LETTRE CXXXV

_La Présidente de TOURVEL à Madame de ROSEMONDE._

J'essaie de vous écrire, sans savoir encore si je le pourrai. Ah!

Dieu, quand je songe qu'à ma dernière lettre c'était l'excès de mon

bonheur qui m'empêchait de la continuer! C'est celui de mon désespoir

qui m'accable à présent; qui ne me laisse de force que pour sentir mes

douleurs, et m'ôte celle de les exprimer.

Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a jamais aimée. L'amour

ne s'en va pas ainsi. Il me trompe, il me trahit, il m'outrage. Tout

ce qu'on peut réunir d'infortunes, d'humiliations, je les éprouve, et

c'est de lui qu'elles me viennent.

Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon: j'étais si loin d'en

avoir! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter. Je l'ai vu: que

pourrait-il me dire pour se justifier?... Mais que lui importe! il ne

le tentera seulement pas... Malheureuse! que lui feront tes reproches

et tes larmes? c'est bien de toi qu'il s'occupe!...

Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée, livrée même... et à qui?... une

vile créature... Mais que dis-je? Ah! j'ai perdu jusqu'au droit de

la mépriser. Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable

que moi. Oh! que la peine est douloureuse, quand elle s'appuie sur le

remords! Je sens mes tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie;

quelque indigne que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez

cependant pour moi, si vous pouvez vous former l'idée de ce que je

souffre.

Je viens de relire ma lettre, et je m'aperçois qu'elle ne peut vous

instruire de rien; je vais donc tâcher d'avoir le courage de vous

raconter ce cruel événement. C'était hier; je devais pour la première

fois depuis mon retour, souper hors de chez moi. Valmont vint me

voir à cinq heures; jamais il ne m'avait paru si tendre. Il me fit

connaître que mon projet de sortir le contrariait, et vous jugez que

j'eus bientôt celui de rester chez moi. Cependant, deux heures après,

et tout à coup, son air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais

s'il me sera échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire; quoi qu'il

en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler une affaire qui

l'obligeait de me quitter, et il s'en alla: ce ne fut pourtant pas sans

m'avoir témoigné des regrets très vifs, qui me parurent tendres, et

qu'alors je crus sincères.

Rendue à moi-même, je jugeai plus convenable de ne pas me dispenser

de mes premiers engagements, puisque j'étais libre de les remplir. Je

finis ma toilette et montai en voiture. Malheureusement mon cocher

me fit passer devant l'Opéra, et je me trouvai dans l'embarras de la

sortie; j'aperçus à quatre pas devant moi, et dans la file à côté de

la mienne, la voiture de Valmont. Le cœur me battit aussitôt, mais ce

n'était pas de crainte; et la seule idée qui m'occupait était le désir

que ma voiture avançât. Au lieu de cela, ce fut la sienne qui fut

forcée de reculer et qui se trouva à côté de la mienne. Je m'avançai

sur-le-champ: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés une

fille, bien connue pour telle! Je me retirai, comme vous pouvez penser,

et c'en était déjà bien assez pour navrer mon cœur: mais ce que vous

aurez peine à croire c'est que cette même fille, apparemment instruite

par une odieuse confidence, n'a pas quitté la portière de la voiture,

ni cessé de me regarder, avec des éclats de rire à faire scène.

Dans l'anéantissement où j'en fus, je me laissai pourtant conduire dans

la maison où je devais souper: mais il me fut impossible d'y rester;

je me sentais à chaque instant, prête à m'évanouir, et surtout je ne

pouvais retenir mes larmes.

En rentrant, j'écrivis à M. de Valmont, et lui envoyai ma lettre

aussitôt; il n'était pas chez lui. Voulant à quelque prix que ce fût,

sortir de cet état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec

ordre de l'attendre: mais avant minuit mon domestique revint en me

disant que le cocher, qui était de retour, lui avait dit que son maître

ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre

chose à faire qu'à lui redemander mes lettres et le prier de ne plus

revenir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence; mais,

sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi; il ne s'est

point encore présenté, et je n'ai pas même reçu un mot de lui.

A présent, ma chère amie, je n'ai plus rien à ajouter: vous voilà

instruite, et vous connaissez mon cœur. Mon seul espoir est de n'avoir

pas longtemps encore à affliger votre sensible amitié.

_Paris, ce 15 novembre 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 155 / 207 题