LETTRE CXIII

_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._

Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu'on commence à s'occuper

de vous à Paris, qu'on y remarque votre absence et que déjà on en

devine la cause. J'étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit

positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque

et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les

envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées.

Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces

bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre

présence.

Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste

pas, vous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus

facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous

et oser vous combattre, car lequel d'entre eux ne se croit pas plus

fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes

que vous avez affichées, toutes celles que vous n'avez pas eues vont

tenter de détromper le public, tandis que les autres s'efforceront

de l'abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être

autant au-dessous de votre valeur que vous l'avez été au-dessus jusqu'à

présent.

Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un

caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite

Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en

restant à dix lieues d'elle que vous vous en passerez la fantaisie.

Croyez-vous qu'elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà

plus à vous ou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de

vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion

de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous

obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour

y puisse rien..., au contraire.

En effet, si votre présidente _vous adore_, comme vous me l'avez tant

dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent

être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce

que vous dites, ce que vous pensez et jusqu'à la moindre des choses

qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des

privations qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la

table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille

avidement et s'en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent

toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de

se livrer à l'appétit du reste.

De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas

que chaque lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermon, et

tout ce qu'elle croit propre _à corroborer sa sagesse et fortifier

sa vertu_[46]. Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se

défendre et à l'autre pour vous nuire?

[46] _On ne s'avise jamais de tout!_ comédie.

Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous

croyez avoir faite au changement de confidente. D'abord, Mme de

Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus

ingénieuse que l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne

l'engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu

a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque

absolument fausse.

Il n'est pas vrai que _plus les femmes vieillissent et plus elles

deviennent rêches et sévères_. C'est de quarante à cinquante ans que le

désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées

d'abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent

encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il

leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice,

mais dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux classes.

La plus nombreuse, celle de femmes qui n'ont eu pour elles que leur

figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n'en

sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion;

celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un

peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus

que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans

existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce

qu'elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.

L'autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est

celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n'ayant pas négligé

de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de

la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit

les parures qu'elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci

ont pour l'ordinaire le jugement très sain et l'esprit à la fois

solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par

l'attachante bonté et encore l'enjouement dont le charme augmente en

proportion de l'âge; c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte

à se rapprocher de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alors,

loin d'être comme vous le dites, _rêches et sévères_, l'habitude de

l'indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et

surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles

tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près

de la facilité.

Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant toujours recherché

les vieilles femmes dont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des

suffrages, j'ai rencontré plusieurs d'entre elles auprès de qui

l'inclination me ramenait autant que l'intérêt. Je m'arrête là, car à

présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j'aurais peur

que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et

que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez

déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.

Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite

écolière, je ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans

vos projets. Vous l'avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut

pas être là un goût. Ce n'est même pas, à vrai dire, une entière

jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle

pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère,

mais vous n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous

en êtes aperçu, mais moi j'en ai la preuve dans la dernière lettre

qu'elle m'a écrite[47]; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez

donc que quand elle parle de vous, c'est toujours _M. de Valmont_; que

toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n'aboutissent

jamais qu'à Danceny; et lui, elle ne l'appelle pas monsieur, c'est bien

toujours _Danceny_ seulement. Par là, elle le distingue de tous les

autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu'avec

lui. Si une telle conquête vous paraît _séduisante_, si les plaisirs

qu'elle donne _vous attachent_, assurément vous êtes modeste et peu

difficile. Que vous la gardiez, j'y consens; cela entre même dans mes

projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart

d'heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre,

par exemple, de se rapprocher de Danceny qu'après le lui avoir fait un

peu plus oublier.

[47] Voyez la lettre CIX.

Avant de cesser de m'occuper de vous pour venir à moi, je veux encore

vous dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre

est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n'êtes pas

inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je

tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je

vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens

qu'elle n'aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce

une distraction et je m'ennuie à périr.

Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan, Belleroche m'est

devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attention, de

tendresse, de _vénération_, que je n'y peux plus tenir. Sa colère, dans

le premier moment, m'avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la

calmer, car c'eût été me compromettre que de le laisser faire: et il

n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai donc pris le

parti de lui montrer plus d'amour pour en venir à bout plus facilement:

mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m'excède par

son enchantement éternel. Je remarque surtout l'insultante confiance

qu'il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme

à lui pour toujours. J'en suis vraiment humiliée. Il me prise donc

bien peu, s'il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas

dernièrement que je n'aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le

coup, j'ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper

sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant

monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu'il est bien fait

et d'une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n'est au fait

qu'un manœuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.

J'essaie déjà depuis quinze jours, et j'ai employé tour à tour,

la froideur, le caprice, l'humeur, les querelles; mais le tenace

personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un

parti plus violent, en conséquence je l'emmène à ma campagne, nous

partons après-demain. Il n'y aura avec nous que quelques personnes

désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant

de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel

point d'amour et de caresses, nous y vivrons si bien l'un pour l'autre

uniquement, que je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin de ce

voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s'il n'en revient pas

plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j'y consens, que je

n'en sais pas plus que vous.

Le prétexte de cette espèce de retraite est de m'occuper sérieusement

de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement

de l'hiver. J'en suis bien aise; car il est vraiment désagréable

d'avoir ainsi toute sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois

inquiète de l'événement; d'abord j'ai raison, tous mes avocats me

l'assurent; et quand je ne l'aurais pas, je serais donc bien maladroite

si je ne savais pas gagner un procès, où je n'ai pour adversaires

que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne

faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j'aurai

effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas

gai? cependant s'il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je

ne regretterai pas mon temps.

A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent.

Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien,

c'est Danceny. Vous êtes étonné, n'est-ce pas? car enfin je ne suis pas

encore réduite à l'éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d'être

excepté; il n'a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité.

Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les

soupçons, et on ne l'en trouve que plus aimable quand il se livre

dans le tête-à-tête. Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour

mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile

de l'amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens

que j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant

d'esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès

de cette petite imbécile de Volanges! J'espère qu'il se trompe en

croyant l'aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n'est pas que je

sois jalouse d'elle; mais c'est que ce serait un meurtre, et je veux

en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à

ce qu'il ne puisse se rapprocher de _sa Cécile_ (comme il a encore

la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus

d'empire qu'on ne croit, et je ne serais sûre de rien s'il la revoyait

à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de

tout et j'en réponds.

J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j'en ai fait

le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j'aurais craint qu'il

ne s'aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais

au désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au

moins m'offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu'il

faudrait être pour être vraiment digne de lui.

_Paris, ce 15 octobre 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 133 / 207 题