_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
Quelque dures que soient, madame, les conditions que vous m'imposez, je
ne me refuse pas de les remplir. Je sens qu'il me serait impossible de
contrarier aucun de vos désirs. Une fois d'accord sur ce point, j'ose
me flatter qu'à mon tour vous me permettrez de vous faire quelques
demandes, bien plus faciles à accorder que les vôtres, et que pourtant
je ne veux obtenir que de ma soumission parfaite à votre volonté.
L'une, que j'espère qui sera sollicitée par votre justice, est de
vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès de vous; ils me font,
ce me semble, assez de mal pour que j'aie le droit de les connaître;
l'autre, que j'attends de votre indulgence, est de vouloir bien me
permettre de vous renouveler quelquefois l'hommage d'un amour qui va
plus que jamais mériter votre pitié.
Songez, madame, que je m'empresse de vous obéir, lors même que je ne
peux le faire qu'aux dépens de mon bonheur; je dirai plus, malgré la
persuasion où je suis que vous ne désirez mon départ que pour vous
sauver le spectacle, toujours pénible, de l'objet de votre injustice.
Convenez-en, madame, vous craignez moins un public trop accoutumé à
vous respecter pour oser porter de vous un jugement désavantageux, que
vous n'êtes gênée par la présence d'un homme qu'il vous est plus facile
de punir que de blâmer. Vous m'éloignez de vous comme on détourne ses
regards d'un malheureux qu'on ne veut pas secourir.
Mais tandis que l'absence va redoubler mes tourments, à quelle autre
qu'à vous puis-je adresser mes plaintes? de quelle autre puis-je
attendre des consolations qui vont me devenir si nécessaires? Me les
refuserez-vous, quand vous seule causez mes peines?
Sans doute vous ne serez pas étonnée non plus qu'avant de partir j'aie
à cœur de justifier auprès de vous, les sentiments que vous m'avez
inspirés; comme aussi que je ne trouve le courage de m'éloigner qu'en
en recevant l'ordre de votre bouche.
Cette double raison me fait vous demander un moment d'entretien.
Inutilement voudrions-nous y suppléer par lettres; on écrit des volumes
et on explique mal ce qu'un quart d'heure de conversation suffit
pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement le temps de me
l'accorder, car, quelque empressé que je sois de vous obéir, vous savez
que Mme de Rosemonde est instruite de mon projet de passer chez elle
une partie de l'automne, et il faudra au moins que j'attende une lettre
pour pouvoir prétexter une affaire qui me force à partir.
Adieu, madame, jamais ce mot ne m'a tant coûté à écrire que dans ce
moment où il me ramène à l'idée de notre séparation. Si vous pouviez
imaginer ce qu'elle me fait souffrir, j'ose croire que vous me sauriez
quelque gré de ma docilité. Recevez au moins, avec plus d'indulgence,
l'assurance et l'hommage de l'amour le plus tendre et le plus
respectueux.
_De..., ce 26 août 17**._