LETTRE CLX

_Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE._

Je vous écris de la chambre de votre malheureuse amie, dont l'état

est à peu près toujours le même. Il doit y avoir cet après-midi une

consultation de quatre médecins. Malheureusement c'est, comme vous le

savez, plus souvent une preuve de danger qu'un moyen de secours.

Il paraît cependant que la tête est un peu revenue la nuit dernière.

La femme de chambre m'a informée ce matin qu'environ vers minuit sa

maîtresse l'a fait appeler, qu'elle a voulu être seule avec elle et

qu'elle lui a dicté une assez longue lettre. Julie a ajouté que,

tandis qu'elle était occupée à en faire l'enveloppe, Mme de Tourvel

avait repris le transport, en sorte que cette fille n'a pas su à qui

il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée d'abord que la lettre

elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre; mais sur ce qu'elle

m'a répondu qu'elle craignait de se tromper, et que cependant sa

maîtresse lui avait bien recommandé de la faire partir sur-le-champ,

j'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet.

J'y ai trouvé l'écrit que je vous envoie, qui en effet ne s'adresse

à personne pour s'adresser à trop de monde. Je croirais cependant

que c'est à M. de Valmont que notre malheureuse amie a voulu écrire

d'abord, mais qu'elle a cédé, sans s'en apercevoir, au désordre de ses

idées. Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que cette lettre ne devait être

rendue à personne. Je vous l'envoie, parce que vous y verrez mieux que

je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent la

tête de notre malade. Tant qu'elle restera aussi vivement affectée, je

n'aurai guère d'espérance. Le corps se rétablit difficilement, quand

l'esprit est si peu tranquille.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vous félicite d'être éloignée du

triste spectacle que j'ai continuellement sous les yeux.

_Paris, ce 6 décembre 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 180 / 207 题