LA VIE DE TAINE.--LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE.

Hippolyte Taine naquit à Vouziers le 21 avril 1828. Son père, M.

Jean-Baptiste Taine, y exerçait la profession d'avoué. Il resta jusqu'à

l'âge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son

père, tout en suivant les cours d'une petite école, dirigée par un M.

Pierson. Il avait déjà, à l'âge de dix ans, un tel sérieux dans le

caractère et une telle solidité dans l'esprit, qu'il arriva à M.

Pierson, empêché par une indisposition, de se faire remplacer, pendant

quelques jours, par le petit Taine. Son père étant tombé gravement

malade en 1839, il fut envoyé dans un pensionnat ecclésiastique de

Rethel. Il n'y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8

septembre 1840, laissant à sa veuve, à ses deux filles et à son fils,

une modeste fortune[10]. Il fallait songer à placer le jeune garçon dans

un milieu où il pût satisfaire son goût pour l'étude et développer les

rares qualités qu'il avait déjà manifestées. Sur les conseils du frère

de sa mère, M. Bezançon, notaire à Poissy, qui montra toujours beaucoup

de sollicitude pour son neveu, il fut envoyé à Paris, au printemps de

1841, et entra comme interne à l'institution Mathé, dont les élèves

suivaient les classes du collège Bourbon. Mais la santé délicate et

l'esprit méditatif et indépendant du jeune Taine se trouvèrent également

mal de ce régime de l'internat qu'il a qualifié dans une des dernières

pages qu'il ait écrites de «régime antisocial et antinaturel», où le

collégien, privé de toute initiative, «vit comme un cheval attelé entre

les deux brancards de sa charrette». Madame Taine se décida aussitôt à

venir vivre à Paris avec ses filles et à prendre son fils chez elle.

Alors commença, pour ne plus cesser jusqu'au mariage de Taine, sauf

pendant ses trois années d'École normale et les deux qui suivirent,

cette vie commune où le plus tendre et le plus attentif des fils

trouvait dans sa mère, comme il l'a dit lui-même, «l'unique amie qui

occupait la première place dans son cœur». «La vie de ma mère,

écrivait-il en 1879, n'était que dévouement et tendresse... aucune femme

n'a été mère si profondément et si parfaitement.» Ceux qui savent

combien Taine avait besoin de ménagements et de soins pour que sa nature

nerveuse trop sensible pût résister et à l'excès de l'activité cérébrale

et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux

bienfaisantes influences féminines qui, d'abord au foyer maternel, puis

au foyer conjugal, ont assuré le libre développement de son génie, l'ont

protégé contre les atteintes trop rudes de la réalité, ont entouré son

travail de paix et de sécurité, ont allégé les heures, pénibles entre

toutes, où ce grand laborieux était contraint de laisser reposer sa

plume et son cerveau. Nous leur devons aussi, peut-être, ce qui se mêle

de grâce attendrie et poétique, de profonde humanité, aux rigides

déductions de cet austère dialecticien.

Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier

rang. Dès l'âge de quatorze ans, il s'était fait à lui-même le plan de

ses journées et l'observait avec une méthode rigoureuse. Il s'accordait

vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et

une heure de piano après le dîner; tout le reste du jour était donné au

travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des

études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque

année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues

à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale. Des succès

exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 1847, comme vétéran de

rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au

concours général, le prix d'honneur et trois accessits; en philosophie,

il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien les trois prix

de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux

seconds prix de dissertation.

Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont

l'amitié devait avoir une durable influence sur sa vie: Prévost-Paradol,

qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut

pendant plusieurs années l'intime confident de sa pensée; Planat, le

futur Marcelin de la _Vie Parisienne_, qui cachait, sous la fantaisie du

caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour

les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit

plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[11];

Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude

de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M.

Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de

sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui

l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de

secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves

constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine

consacra un de ses plus beaux essais de critique à l'auteur de

l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_[12].

L'enseignement public était la carrière qui s'offrait le plus

naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il

passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le

premier à l'École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses

rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reçu second, Sarcey,

Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc.

Je n'aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[13], le tableau

de ce que fut l'École normale sous la seconde République, pendant ces

années d'agitation tumultueuse où l'enseignement des professeurs,

distribué avec un zèle inégal, n'exerçait qu'une faible influence, mais

où l'activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations,

les discussions, les lectures, les études personnelles, n'en était que

plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les

camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les

lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l'Église. À

côté de ceux que je citais tout à l'heure, qu'il me suffise de nommer

Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung,

Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias,

Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier.

Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d'eux. Non

qu'il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité; ses

maîtres et ses camarades s'accordent à vanter sa douceur, sa modestie,

sa complaisance, sa gaieté; mais il inspirait, par son caractère et par

son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une

école, éprouvent rarement pour un compagnon d'études: un respect

affectueux. On sentait confusément qu'il y avait en lui quelque chose de

particulier, d'unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il

arrivait à l'École avec une érudition auprès de laquelle tous se

sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce _grand bûcheron_, pour

me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout à

apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable

labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers

comme en prose, qui lui permettait d'expédier en une quinzaine tous les

travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant parût négligé, et encore de

fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses

camarades qui venaient le _feuilleter_, comme ils disaient, sans jamais

lasser sa patience. Enfin, on s'étonnait de le voir apporter, au sortir

du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par

l'étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà, quand il suivait à

Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout

pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui

était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur

presque mathématique. Il avait à l'École des registres où ses

réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans

des analyses qui avaient pour objet de reconstruire _a priori_ la

réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un

caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes

complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il

avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentît gêné devant

lui; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée,

par cette pénétration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien

qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About

menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur

toujours en éveil; il était _l'absorbant_, comme on disait, et les

autres les _absorbés_; mais bientôt About subit l'ascendant irrésistible

de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l'on déclara qu'il fallait

le ranger désormais parmi les _absorbés_ de ce nouvel et plus puissant

_absorbant_.

Personne n'a jamais joui du séjour à l'École normale au même degré que

Taine. Il éprouva jusqu'à l'enivrement le plaisir de sentir autour de

soi «des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un

contact perpétuels[14]», et le plaisir de travailler, de penser et de

discuter sans entrave et sans trêve.

«J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le

20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigés de grec,

philosophie, histoire, latin, français; ensuite la préparation à la

licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles

que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études

particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela

marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier.

Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années

d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux

être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce

mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances

me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou

occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il

me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable

fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance

complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais

comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire

uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me

préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui

me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je

sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales,

l'économie politique et les sciences physiques; mais ce qui me coûte le

plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il

faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même,

sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres.»

On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil

surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon,

Aristote, les Pères de l'Église, les scolastiques, et toutes ses

lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu'à cette

époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les

conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les

suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les

Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l'anglais, il

s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte.

Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part.

En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur

manière de penser; «il nous exprimait comme des oranges», m'a dit l'un

d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où il avait

l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du

maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux

philosophes qui y avaient élu domicile: Challemel-Lacour et Charaux,

l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et

paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé

Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M.

Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du

dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le

violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait

déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les

admirables pages par lesquelles se termine _Thomas Graindorge_. Il

retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction

qui était à ses yeux la marque suprême du génie. «C'est beau comme un

syllogisme», s'écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il

allait retrouver sa mère et ses sœurs, qui étaient restées à Paris, il

arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait

de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature,

en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont

restés depuis ses auteurs de prédilection: Stendhal, Balzac et Musset.

Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient

mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième

année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon,

étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions),

l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la

souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de

ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son

élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un

savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour

lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne

pouvaient s'empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des

appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente,

la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour

critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les

abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des

opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient

convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa

docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui

avoir enseigné la simplicité et la circonspection[15].

Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si

bel hommage en traçant dans ses _Philosophes français_ le portrait de M.

Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment

prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle

nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle

pénétration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions:

«L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à

l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de

connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par

la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de

pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite.

Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie

trop souvent la réalité, sans s'en douter il est vrai, car il est

d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué,

mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui

permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de

caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit

indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa

pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza

sera la sienne: _Vivre pour penser_. Conduite, tenue excellente.

Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception,

étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de

propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le

premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans

tous les examens.»

Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à

ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur

d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il

avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut

mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine

subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble

exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité

et que M. Vacherot avait si admirablement analysé.

Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec

ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier,

qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine,

où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un

honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et

l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres

concurrents; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus: son

ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je

dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe

avait franchi les murs de l'École. Tout le monde lui décernait d'avance

la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses

épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes

se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M.

Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine: «Il faut le

recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir

premier.» On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de

son échec. Après une leçon de Taine sur le _Traité de la connaissance de

Dieu_, de Bossuet, Aubé, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait

perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques

de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine

auraient entraîné sa condamnation.

Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M. Portalis

fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne

fut pas publié. Une note de la _Revue de l'instruction publique_ annonça

qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie

seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intérêt de rétablir

sur ces divers points l'exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était

pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il

était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait

contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce

jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être

Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses

questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car

Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur

Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses

idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition

sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable

d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un

concours d'agrégation.

Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et

Saisset témoignaient de plus de perspicacité; mais à une époque où M.

Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et

où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être

le développement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites

vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se

déclarait lui-même «desséché et durci par plusieurs années

d'abstractions et de syllogismes», parut impropre à l'enseignement de la

philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant

de philosophie doctrinale: «_Des facultés de l'âme.--Démonstration de la

liberté.--Du moi, de son identité, de son unité_.» Il était difficile

pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait

pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En

tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu'ils

réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était: «_Socrate

d'après Xénophon et Platon_.» Ici nous pouvons dire presque avec

certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée:

c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité

et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas

Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la

majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon,

qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux

épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde

le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia

complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J.

Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza: «Plus

quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une

chose agit, plus elle est parfaite.» _Être le plus possible_, telle fut

la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On

imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on

retrouve ces développements dans sa _Littérature anglaise_ et dans sa

_Philosophie de l'Art_. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses

juges. La leçon fut déclarée par eux «absurde»[17]. Taine fut refusé, et

on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation

de philosophie.

Il n'était pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut

supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine

et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans

cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu

compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus

tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret

d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui

l'avaient fait échouer à l'agrégation.

Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une

légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais

de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même,

une série d'événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque

tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que

Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège

de Toulon, et qu'il avait donné sa démission au ministre par ces simples

mots: «Pourquoi pas au bagne?» En 1851, les professeurs ne

correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que

tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Université, pendant

cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que

plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés,

furent contraints de s'en évader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de

ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire

apprécier aux Français d'aujourd'hui les libertés dont ils jouissent.

Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne

paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le

jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre

1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon,

Taine n'eut pas à occuper ce poste; il désirait ne pas s'éloigner autant

de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers.

Il était plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: «Quelle est,

écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour

s'occuper de littérature et de science? À mon avis, c'est

l'Université... C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner...

Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science

spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru

que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres

de notre temps ont eu pour matière première un cours public.» Il

trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province

avaient leurs avantages en vous imposant «la nécessité de penser

toujours pour ne pas mourir d'ennui». Pourtant ce brusque éloignement de

sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu'il appelait

«la chère patrie de l'intelligence[18]», lui fut cruel. «J'ai été gâté

par l'École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la

retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de

pensées... Éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la

science.»

Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'État du 2 décembre

eut été consommé. Tous les professeurs de l'Université étaient devenus

des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués,

d'autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine

démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'après le

plébiscite du 10 décembre, l'acceptation silencieuse du nouveau régime

était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit

politique en France; lui résister, c'était faire un acte

insurrectionnel, un coup d'État. «Le dernier butor, écrit-il le 10

janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété

privée, et pareillement une nation d'imbéciles a le droit de disposer

d'elle-même, c'est-à-dire de la propriété publique. Ou niez la

souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public,

ou obéissez au suffrage universel.» Il ajoute, il est vrai: «Remarque

pourtant qu'il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà

auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout

faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en

dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété

publique et échappent ainsi à la décision du public... Par exemple, la

liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs

antérieurs à la société[19].» C'est au nom de ces droits et de ces

devoirs qu'il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur

soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la

déclaration suivante: «Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures

prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui

offrons l'expression de notre _reconnaissance_ et de notre respectueux

dévouement», Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer

que comme suppléant il n'était chargé de remplacer le titulaire que dans

son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne

lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il

fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d'avoir fait en

classe l'éloge de Danton[20]. Malgré l'attitude en apparence

bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès

de Taine comme professeur et l'attachement de ses élèves, qui firent une

pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en

rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M.

Fortoul d'avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée

de Poitiers était alors étroitement surveillé par l'évoque, monseigneur

Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu'il était

juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité

la situation qui lui était faite, s'interdire toute conversation

politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux

offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne,

corriger le discours qu'un élève devait adresser à monseigneur Pie,

s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le

XVIIe siècle ou l'antiquité, réfuter l'_École des femmes_, lire à ses

élèves le _Traité_ de Bossuet sur _la Concupiscence_, et leur interdire,

par ordre du recteur, la lecture des _Provinciales_[21], il restait mal

noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur

de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il

demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre

et qui fut renouvelé d'année en année jusqu'à la fin de son engagement

décennal.

