LETTRE CLV

_Le Vicomte de VALMONT au Chevalier DANCENY._

J'ai passé deux fois chez vous, mon cher chevalier, mais depuis que

vous avez quitté le rôle d'amant pour celui d'homme à bonnes fortunes,

vous êtes comme de raison, devenu introuvable. Votre valet de chambre

m'a assuré cependant que vous rentreriez ce soir, qu'il avait ordre de

vous attendre; mais moi qui suis instruit de vos projets, j'ai très

bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre

le costume de la chose et que sur-le-champ vous recommenceriez vos

courses victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu'y applaudir;

mais peut-être, pour ce soir, allez-vous être tenté de changer leur

direction. Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires; il faut

vous mettre au courant de l'autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez

donc le temps de lire ma lettre. Ce ne sera pas pour vous distraire

de vos plaisirs puisqu'au contraire elle n'a d'autre objet que de vous

donner le choix entre eux.

Si j'avais eu votre confiance entière, si j'avais su par vous la partie

de vos secrets que vous m'avez laissée à deviner, j'aurais été instruit

à temps, et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd'hui votre

marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que vous

preniez, votre pis-aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre.

Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n'est-il pas vrai? avec une

femme charmante et que vous adorez? car, à votre âge, quelle femme

n'adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours? Le lieu de la scène

doit encore ajouter à vos plaisirs. Une petite maison délicieuse, _et

qu'on n'a prise que pour vous_, doit embellir la volupté des charmes

de la liberté et de ceux du mystère. Tout est convenu; on vous attend,

et vous brûlez de vous y rendre! Voilà ce que nous savons tous deux,

quoique vous ne m'en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne

savez pas et qu'il faut que je vous dise.

Depuis mon retour à Paris, je m'occupais des moyens de vous rapprocher

de Mlle de Volanges; je vous l'avais promis, et encore la dernière fois

que je vous en parlai, j'eus lieu de juger par vos réponses je pourrais

dire par vos transports, que c'était m'occuper de votre bonheur. Je

ne pouvais pas réussir à moi seul dans cette entreprise difficile,

mais après avoir préparé les moyens, j'ai remis le reste au zèle de

votre jeune maîtresse. Elle a trouvé dans son amour des ressources qui

avaient manqué à mon expérience; enfin, votre malheur veut qu'elle ait

réussi. «Depuis deux jours, m'a-t-elle dit ce soir, tous les obstacles

sont surmontés», et votre bonheur ne dépend plus que de vous.

Depuis deux jours aussi, elle se flattait de vous apprendre cette

nouvelle elle-même, et malgré l'absence de sa maman, vous auriez été

reçu: mais vous ne vous êtes seulement pas présenté! et pour vous dire

tout, soit caprice ou raison, la petite personne m'a paru un peu fâchée

de ce manque d'empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé le

moyen de me faire aussi parvenir jusqu'à elle et m'a fait promettre

de vous rendre le plus tôt possible la lettre que je joins ici. A

l'empressement qu'elle y a mis, je parierais bien qu'il y est question

d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu'il en soit, j'ai promis, sur

l'honneur et sur l'amitié, que vous auriez la tendre missive dans la

journée, et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.

A présent, jeune homme, quelle conduite allez-vous tenir? Placé entre

la coquetterie et l'amour, entre le plaisir et le bonheur, quel va être

votre choix? Si je parlais au Danceny d'il y a trois mois, seulement

à celui d'il y a huit jours, bien sûr de son cœur, je le serais de

ses démarches; mais le Danceny d'aujourd'hui, arraché par les femmes,

courant les aventures et devenu, suivant l'usage, un peu scélérat,

préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n'a pour elle que

sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments d'une femme

parfaitement _usagée_?

Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même dans vos nouveaux

principes, que j'avoue bien être aussi un peu les miens, les

circonstances me décideraient pour la jeune amante. D'abord c'en est

une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte de perdre le

fruit de vos soins en négligeant de le cueillir; car enfin, de ce côté,

ce serait véritablement l'occasion manquée, et elle ne revient pas

toujours, surtout pour une première faiblesse; souvent dans ce cas,

il ne faut qu'un moment d'humeur, un soupçon jaloux, moins encore,

pour empêcher le plus beau triomphe. La vertu qui se noie se raccroche

quelquefois aux branches, et une fois réchappée, elle se tient sur ses

gardes et n'est plus facile à surprendre.

Au contraire, de l'autre côté, que risquez-vous? pas même une rupture,

une brouillerie tout au plus, où l'on achète de quelques soins le

plaisir d'un raccommodement. Quel autre parti reste-t-il à une femme

déjà rendue que celui de l'indulgence? Que gagnerait-elle à la

sévérité? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.

Si, comme je le suppose, vous prenez le parti de l'amour, qui me

paraît aussi celui de la raison, je crois qu'il est de la prudence

de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué; laissez-vous

attendre tout simplement; si vous risquez de donner une raison, on

sera peut-être tenté de la vérifier. Les femmes sont curieuses et

obstinées; tout peut se découvrir; je viens, comme vous savez, d'en

être moi-même un exemple. Mais si vous laissez l'espoir, comme il sera

soutenu par la vanité, il ne sera perdu que longtemps après l'heure

propre aux informations; alors demain vous aurez à choisir l'obstacle

insurmontable qui vous aura retenu: vous aurez été malade, mort s'il

le faut, ou toute autre chose dont vous serez également désespéré, et

tout se raccommodera.

Au reste, pour quelque côté que vous vous décidiez, je vous prie

seulement de m'en instruire, et comme je n'y ai pas d'intérêt, je

trouverai toujours que vous avez bien fait. Adieu, mon cher ami.

Ce que j'ajoute encore, c'est que je regrette Mme de Tourvel; c'est que

je suis au désespoir d'être séparé d'elle, c'est que je paierais de la

moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah! croyez-moi,

on n'est heureux que par l'amour.

_Paris, ce 5 décembre 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 175 / 207 题