur la société des villes d'eaux, de souvenirs historiques
racontés avec une verve pittoresque. De plus, sous le voyageur érudit,
observateur et humoriste, on voyait partout percer le philosophe dont la
forte pensée affleurait à chaque page comme la roche au milieu des
gazons des vallées pyrénéennes, et qui cherchait dans le sol, la
lumière, la végétation, les animaux et les hommes, la force unique dont
l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée. Le volume
parut en 1855 avec de charmantes illustrations de Gustave Doré.
Cette année 1854 est une date importante dans la vie de Taine. Le repos
auquel il fut contraint, l'obligation de se mêler aux hommes, de se
promener, de voyager, l'arrachèrent à sa vie claustrale et à son travail
solitaire pour le mettre en contact plus direct avec la réalité. Sa
méthode d'exposition philosophique s'était modifiée pendant cette année
d'observation de la vie réelle. Au lieu du procédé déductif qui part du
fait le plus général ou de l'idée la plus abstraite pour en suivre de
degré en degré les conséquences et les réalisations concrètes, il
procédera dorénavant en sens inverse et par induction; il prendra la
réalité pour point de départ et remontera par groupements successifs de
faits jusqu'aux faits les plus généraux et aux idées directrices. Les
conceptions _a priori_ n'auront plus de place dans sa méthode que comme
procédé d'investigation, au même titre que l'hypothèse dans les
sciences. Rien de plus instructif à cet égard que la comparaison de sa
thèse française avec le volume intitulé: _La Fontaine et ses Fables_,
qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La théorie sur la Fable
poétique qui formait en 1853 le premier chapitre devient en 1860 le
dernier. Une introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol,
la race, sur la personne et la vie de La Fontaine prend la place de
cette théorie et est destinée à expliquer l'œuvre. Enfin, au lieu d'une
conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion
très concrète et précise sur les circonstances historiques qui ont
favorisé l'éclosion des divers génies poétiques. De même l'_Essai sur
les sensations_ sous sa première forme partait du moi, de [Grec:
entelecheia] pour aboutir à l'impression sensible; dans
l'_Intelligence_, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour
s'élever par des généralisations de plus en plus étendues à la loi et à
la cause, et enfin jusqu'au point où l'être même s'identifie avec
l'idée. Avec sa méthode, son style se modifiait aussi. Sa thèse se
ressentait encore des souvenirs de collège et d'école, des élégances
apprêtées des devoirs de rhétorique; il y avait encore dans l'_Essai sur
Tite-Live_ quelque chose de raide, de froid et d'abstrait. Avec le
_Voyage aux Pyrénées_ le style de Taine devient vivant et coloré; son
œil se montre extraordinairement sensible à toutes les apparences
extérieures des choses; il s'applique à les rendre dans tout leur
relief, et il recouvre la logique de ses raisonnements d'un brillant
manteau d'images. Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé
par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles,
d'observations de caractères et de mœurs, rendues avec une intensité
parfois excessive. Mais en même temps il est fidèle à ses habitudes
d'ordre méthodique et de construction régulière. Son imagination est
mise au service de sa logique et c'est par des procédés de développement
oratoire qu'il cherche à donner du mouvement et de l'animation à ses
classifications progressives. On reconnaîtra toujours en lui l'homme qui
avait éprouvé ses premières sensations littéraires en lisant Guizot et
Jouffroy, et qui eut un culte pour Macaulay. «Ma forme d'esprit, dit une
note écrite le 18 février 1862, est française et latine; classer les
idées en files régulières, avec progression, à la façon des
naturalistes, selon les règles des idéologues, bref oratoirement... Je
me souviens fort bien qu'à dix où onze ans, chez ma grand'mère, je
lisais avec intérêt une discussion de je ne sais plus qui sur le
_Paradis perdu_. de Milton. C'était un critique du XVIIIe siècle, qui
démontrait, réfutait en partant des principes. L'histoire de la
civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donné la première
grande sensation de plaisir littéraire, à cause des classifications
progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les
Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie,
carrossable. Remplacer l'intuition (_Insight_), l'abstraction subite
(_Vernunft_), par l'analyse oratoire; mais cette route est dure à
creuser.» Il est deux dons de l'artiste et de l'écrivain qu'il admirait
par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas
posséder: l'art de raconter et celui de créer des personnages vivants et
agissants. Il mettait au premier rang l'art du romancier. Il essaya même
d'écrire un roman, mais s'arrêta au bout de quatre-vingt-dix pages,
s'apercevant que son roman n'était que de l'analyse psychologique
personnelle. Aussi disait-il avec une modestie excessive: «J'ai vu de
trop près les vrais artistes, les têtes fécondes, capables d'enfanter
des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un[30].»
