MADAME,

C'est avec bien du regret que je remplis le triste devoir de vous

annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel chagrin.

Permettez-moi de vous inviter d'abord à cette pieuse résignation que

chacun a si souvent admirée en vous et qui peut seule nous faire

supporter les maux dont est semée notre misérable vie.

M. votre neveu... Mon Dieu! faut-il que j'afflige tant une si

respectable dame! M. votre neveu a eu le malheur de succomber dans un

combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le chevalier Danceny.

J'ignore entièrement le sujet de la querelle, mais il paraît, par le

billet que j'ai trouvé encore dans la poche de M. le vicomte et que

j'ai l'honneur de vous envoyer, il paraît, dis-je, qu'il n'était pas

l'agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel ait permis qui

succombât.

J'étais chez M. le vicomte, à l'attendre, à l'heure même où on l'a

ramené à l'hôtel. Figurez-vous mon effroi en voyant M. votre neveu

porté par deux de ses gens et tout baigné dans son sang. Il avait deux

coups d'épée dans le corps, et il était déjà bien faible. M. Danceny

était aussi là, et même il pleurait. Ah! sans doute, il doit pleurer:

mais il est bien temps de répandre des larmes quand on a causé un

malheur irréparable!

Pour moi, je ne me possédais pas, et malgré le peu que je suis, je ne

lui en disais pas moins ma façon de penser. Mais c'est là que M. le

vicomte s'est montré véritablement grand. Il m'a ordonné de me taire,

et celui-là même qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a

appelé son ami, l'a embrassé devant nous trois et nous a dit: «Je vous

ordonne d'avoir pour monsieur tous les égards qu'on doit à un brave et

galant homme.» Il lui a, de plus, fait remettre devant moi des papiers

fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais bien

qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite il a voulu qu'on les

laissât seuls pendant un moment. Cependant j'avais envoyé chercher tout

de suite tous les secours, tant spirituels que temporels: mais, hélas!

le mal était sans remède. Moins d'une demi-heure après, M. le vicomte

était sans connaissance. Il n'a pu recevoir que l'extrême-onction, et

la cérémonie était à peine achevée qu'il a rendu son dernier soupir.

Bon Dieu! quand j'ai reçu dans mes bras, à sa naissance, ce précieux

appui d'une maison si illustre, aurais-je pu prévoir que ce serait dans

mes bras qu'il expirerait et que j'aurais à pleurer sa mort? Une mort

si précoce et si malheureuse! Mes larmes coulent malgré moi. Je vous

demande pardon, madame, d'oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres:

mais, dans tous les états, on a un cœur et de la sensibilité, et je

serais bien ingrat si je ne pleurais pas toute ma vie un seigneur qui

avait tant de bontés pour moi, qui m'honorait de tant de confiance.

Demain, après l'enlèvement du corps, je ferai mettre les scellés

partout, et vous pouvez vous en reposer entièrement sur mes soins.

Vous n'ignorez pas, madame, que ce malheureux événement finit la

substitution et rend vos dispositions entièrement libres. Si je

puis vous être de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me

faire passer vos ordres: je mettrai tout mon zèle à les exécuter

ponctuellement.

Je suis, avec le plus profond respect, madame, votre très humble, etc.,

etc.

BERTRAND.

_Paris, ce 7 décembre 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 184 / 207 题