Pendant cette pénible année, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre

consolation que le travail et l'amitié. Il entretenait une

correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec

Paradol: «La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851),

augmente l'amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un

souvenir plus tendre... Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que

par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au

cœur de l'homme... Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de

l'antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c'est nous-mêmes.»

Mais les amis étaient loin, les correspondants parfois négligents. Le

travail seul était le compagnon de toutes les heures, le consolateur de

la solitude et de tous les déboires. Comme à l'École, Taine fait marcher

de front les devoirs professionnels et les études personnelles. Il

rédige tous ses cours et commence ses thèses. Il écrit dès le 30

octobre: «Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se

fait à huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et

les dimanches, pour les études personnelles. J'ai commencé de longues

recherches sur les sensations. C'est là qu'on voit le plus nettement

l'union de l'âme et du corps. Ce sera ma thèse, si on ne veut pas une

exposition de la logique de Hegel.» L'attentat du 2 décembre ne ralentit

pas son ardeur au travail ni n'ébranla sa foi dans la science: «Je

déteste le vol et l'assassinat, écrit-il le 11 décembre, que ce soit le

peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obéissons, vivons

dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux

biens ensemble, la science et la liberté... Il faut attendre,

travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la

vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que

des commis et des faiseurs d'affaires.» Il apprend que l'agrégation de

philosophie est supprimée; aussitôt il se met à préparer celle des

Lettres, à faire des vers latins et des thèmes grecs: «Desséché et durci

par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je

le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour

ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents... Je vais repiocher

mon sol en jachère, tu sais comme et avec quels coups. Si j'ai la même

fortune que l'an dernier, comme il est probable, ma volonté en sera

innocente; je ferai tout pour surnager. Que Cicéron me soit en aide!»

Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses

réelles, il se met à noter ce qu'il voit, à recueillir des traits de

mœurs et de caractères; il s'exerce à des descriptions de nature. Le 10

avril 1852, paraît le décret qui exige trois ans de stage après l'École

normale pour pouvoir se présenter à l'agrégation, mais fait compter le

doctorat ès-lettres pour deux années de service. Sans perdre une minute

il se remet à ses thèses[22]; le 8 juin, elles étaient terminées et

expédiées à Paris, et il espère être reçu docteur en août. S'il a pu

rédiger ses thèses avec une si prodigieuse rapidité, c'est parce qu'il

n'a pas cessé de les méditer tout en faisant ses cours et en préparant

son agrégation. «Je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne,

écrit-il le 2 juin 1852, et d'ici à huit jours, j'expédierai cent

cinquante pages de prose française et un grand thème latin à M. Garnier.

Mes _Sensations_ sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont

encore qu'en brouillon. Pourquoi ai-je été si vite? Parce que nos

seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner

l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te

dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher à mon

cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est

impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les

représentations, les illusions et tout le bataillon des _on_ me danse

dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après

une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je

pense qu'on ne fait jamais si bien une chose que quand, après l'avoir

méditée longtemps, on l'écrit sans désemparer».

Il avait pendant ces quelques mois vu se préciser dans son esprit les

idées maîtresses dont son œuvre entière ne sera que le développement.

Tout d'abord, il s'était plongé dans la lecture des philosophes

allemands, de la Logique et de la Philosophie de l'histoire de Hegel:

«J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, écrit-il le

24 mars 1852 à M. Havet. Ils sont par rapport à nous ce qu'était

l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve

des idées à défrayer tout un siècle, et si ce n'étaient mes inquiétudes

au sujet de l'agrégation, je trouverais un repos et une occupation

suffisants dans la compagnie de ces grandes pensées.» Mais son solide

cerveau devait résister à toutes les fumées de cette ivresse

métaphysique: plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son

système avait de vague et d'hypothétique[23]; et le courant naturel de

son esprit, plus fort que toutes les influences extérieures, l'emportait

d'un tout autre côté.

Dans son enseignement, il alliait la psychologie à la physiologie, et le

30 décembre 1854 il écrivait à Paradol: «La psychologie vraie et libre

est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de

l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai

trouvé beaucoup de choses depuis trois mois... jamais je n'avais tant

marché en philosophie.» Le 1er août 1852, il envoie à Paradol le plan

d'un _Mémoire sur la Connaissance_, où nous trouvons indiquées les idées

fondamentales du livre de l'_Intelligence_ écrit seize ans plus tard.

«Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut

jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi

inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc.; plus une

théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des animaux,

l'abstraction, et qui est la cause de la religion, de la société, de

l'art et du langage; et enfin là dedans les principes d'une philosophie

de l'histoire.» Le livre sur l'_Intelligence_ n'est pas autre chose que

le remaniement vingt fois pris et repris de sa thèse de 1852 sur les

_Sensations_ et de ce _Mémoire sur la Connaissance_. Nous y voyons,

ainsi que dans les _Philosophes français_, la psychologie présentée

comme la préface d'une métaphysique logique et scientifique que Taine a

plus d'une fois rêvé d'écrire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une

autre lettre: «Je rumine de plus en plus cette grande pâtée

philosophique dont je t'ai touché un mot et qui consisterait à faire de

l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une

anatomie et une physiologie.» N'avons-nous pas là en une ligne le résumé

de l'introduction à l'_Histoire de la Littérature anglaise_ et l'idée

fondamentale qui a inspiré tous les écrits de Taine sur l'histoire,

l'art et la littérature?

Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces idées, qui lui

paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu'il

appelait irrévéremment «les inquisiteurs patentés de la Sorbonne». Dans

sa candeur il se croyait garanti par le règlement du doctorat qui

déclare que la Faculté ne répond pas des opinions des candidats, et par

le bon accueil fait à la thèse fort hardie, dans le sens théocratique,

de M. Hatzfeld[24]. Dès le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que

les conclusions de sa thèse sur les _Sensations_ empêchaient la Sorbonne

de l'accepter. Il avait bien pris pour point de départ l'[Grec:

entelecheia] d'Aristote, et s'était mis à l'abri de ce grand nom; mais

il s'était posé en adversaire de Reid et avait édifié toute une théorie

des rapports du système nerveux et du moi, qui, sans être précisément

matérialiste, n'était guère orthodoxe[25]. Cette rude déconvenue ne le

troubla que quelques jours. Il met de côté pour des temps meilleurs les

syllogismes qu'il contemplait «dans une clarté éblouissante», et le 1er

août le plan de sa thèse sur _La Fontaine_ est déjà tracé: «Je vais

proposer à M. Leclerc, dit-il à Paradol, une thèse sur les _Fables_ de

La Fontaine; il me semble qu'on peut dire là-dessus beaucoup de choses

neuves, l'opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une

maxime; la fable devenue drame, épopée, étude de caractères, caractère

du roi, des grands seigneurs, etc.; opposer le génie de La Fontaine,

grec et flamand, à celui du siècle.» Là-dessus il partit pour Paris où

l'attendait une nomination qui équivalait à une révocation.

Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la

méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement

supportés; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises,

patiemment accumulées depuis des années; ayant déjà dans l'esprit, sinon

la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de

son œuvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de

l'Université et obligé de se vouer à la carrière d'homme de lettres. Si

M. Fortoul priva l'Université d'un admirable professeur, il faut

reconnaître qu'il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de

liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou

du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine

regretta l'enseignement et resta si persuadé des services qu'il rend au

professeur lui-même en l'obligeant à trouver les voies les plus sûres et

les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d'autres cerveaux,

qu'il se chargea, dès qu'il fut à Paris, d'un cours dans l'institution

Carré-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'à

cause du profit intellectuel qu'il trouvait à enseigner. Plus tard, sa

nomination de professeur à l'École des beaux-arts fut une des grandes

joies de sa vie.

En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa sœur aînée

était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa sœur cadette étaient

retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus

tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d'abord rue Servandoni,

puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue

Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque

personne et travaillait avec acharnement.

En quelques mois ses deux thèses, le _De Personis platonicis_ et

l'_Essai sur les Fables de La Fontaine_ étaient achevées, et le 30 mai

1853, il était reçu docteur à l'unanimité après une brillante

soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son

admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la

supériorité du christianisme; M. Garnier avait découvert dans l'_Essai

sur La Fontaine_ un venin philosophique caché; M. Saint-Marc-Girardin

avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de

Louis XIV et du lion également calomniés; mais on avait été unanime à

louer la grâce de ces portraits athéniens que l'on devait retrouver plus

tard dans le délicieux article sur les _Jeunes gens de Platon_, une

latinité exquise s'élevant par endroits jusqu'à l'éloquence, la

souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à

la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique.

Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire

de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer.

Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire · 第 25 / 42 题