En même temps que ce changement se produisait dans sa manière d'écrire
et dans sa méthode d'exposition, sa vie même devenait moins concentrée
et moins solitaire. Il s'était installé avec sa mère et sa sœur dans
l'île Saint-Louis. Il avait retrouvé à Paris, Planat, Paradol, About qui
revenait de Grèce plus exubérant de vie et plus étincelant d'esprit que
jamais; il faisait la connaissance de Renan et par Renan celle de
Sainte-Beuve; il entretenait des relations amicales avec M. E. Havet qui
avait été trois mois son professeur à l'École normale, et qui lui
témoignait le plus affectueux intérêt; Gustave Doré et Planat l'avaient
mis en relation avec des artistes; il continuait ses études de médecine
et de physiologie: il s'entretenait avec Franz Wœpke[31] de philologie
et de mathématiques. Ceux qui l'ont connu pendant les années 1855-1856
nous le représentent comme plein de verve et de gaieté, recherchant, non
le grand monde, mais la société de camarades intelligents, avec qui il
pouvait causer, discuter librement comme autrefois dans la maison de la
rue d'Ulm, se détendre après les heures de travail. Ces années 1855-1856
furent des années d'activité féconde et joyeuse où Taine sentait son
talent s'affermir de jour en jour. Il débute le 1er février 1855 dans la
presse périodique par un article sur La Bruyère donné à la _Revue de
l'Instruction publique_. Il publie dans cette Revue dix-sept articles en
1855, vingt en 1856, sur les sujets les plus divers, passant de La
Rochefoucauld à Washington et de Ménandre à Macaulay. Le 1er août 1855,
il commence à la _Revue des Deux Mondes_, par un article sur Jean
Reynaud, une collaboration qui devait continuer jusqu'à sa mort. Le 3
juillet 1856 paraissait son premier article au _Journal des Débats_, sur
Saint-Simon, et à partir de 1857, il devint un des collaborateurs
assidus de ce journal.
Un esprit aussi puissant et aussi constructif que celui de Taine ne
pouvait se contenter de poursuivre, par une série d'études isolées, à
travers les histoires et les littératures[32], la vérification de son
système sur «la race, le moment, le milieu et la faculté maîtresse»,
système dont il avait fait la première application rigoureuse à
Tite-Live. Il avait besoin de l'adapter à un vaste ensemble de faits,
d'écrire un grand chapitre d'histoire littéraire qui serait en même
temps un chapitre de l'histoire du cœur humain, un essai partiel de
philosophie de l'histoire, ou pour parler son langage, d'anatomie et de
physiologie historiques.
Dès le 17 janvier 1856, son _Histoire de la Littérature anglaise_ est
annoncée, et à partir de cette date, les articles qui paraissent coup
sur coup en 1856 dans la _Revue de l'Instruction publique_, et depuis
1856 dans la _Revue des Deux Mondes_, nous montrent l'œuvre déjà
construite tout entière dans son esprit, et son exécution poursuivie
avec une régularité et une vigueur qui ne faiblissent pas un instant.
Mais avant de procéder à cette grande synthèse historique et
philosophique, Taine avait à y préparer les esprits et à déblayer le
terrain devant lui. Il avait un compte à régler avec l'éclectisme, qui
mettait la rhétorique à la place de la science, et qui était à ses yeux
la négation même de la philosophie, par cela même qu'il prétendait
l'administrer et avoir seul le droit d'être enseigné[33]. Du 14 juin
1855 au 9 octobre 1856, il publia dans la _Revue de l'Instruction
publique_ une série d'articles sur les _Philosophes français au XIXe
siècle_, articles qui parurent en volume au commencement de 1857. Sous
une forme ironique jusqu'à l'irrévérence, mais aussi avec
l'argumentation la plus vigoureuse et la plus pressante, il attaquait
tous les principes sur lesquels reposait le spiritualisme classique. Il
réhabilitait le sensualisme de Condillac en le complétant et en
l'élargissant, et il terminait son livre par l'esquisse d'un système qui
appliquait aux recherches psychologiques et même métaphysiques les
méthodes des sciences exactes. Faut-il voir dans ce livre une œuvre de
rancune contre la doctrine au nom de laquelle il avait été naguère
condamné? Il serait sans doute téméraire d'affirmer que ses déboires
universitaires ne lui eussent pas laissé d'amers souvenirs; mais il
était incapable de céder consciemment à des ressentiments personnels. Il
considérait sincèrement l'existence d'une doctrine philosophique
officielle comme une atteinte à la liberté de penser, comme un obstacle
à tout progrès spéculatif. S'il donna à ces attaques une forme parfois
irrespectueuse, c'est que cette doctrine lui paraissait manquer souvent
de sérieux. Comme il s'agissait moins de réfuter des idées que de
détruire la tyrannie d'une école et qu'il voulait se faire entendre du
grand public et surtout des jeunes gens, il employait la plus redoutable
des armes, l'ironie, qu'il maniait, il faut le dire, à la façon d'une
catapulte plutôt que d'une fronde. Enfin, il avait vingt-sept ans, il
sentait sa jeunesse et sa force et il avait besoin de les dépenser. _Les
Philosophes français_ représentent, dans la vie de M. Taine, ses folies
de jeunesse. Ce fut sa manière de jeter sa gourme.
