LETTRE CI

_Le Vicomte de VALMONT à AZOLAN, son chasseur._

(_Jointe à la précédente._)

Il faut que vous soyez bien imbécile, vous qui êtes parti d'ici ce

matin, de n'avoir pas su que Mme de Tourvel en partait aussi, ou, si

vous l'avez su, de n'être pas venu m'en avertir. A quoi sert-il donc

que vous dépensiez mon argent à vous enivrer avec les valets? que le

temps que vous devriez employer à me servir vous le passiez à faire

l'agréable auprès des femmes de chambre, si je n'en suis pas mieux

informé de ce qui se passe? Voilà pourtant de vos négligences! Mais je

vous préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci,

ce sera la dernière que vous aurez à mon service.

Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui se passe chez Mme de

Tourvel: de sa santé; si elle dort; si elle est triste ou gaie; si elle

sort souvent et chez qui elle va; si elle reçoit du monde chez elle et

qui y vient; à quoi elle passe son temps; si elle a de l'humeur avec

ses femmes, particulièrement avec celle qu'elle avait amenée ici; ce

qu'elle fait quand elle est seule; si, quand elle lit, elle lit de

suite ou si elle interrompt sa lecture pour rêver; de même quand elle

écrit. Songez aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses lettres

à la poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission à

sa place, et quand il acceptera, ne faites partir que celles qui vous

paraîtront indifférentes et envoyez-moi les autres, surtout celles à

Mme de Volanges, si vous en rencontrez.

Arrangez-vous pour être encore quelque temps l'amant heureux de

votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous l'avez cru, faites-la

consentir à se partager et n'allez pas vous piquer d'une ridicule

délicatesse: vous serez dans le cas de bien d'autres qui valent mieux

que vous. Si pourtant votre second se rendait trop importun, si

vous vous aperceviez par exemple, qu'il occupât trop Julie pendant

la journée et qu'elle en fût moins souvent auprès de sa maîtresse,

écartez-le par quelques moyens ou cherchez-lui querelle; n'en craignez

pas les suites, je vous soutiendrai. Surtout ne quittez pas cette

maison. C'est par l'assiduité qu'on voit tout et qu'on voit bien. Si

même le hasard faisait renvoyer quelqu'un des gens, présentez-vous pour

le remplacer, comme n'étant plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous

m'avez quitté pour chercher une maison plus tranquille et plus réglée.

Tâchez enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à

mon service pendant ce temps; ce sera comme chez la duchesse de *** et,

par la suite Mme de Tourvel vous en récompensera de même.

Si vous aviez assez d'adresse et de zèle, cette instruction devrait

suffire; mais, pour suppléer à l'un et à l'autre, je vous envoie

de l'argent. Le billet ci-joint vous autorise, comme vous verrez, à

toucher vingt-cinq louis chez mon homme d'affaires, car je ne doute pas

que vous ne soyez sans le sou. Vous emploierez de cette somme, ce qui

sera nécessaire pour décider Julie à établir une correspondance avec

moi. Le reste servira à faire boire les gens. Ayez soin, autant que

cela se pourra, que ce soit chez le suisse de la maison, afin qu'il

aime à vous y voir venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos

plaisirs que je veux payer, mais vos services.

Accoutumez Julie à observer tout et à tout rapporter, même ce qui lui

paraîtrait minutieux. Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles

que d'en omettre une intéressante, et souvent ce qui paraît indifférent

ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ

s'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention, aussitôt

cette lettre reçue, vous enverrez Philippe sur le cheval de commission,

s'établir à ***[40]; il y restera jusqu'à nouvel ordre; ce sera un

relais en cas de besoin. Pour la correspondance courante la poste

suffira.

[40] Village à moitié chemin de Paris au château de Mme de Rosemonde.

Prenez garde de perdre cette lettre. Relisez-la tous les jours, tant

pour vous assurer de ne rien oublier que pour être sûr de l'avoir

encore. Faites enfin tout ce qu'il faut faire quand on est honoré de ma

confiance. Vous savez que si je suis content de vous, vous le serez de

moi.

_Du château de..., ce 3 octobre 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 120 / 207 题