LETTRE LXXXII

_CÉCILE VOLANGES au Chevalier DANCENY._

Mon Dieu, que votre lettre m'a fait de peine! J'avais bien besoin

d'avoir tant d'impatience de la recevoir! J'espérais y trouver de la

consolation, et voilà que je suis plus affligée qu'avant de l'avoir

reçue. J'ai bien pleuré en la lisant: ce n'est pas cela que je vous

reproche; j'ai déjà bien pleuré des fois à cause de vous sans que ça me

fasse de la peine. Mais, cette fois-ci, ce n'est pas la même chose.

Qu'est-ce donc que vous voulez dire, que votre amour devient un

tourment pour vous, que vous ne pouvez plus vivre ainsi, ni soutenir

plus longtemps votre situation? Est-ce que vous allez cesser de

m'aimer, parce que cela n'est pas si agréable qu'autrefois? Il me

semble que je ne suis pas plus heureuse que vous, bien au contraire;

et pourtant je ne vous aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a

pas écrit, ce n'est pas ma faute; je n'ai pas pu l'en prier, parce que

je n'ai pas été seule avec lui et que nous sommes convenus que nous ne

nous parlerions jamais devant le monde; et ça, c'est encore pour nous,

afin qu'il puisse faire plus tôt ce que vous désirez. Je ne dis pas que

je ne le désire pas aussi, et vous devez en être bien sûr: mais comment

voulez-vous que je fasse? Si vous croyez que c'est si facile, trouvez

donc le moyen, je ne demande pas mieux.

Croyez-vous qu'il me soit bien agréable d'être grondée tous les jours

par maman, elle qui auparavant ne me disait jamais rien, bien au

contraire? A présent, c'est pis que si j'étais au couvent. Je m'en

consolais pourtant en songeant que c'était pour vous; il y avait même

des moments où je trouvais que j'en étais bien aise; mais quand je

vois que vous êtes fâché aussi, et ça sans qu'il y ait du tout de ma

faute, je deviens plus chagrine que pour tout ce qui vient de m'arriver

jusqu'ici.

Rien que pour recevoir vos lettres c'est un embarras, que si M. de

Valmont n'était pas aussi complaisant et aussi adroit qu'il l'est, je

ne saurais comment faire, et pour vous écrire c'est plus difficile

encore. De toute la matinée je n'ose pas, parce que maman est tout près

de moi et qu'elle vient à tout moment dans ma chambre. Quelquefois

je le peux l'après-midi, sous prétexte de chanter ou de jouer de la

harpe; encore faut-il que j'interrompe à chaque instant pour qu'on

entende que j'étudie. Heureusement ma femme de chambre s'endort

quelquefois le soir, et je lui dis que je me coucherai bien toute

seule, afin qu'elle s'en aille et me laisse de la lumière. Et puis il

faut que je me mette sous mon rideau pour qu'on ne puisse pas voir de

clarté, et puis que j'écoute au moindre bruit pour pouvoir tout cacher

dans mon lit si on venait. Je voudrais que vous y fussiez pour voir!

Vous verriez bien qu'il faut bien aimer pour faire ça. Enfin il est

bien vrai que je fais tout ce que je peux et que je voudrais pouvoir en

faire davantage.

Assurément je ne refuse pas de vous dire que je vous aime et que je

vous aimerai toujours; jamais je ne l'ai dit de meilleur cœur, et

vous êtes fâché! Vous m'aviez pourtant bien assuré, avant que je vous

l'eusse dit, que cela suffisait pour vous rendre heureux. Vous ne

pouvez pas le nier: c'est dans vos lettres. Quoique je ne les aie plus,

je m'en souviens comme quand je les lisais tous les jours. Et parce que

nous voilà absents, vous ne pensez plus de même! Mais cette absence ne

durera pas toujours, peut-être? Mon Dieu, que je suis malheureuse, et

c'est bien vous qui en êtes cause!...

A propos de vos lettres, j'espère que vous avez gardé celles que maman

m'a prises et qu'elle vous a renvoyées; il faudra bien qu'il vienne un

temps où je ne serai plus si gênée qu'à présent, et vous me les rendrez

toutes. Comme je serai heureuse quand je pourrai les garder toujours

sans que personne ait rien à y voir! A présent je les remets à M. de

Valmont, parce qu'il y aurait trop à risquer autrement; malgré cela, je

ne lui en rends jamais que cela ne me fasse bien de la peine.

Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon cœur. Je vous aimerai

toute ma vie. J'espère qu'à présent vous n'êtes plus fâché, et si j'en

étais sûre je ne le serais plus moi-même. Écrivez-moi le plus tôt que

vous pourrez, car je sens que jusque-là je serai toujours triste.

_Du château de..., ce 21 septembre 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 101 / 207 题