Le succès du livre fut retentissant. Taine devint célèbre du jour au
lendemain. Jusque-là les seuls articles importants qui eussent été
consacrés à ses écrits étaient un article d'About sur le _Voyage aux
Pyrénées_[34], un article de Paradol[35] et deux articles de Guillaume
Guizot sur le Tite-Live[36]; mais c'étaient des articles d'amis. Après
les _Philosophes français_, les articles de Sainte-Beuve dans le
_Moniteur_[37], de Planche dans la _Revue des Deux Mondes_[38], de Caro
dans la _Revue contemporaine_[39], de Schérer dans la _Bibliothèque
universelle_[40], nous prouvent qu'il est désormais au premier plan
parmi les hommes de la nouvelle génération littéraire. Renan seul
pouvait lui disputer la première place, et Caro les attaquait ensemble
dans son article sur «l'Idée de Dieu dans une jeune école», article
habile et éloquent, violent sous des formes courtoises, qui fut
considéré comme la réponse de l'école éclectique, et fut reproduit tout
entier dans le _Journal général_ (officiel) _de l'Instruction publique_.
Les critiques ne s'accordaient pas très bien dans leurs tentatives pour
caractériser les doctrines de Taine. La presse religieuse, dans sa
vieille haine contre M. Cousin, parlait du livre avec faveur; Schérer
faisait de lui un pur positiviste, Planche, un panthéiste spinoziste,
Caro un matérialiste. Planche prétendait qu'il exposait en rhéteur ce
que Spinoza avait exposé en géomètre; Caro lui reprochait de revêtir des
formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault
dans la _Correspondance littéraire_, ne paraît avoir bien saisi sa
théorie sur l'identité de l'idée de cause et de l'idée de loi, ni
compris que son système, loin d'être un mélange hybride de métaphysique
allemande et d'idéologie française, était parfaitement cohérent,
solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, à
l'exception de Cournault, étaient d'accord pour le blâmer de vouloir
appliquer des classifications, des méthodes et des formules
scientifiques à la critique littéraire et à l'histoire, et pour
condamner son système, tout en admirant son talent.
Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vérité pour
aimer la polémique. Il croyait que le vrai doit triompher tôt ou tard
par sa seule vertu, et que les polémiques, qui transforment les luttes
de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les
questions. Il ne répondit aux objections que par des œuvres nouvelles.
Il publia en 1858 un volume d'_Essais de critique et d'histoire_, en
1860 _La Fontaine et ses Fables_, et une deuxième édition légèrement
adoucie des _Philosophes français_[41]. Il poursuivit sans défaillance
l'achèvement de son grand ouvrage sur _la littérature anglaise jusqu'à
Byron_, qui parut en trois volumes in-8° à la fin de 1863.
Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il
avait porté à l'éclectisme des coups dont celui-ci devait demeurer à
jamais meurtri, mais, en dépit de toutes les résistances, ses principes
de critique et ses doctrines philosophiques pénétraient peu à peu dans
tous les esprits. Modifiées sans doute et atténuées, mais toujours
reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les idées
courantes du siècle, au même titre que les vues de Kant sur le caractère
subjectif des notions premières de la raison, que la conception de
l'éternel devenir de Hegel ou que la théorie des trois états de Comte.
Aucun écrivain n'a exercé en France dans la seconde moitié de ce siècle
une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans
l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie même, on
retrouve la trace de cette influence.
