LETTRE LXI

_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._

Ma chère Sophie, plains ta Cécile, ta pauvre Cécile: elle est bien

malheureuse! Maman sait tout. Je ne conçois pas comment elle a pu se

douter de quelque chose, et pourtant elle a tout découvert. Hier au

soir, maman me parut bien avoir un peu d'humeur, mais je n'y fis pas

grande attention et même, en attendant que sa partie fût finie, je

causai très gaiement avec Mme de Merteuil, qui avait soupé ici, et

nous parlâmes beaucoup de Danceny. Je ne crois pourtant pas qu'on ait

pu nous entendre. Elle s'en alla et je me retirai dans mon appartement.

Je me déshabillais quand maman entra et fit sortir ma femme de chambre;

elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit

cette demande me causa un tremblement si fort que je pouvais à peine

me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver, mais enfin il

fallut obéir. Le premier tiroir qu'elle ouvrit fut justement celui où

étaient les lettres du chevalier Danceny. J'étais si troublée que,

quand elle me demanda ce que c'était, je ne sus lui répondre autre

chose, sinon que ce n'était rien; mais quand je la vis commencer à lire

celle qui se présentait la première, je n'eus que le temps de gagner

un fauteuil et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance.

Aussitôt que je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma femme de

chambre, se retira en me disant de me coucher. Elle a emporté toutes

les lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je songe qu'il me

faudra reparaître devant elle. Je n'ai fait que pleurer toute la nuit.

Je t'écris au point du jour, dans l'espoir que Joséphine viendra. Si je

peux lui parler seule, je la prierai de remettre chez Mme de Merteuil

un petit billet que je vais lui écrire; sinon, je le mettrai dans ta

lettre et tu voudras bien l'envoyer comme de toi. Ce n'est que d'elle

que je puis recevoir quelque consolation. Au moins, nous parlerons de

lui, car je n'espère plus le voir. Je suis bien malheureuse! Elle aura

peut-être la bonté de se charger d'une lettre pour Danceny. Je n'ose

pas me confier à Joséphine pour cet objet, et encore moins à ma femme

de chambre, car c'est peut-être elle qui aura dit à ma mère que j'avais

des lettres dans mon secrétaire.

Je ne t'écrirai pas plus longuement, parce que je veux avoir le

temps d'écrire à Mme de Merteuil et aussi à Danceny, pour avoir ma

lettre toute prête, si elle veut bien s'en charger. Après cela, je

me recoucherai, pour qu'on me trouve au lit quand on entrera dans ma

chambre. Je dirai que je suis malade, pour me dispenser de passer chez

maman. Je ne mentirai pas beaucoup; sûrement je souffre plus que si

j'avais la fièvre. Les yeux me brûlent à force d'avoir pleuré, et j'ai

un poids sur l'estomac qui m'empêche de respirer. Quand je songe que

je ne verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu, ma chère

Sophie. Je ne peux pas t'en dire davantage, les larmes me suffoquent.

_De..., ce 7 septembre 17**._

_Nota._--On a supprimé la lettre de Cécile Volanges à la

marquise, parce qu'elle ne contenait que les mêmes faits de la

lettre précédente et avec moins de détails. Celle au chevalier

Danceny ne s'est point retrouvée; on en verra la raison dans la

lettre LXIII, de Mme de Merteuil au Vicomte.

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 80 / 207 题