LETTRE CX

_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._

Puissances _du Ciel, j'avais une âme pour la douleur, donnez-m'en une

pour la félicité_[42]! C'est, je crois, le tendre Saint-Preux qui

s'exprime ainsi. Mieux partagé que lui, je possède à la fois les deux

existences. Oui, mon amie, je suis en même temps, très heureux et très

malheureux, et puisque vous avez mon entière confiance, je vous dois le

double récit de mes peines et de mes plaisirs.

[42] _Nouvelle Héloïse._

Sachez donc que mon ingrate dévote me tient toujours rigueur. J'en

suis à ma quatrième lettre renvoyée. J'ai peut-être tort de dire la

quatrième, car ayant bien deviné dès le premier renvoi, qu'il serait

suivi de beaucoup d'autre, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps,

j'ai pris le parti de mettre mes doléances en lieux communs, de ne

point dater, et depuis le second courrier, c'est toujours la même

lettre qui va et vient; je ne fais que changer d'enveloppe. Si ma belle

finit comme finissent ordinairement les belles et s'attendrit un jour,

au moins de lassitude, elle gardera enfin la missive et il sera temps

alors de me remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de

correspondance, je ne peux pas être parfaitement instruit.

J'ai découvert pourtant que la légère personne a changé de confidente;

au moins me suis-je assuré que, depuis son départ du château, il n'est

venu aucune lettre d'elle pour Mme de Volanges, tandis qu'il en est

venu deux pour la vieille Rosemonde, et comme celle-ci ne nous en a

rien dit, comme elle n'ouvre plus la bouche de _sa chère belle_, dont

auparavant elle parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui

avait la confidence. Je présume que d'une part, le besoin de parler

de moi, et de l'autre la petite honte de revenir vis-à-vis de Mme de

Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit cette

grande révolution. Je crains encore d'avoir perdu au change, car plus

les femmes vieillissent et plus elles deviennent revêches et sévères.

La première lui aurait bien dit plus de mal de moi; mais celle-ci lui

en dira plus de l'amour, et la sensible prude a bien plus de frayeur du

sentiment que de la personne.

Le seul moyen de me mettre au fait est, comme vous voyez, d'intercepter

le commerce clandestin. J'en ai déjà envoyé l'ordre à mon chasseur, et

j'en attends l'exécution de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien

faire qu'au hasard; aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement

tous les moyens connus, tous ceux des romans et de mes mémoires

secrets; je n'en trouve aucun qui convienne, ni aux circonstances de

l'aventure, ni au caractère de l'héroïne. La difficulté ne serait pas

de m'introduire chez elle, même la nuit, même encore de l'endormir et

d'en faire une nouvelle Clarisse; mais après plus de deux mois de soins

et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers, me traîner

servilement sur la trace des autres, et triompher sans gloire!... Non

elle n'aura pas _les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu_[43].

Ce n'est pas assez pour moi de la posséder, je veux qu'elle se livre.

Or, il faut pour cela non seulement pénétrer jusqu'à elle, mais y

arriver de son aveu; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter,

surtout lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle

saura le surmonter ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faire,

plus j'en trouve l'exécution difficile, et dussiez-vous encore vous

moquer de moi, je vous avouerai que mon embarras redouble à mesure que

je m'en occupe davantage.

[43] _Nouvelle Héloïse._

La tête m'en tournerait, je crois, sans les heureuses distractions que

me donne notre commune pupille; c'est à elle que je dois d'avoir encore

à faire autre chose que des élégies.

Croiriez-vous que cette petite fille était tellement effarouchée, qu'il

s'est passé trois grands jours avant que votre lettre ait produit tout

son effet? Voilà comme une seule idée fausse peut gâter le plus heureux

naturel!

Enfin, ce n'est que samedi qu'on est venu tourner autour de moi et me

balbutier quelques mots; encore prononcés si bas et tellement étouffés

par la honte, qu'il était impossible de les entendre. Mais la rougeur

qu'ils causèrent m'en fit deviner le sens. Jusque-là, je m'étais tenu

fier; mais fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre

d'aller trouver, le soir même la jolie pénitente; et cette grâce de ma

part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un si grand bienfait.

Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets ni les miens, j'ai

résolu de profiter de cette occasion pour connaître au juste la valeur

de cette enfant, et aussi pour accélérer son éducation. Mais pour

suivre ce travail avec plus de liberté j'avais besoin de changer le

lieu de nos rendez-vous, car un simple cabinet, qui sépare la chambre

de votre pupille de celle de sa mère ne pouvait lui inspirer assez de

sécurité pour la laisser se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis

de faire _innocemment_ quelque bruit, qui pût lui causer assez de

crainte pour la décider à prendre à l'avenir, un asile plus sûr; elle

m'a encore épargné ce soin.

La petite personne est rieuse, et, pour favoriser sa gaieté, je

m'avisai dans nos entr'actes, de lui raconter toutes les aventures

scandaleuses qui me passaient par la tête, et pour les rendre plus

piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais toutes sur

le compte de sa maman, que je me plaisais à chamarrer ainsi de vices et

de ridicules.

Ce n'était pas sans motif que j'avais fait ce choix; il encourageait

mieux que tout autre ma timide écolière, et je lui inspirais en même

temps le plus profond mépris pour sa mère. J'ai remarqué depuis

longtemps, que si ce moyen n'est pas toujours nécessaire à employer

pour séduire une jeune fille, il est indispensable et souvent même le

plus efficace, quand on veut la dépraver; car celle qui ne respecte

pas sa mère ne se respectera pas elle-même: vérité morale que je crois

si utile que j'ai été bien aise de fournir un exemple à l'appui du

précepte.

Cependant votre pupille, qui ne songeait pas à la morale, étouffait

de rire à chaque instant, et enfin, une fois elle pensa éclater. Je

n'eus pas de peine à lui faire croire qu'elle avait fait _un bruit

affreux_. Je feignis une grande frayeur, qu'elle partagea facilement.

Pour qu'elle s'en ressouvînt mieux, je ne permis plus au plaisir de

reparaître, et la laissai seule trois heures plus tôt que de coutume;

aussi convînmes-nous, en nous séparant, que dès le lendemain ce serait

dans ma chambre que nous nous rassemblerions.

Je l'y ai déjà reçue deux fois, et dans ce court intervalle l'écolière

est devenue presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité, je

lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances! je n'ai excepté que les

précautions.

Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne de dormir une grande partie du

jour, et comme la société actuelle du château n'a rien qui m'attire,

à peine parais-je une heure au salon dans la journée. J'ai même

d'aujourd'hui, pris le parti de manger dans ma chambre et je ne compte

plus la quitter que pour de courtes promenades. Ces bizarreries

passent sur le compte de ma santé. J'ai déclaré que j'étais _perdu de

vapeurs_; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en coûte que de

parler d'une voix lente et éteinte. Quant au changement de ma figure,

fiez-vous-en à votre pupille. _L'amour y pourvoira[44]._

[44] Regnard, _Folies amoureuses_.

J'occupe mon loisir en rêvant aux moyens de reprendre sur mon ingrate

les avantages que j'ai perdus, et aussi à composer une espèce de

catéchisme de débauche, à l'usage de mon écolière. Je m'amuse à

n'y rien nommer que par le mot technique, et je ris d'avance de

l'intéressante conversation que cela doit fournir entre elle et

Gercourt la première nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant

que l'ingénuité avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de

cette langue! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cet

enfant est réellement séduisant. Ce contraste de la candeur naïve avec

le langage de l'effronterie, ne laisse pas de faire de l'effet; et, je

ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.

Peut-être je me livre trop à celle-ci, puisque j'y compromets mon

temps et ma santé; mais j'espère que ma feinte maladie, outre qu'elle

me sauvera l'ennui du salon, pourra m'être encore de quelque utilité

auprès de l'austère dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant

avec la douce sensibilité! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà

instruite de ce grand événement et j'ai beaucoup d'envie de savoir

ce qu'elle en pense; d'autant plus que je parierais bien qu'elle ne

manquera pas de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma

santé sur l'impression qu'il fera sur elle.

Vous voilà, ma belle amie, au courant de mes affaires comme moi-même.

Je désire avoir bientôt des nouvelles plus intéressantes à vous

apprendre, et je vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en

promets, je compte pour beaucoup la récompense que j'attends de vous.

_Du château de..., ce 11 octobre 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 130 / 207 题