À aucun moment elle ne fut plus marquée que dans les dix dernières
années du second Empire. Taine était devenu presque un chef d'école; les
jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il
était obligé de laisser le monde usurper une petit part de son temps;
Sainte-Beuve, qu'il voyait régulièrement aux fameux dîners de quinzaine
du restaurant Magny, avec Renan, Schérer, Nefftzer, Robin, Berthelot,
Gautier, Flaubert, Saint-Victor, les Goncourt, l'avait présenté à la
princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une
amie dévouée. L'air et la liberté commençaient à rentrer dans
l'Université en même temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait
espérer que l'enseignement public allait lui être rouvert. En 1862, il
fut candidat à la chaire de littérature de l'École polytechnique, et si
M. de Loménie lui fut préféré, il s'en fallut de peu qu'il ne réussît.
L'année suivante, en mars 1863, sur la présentation de M. Duruy,
ministre de l'instruction publique, le maréchal Randon, ministre de la
guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours
d'admission à Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'année suivante, il
remplaçait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthétique et d'histoire de
l'art à l'École des beaux-arts. Il était bien vengé des persécutions de
1851 et 1852.
Il avait cependant, à ce moment même, soulevé de nouvelles tempêtes et
avait eu à subir de violentes attaques. La nomination de Renan au
Collège de France et la candidature de Taine à l'École polytechnique
avaient alarmé monseigneur Dupanloup. Il avait lancé, en 1863, un
virulent _Avertissement à la Jeunesse et aux Pères de famille_, dirigé
contre MM. Renan, Taine et Littré, auxquels il avait joint, bien
gratuitement, l'inoffensif M. Maury. Cet avertissement était un appel
peu déguisé de l'autorité ecclésiastique au bras séculier. Le bras
séculier sévit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination
de Taine à Saint-Cyr, un instant rapportée, ne fut confirmée que sur
l'intervention pressante de la princesse Mathilde. Au mois de décembre
1863, paraissait l'_Histoire de la Littérature anglaise_, précédée d'une
introduction où se trouvait exposée, sans aucun ménagement pour les
idées reçues, une philosophie de l'histoire strictement déterministe.
Taine présenta son ouvrage à l'Académie française pour le prix Bordin.
En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud défenseur; mais cette
fois l'hérésie n'était plus latente comme dans l'_Essai sur Tite-Live_,
elle se faisait agressive; elle était développée dans tout l'ouvrage et
condensée dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Falloux et
monseigneur Dupanloup attaquèrent Taine avec violence; Sainte-Beuve et
Guizot le défendirent avec ardeur. Après trois séances de discussions
passionnées, l'Académie décida que le prix ne pouvant être donné à M.
Taine ne serait décerné à personne[42]. Cette décision sans précédents
était le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre
aux suffrages de l'Académie que comme candidat, une première fois en
1874 où il échoua dans une triple élection contre MM. Mézières, Caro et
Dumas, et deux fois en 1878 où, après avoir échoué en mai contre H.
Martin, il fut enfin élu en novembre en remplacement de M. de Loménie,
peu de temps après Renan. Entre la première et la troisième élection
avaient paru les deux premiers volumes des _Origines de la France
contemporaine_; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878
par beaucoup de ceux qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta,
dans l'accomplissement de ses devoirs académiques, la scrupuleuse
conscience qu'il mettait à toutes choses, et il ne tarda pas à acquérir
une réelle autorité dans cette compagnie à laquelle il avait inspiré une
si longue défiance.
Les années 1864 à 1870 forment une période nouvelle et particulièrement
heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et
claustral des années 1852 à 1854; ce n'est plus l'exubérance un peu
batailleuse des années 1855 à 1864; c'est une activité calme, régulière
et comme épanouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr,
non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une
situation matérielle qui, avec ses habitudes de vie simple, était
presque la richesse, mais aussi parce que ses tournées en province lui
permettaient de faire une enquête minutieuse sur la société française,
département par département, interrogeant ses anciens camarades, faisant
causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans. L'École des
beaux-arts, où il devait professer vingt ans, de 1864 à 1883, avec une
seule interruption en 1876-77[43], ne prenait également qu'une part très
limitée de son temps. Il n'avait que douze leçons à donner par an et il
avait borné son enseignement, réparti sur un cycle de cinq ans, aux
exemples les plus caractéristiques à ses yeux, la Grèce, l'Italie et les
Pays-Bas. L'Italie occupait à elle seule trois années, une année était
donnée aux Pays-Bas et une à la Grèce. Il connaissait particulièrement
bien l'Italie et songea même un instant à lui consacrer un ouvrage
étendu. Il y fit plusieurs voyages et, par une heureuse coïncidence,
l'année même où il fut nommé à l'École des beaux-arts, il y avait passé
trois mois, de février à mai 1864, pour se reposer des fatigues causées
par l'achèvement de sa _Littérature anglaise_. Mais ce voyage, qui lui
fournit la matière des deux étincelants volumes publiés en articles dans
la _Revue des Deux Mondes_, de décembre 1864 à mai 1866[44], ne fut
guère un repos pour lui. Il passait ses journées dans les églises et
dans les musées, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et
allait le soir dans le monde, étudiant l'Italie moderne, sociale et
politique, avec autant de soin qu'il étudiait l'Italie ancienne dans son
histoire et ses monuments[45]. À peine installé dans sa chaire, il
publiait coup sur coup la _Philosophie de l'Art_ (1865), la _Philosophie
de l'Art en Italie_ (1866), _l'Idéal dans l'Art_ (1867), la _Philosophie
de l'Art dans les Pays-Bas_ (1868), et la _Philosophie de l'Art en
Grèce_ (1869), petits écrits qui devaient être réunis plus tard (1880),
en deux volumes, sous le titre de: _Philosophie de l'Art_. Ce titre
était exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et
d'images, ne sont pas autre chose que la démonstration, par des exemples
tirés de l'histoire de l'art, des idées dont la _Littérature anglaise_
avait donné la démonstration par des exemples tirés de l'histoire
littéraire.
Il caractérise admirablement sa conception de l'histoire, dans une
lettre à E. Havet du 29 avril 1864:
«Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire ni dans les sciences
morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie[46]. L'histoire
n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et
à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables
quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant,
de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations
numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et
morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface en distinguant entre
les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est-à-dire les
sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se
groupent autour de l'histoire, toutes deux opérant sur des quantités,
mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des
quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on
peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes
moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'État social,
etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces
relations générales nécessaires que j'appelle _lois_, avec Montesquieu;
c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La
préface expose le système de ces lois historiques, les connexions
générales des grands événements, les causes de ces connexions, la
classification de ces causes, bref, les conditions du développement et
des transformations humaines... Vous citez mon parallèle entre la
conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques
français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des
types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les
poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la
classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite
commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour
montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances
générales, doit produire les espèces. C'est là une construction
scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux
deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie
comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les
êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la
même portée en même temps que les mêmes limites.
«Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle
tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne
par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout.»
Tout en publiant ses _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ (1865),
il se délassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en
réunissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises
depuis dix ans sur Paris et la société française. Bien que la _Vie
parisienne_, où _la Vie et opinions de Thomas Graindorge_ parut de 1863
à 1865[47], fût loin d'être alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut
quelque peine à reconnaître l'auteur de _la Littérature anglaise_ sous
les traits du marchand de porcs de Chicago; et, tout en admirant la
verve de Graindorge et la profondeur philosophique de quelques-uns de
ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans
le volume complémentaire de _la Littérature anglaise_, paru en 1867, et
consacré à l'époque contemporaine.
Cette œuvre achevée, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il
traça le plan d'un livre sur _les Lois de l'Histoire_, puis d'un autre
sur _la Religion et la Société en France au XIXe siècle_. Enfin, il se
décida à donner au public le livre qu'il méditait et auquel il
travaillait sans cesse depuis 1851, sa Théorie de _l'Intelligence_. Il
s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier
1870. C'est l'œuvre maîtresse de Taine par la force et l'originalité des
idées, par la solidité de la construction, par la fermeté et l'austère
beauté du style. Tous les travaux de psychologie qui ont été entrepris
depuis lors sont tributaires de cet ouvrage magistral, que les
découvertes ultérieures de la science n'ont fait que confirmer dans
presque toutes ses parties. Ce livre était si bien le fruit naturel et
lentement mûri de tout le développement intellectuel de Taine que sa
composition, loin d'être une fatigue, fut une joie. Il en possédait
toutes les parties tellement présentes à son esprit que la dernière
copie fut écrite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans
rature.
Pendant ces années, un grand changement était survenu dans la vie de
Taine. Le 8 juin 1868, il avait épousé mademoiselle Denuelle, la fille
d'un architecte de grand mérite. Je contreviendrais à la volonté maintes
fois exprimée de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire
de ses livres et de son esprit; mais cette histoire serait-elle complète
si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui
était faite, dans les affections qui s'ajoutaient sans rien leur
retrancher à celles dont son cœur avait vécu jusque-là, dans la présence
d'une femme capable et digne de s'associer à tous ses intérêts, et
d'enfants qui ne lui ont apporté que de la joie et de la fierté, il a
trouvé, avec un bonheur complet, les forces nécessaires pour accomplir
la dernière et la plus fatigante partie de son œuvre. Il put organiser
sa vie selon les exigences de son travail et de sa santé, renoncer
entièrement aux obligations mondaines sans avoir à souffrir de la
solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrés, de savants
et d'artistes, passer de longs mois à la campagne sur les bords du lac
d'Annecy, dans cette charmante propriété de Boringe qu'il acquit en
1874, où il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme
indispensable pour mettre en œuvre les matériaux accumulés à Paris
pendant l'hiver, et où sa famille et ses amis jouissaient
délicieusement, dans de longues et libres causeries, des trésors de son
cœur et de son esprit, répandus sans compter avec une bonne grâce
toujours souriante.
Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui être
particulièrement nécessaires dans les jours troublés qui se préparaient
pour la France et qui devaient lui imposer une tâche inattendue et
accablante. Une fois sa psychologie théorique fixée dans le livre de
_l'Intelligence_, il songeait, comme diversion à ce grand effort
d'abstraction, à revenir aux choses concrètes et vivantes, en continuant
les études de psychologie sociale, les observations de mœurs qui étaient
à ses yeux la base même de la philosophie et de l'histoire. Il avait
rapporté d'un long séjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes,
qu'il devait publier en 1872 après les avoir complétées dans un second
voyage en 1871. _Graindorge_ est un ouvrage du même genre sous une forme
humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des
notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la
connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation récente par
la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. Il partit le 28
juin 1870 pour la visiter. Il avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipsig,
Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de
famille et par la déclaration de la guerre.
Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais être repris. Une
œuvre nouvelle s'imposait à lui. À Tours, où il avait passé l'hiver de
1870-1874, il avait pu voir de près, dans les jours de crise
révolutionnaire et de désarroi universel, les vices de la machine
gouvernementale et les défaillances de l'esprit public. En se rendant
pendant la Commune en Angleterre, où il avait été appelé pour faire des
conférences à Oxford, il fut frappé de la puissance de ce pays aux
fortes traditions historiques, en regard de la désorganisation du pays
qui avait en 1789 fait table rase du passé pour reconstruire l'édifice
politique et social d'après des vues de l'esprit. Il avait été
bouleversé jusqu'au fond de l'âme par la guerre, par les conditions
cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune. Il sentait la
nécessité pour tout Français, dans ce naufrage de la grandeur nationale,
de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un
admirable article sur _l'Opinion en Allemagne et les conditions de la
paix_ et, en 1874, une brochure pleine de sagesse sur _le Suffrage
universel et la manière de voter_, où il exposait les avantages du
suffrage à deux degrés. Il prit une part active et un intérêt passionné
à la création de l'École des sciences politiques, fondée par son ami E.
Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relèvement
social.
Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux
sur la Révolution, sur les lois de l'histoire, sur la société et la
religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle:
expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804
l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la
France et qui l'affaiblit graduellement.
Il allait avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les
principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littérature et à
l'art; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à
fait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et
en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure
manière de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science
absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il
a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète
pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est
célibataire ou marié, s'il existe des Français ou non. L'homme qui écrit
sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens
et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être
utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée. Il
ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également
amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le
retour régulier des marées; il sera un médecin au lit d'un malade,
épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et
désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède
le remède, mais il croit fermement que la science le découvrira. Pour
lui, il sera satisfait s'il a contribué à éclairer le patient sur les
causes de sa maladie:
«Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force
et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. Avant que
le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps;
il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les
médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je
crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance
sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la
première application des sciences morales aux affaires humaines; ces
sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées; leur méthode était
mauvaise; elles procédaient _a priori_; leurs solutions étaient bornées,
précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires
publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très
imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption
et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à
fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font _a
posteriori_. En vertu de cette méthode, leurs solutions seront toutes
différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'État
sera neuve...--Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à
propos de la Révolution française, de l'Empire, du suffrage universel
direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés
humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion
aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon
espérance; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille
charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une
route... La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en
1789 on nommait la _raison_: c'est ce qu'en 1878 on nomme la _science_.»
Il disait dans la même lettre:
«J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus étendue et la plus
minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser
comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une
impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des
documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les
idées que nous nous faisons des principes de 89. À mes yeux, ce sont
ceux du _Contrat social_, par conséquent ils sont faux et malfaisants...
Rien de plus beau que les formules _Liberté_, _Égalité_ ou, comme le dit
Michelet, en un seul mot, _Justice_. Le cœur de tout homme qui n'est pas
un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si
vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens
qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules,
en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de
l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté; d'autant plus que la
conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a
été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé.
Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être
davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second
ordre; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures.»
Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des
_Origines_, dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il
lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien comprendre, pour
apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif,
exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très
consciencieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du mal, il était, par
contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les
divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un
adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de
la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale. Son
premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois
suivants ceux de la Révolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour
lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles
que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les
Gomaristes[48]. Il était en dehors et au-dessus des partis; il ne
songeait qu'à la France et à la science.
Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne
pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses
appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les
_Origines de la France contemporaine_ prirent tout son temps et toutes
ses pensées[49].
Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de
dépouillement des textes manuscrits et imprimés; les notes innombrables
qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il
jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit
administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En
1884, il renonça à son enseignement de l'École des beaux-arts pour
pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de
l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5
mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la
société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à
exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au
XIXe siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi
philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait
indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses
maux et la réparation de ses erreurs. Ses _Origines_ terminées, il
devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un _Traité de la
volonté_. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la
dernière phase de son activité intellectuelle comme les _Philosophes
français_ en terminent la première et l'_Intelligence_ la seconde. Son
œuvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa
conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée
encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la
critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la
reconstruction.
Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de
l'_Intelligence_ son pendant et son complément naturel dans une théorie
de la _Volonté_. Il eût été beau de voir le plus mystérieux des
phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et
l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait
contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique
et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à
ne voir dans les conquêtes de la science que des domaines nouveaux
ouverts à la rêverie.
Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'œuvre de Taine nous impose par
sa grandeur, sa grandeur et son unité. _L'Intelligence_ (1868-1870) en
forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont
que des illustrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode
et son système; de 1853 à 1858 il parcourt l'histoire et le monde pour
chercher dans des cas particuliers (_La Fontaine_, _Tite-Live_, les
_Essais_) des vérifications de cette méthode et de ce système; de 1858 à
1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et
artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y
a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement
formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans
sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un
jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche
de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses _Origines_,
Taine reste identique à lui-même, et la préface du _Tite-Live_, la
conclusion des _Philosophes français_, l'_Introduction à la Littérature
anglaise_, le livre de l'_Intelligence_, marquent les points de repère
d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue.
La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image
agrandie de leur propre personnalité intellectuelle. L'œuvre de Taine a
été ce que l'Univers était pour lui: le rayonnement prodigieusement
varié et merveilleusement coloré d'une pensée unique. Il n'est pas
d'écrits qui, mieux que les siens, puissent servir à illustrer son
système. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de
détail il avait, avec les années, gagné en largeur de compréhension et
en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'était
assouplie depuis le temps où le M. Pierre des _Philosophes français_
réduisait tout en chiffres. Dans sa _Philosophie de l'art_ il mêlait un
élément moral à l'appréciation esthétique en tenant compte du degré de
bienfaisance de l'œuvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale
même, il ne tenait compte que du degré de perfection des types, du degré
de généralité des actes. On trouve dans sa _Littérature anglaise_ des
pages sur la Réforme, dans ses _Origines_ des pages sur le rôle social
et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas écrites en 1851 ou
1852. Mais le fond de sa pensée n'a point varié. Jusqu'à son dernier
jour, Marc-Aurèle reste pour lui ce qu'il était en 1851, son catéchisme.
Peu de temps avant de mourir il déclarait que si le champ des hypothèses
métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son
esprit, il lui était toujours impossible d'admettre l'existence d'un
Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volontés
particulières.
Taine a justifié par sa vie entière la justesse du jugement porté sur
lui par M. Vacherot en 1850. Il a vécu pour penser. Il a servi ce qu'il
a cru la vérité avec une fermeté indomptable, désintéressée et résignée.
On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache.