LETTRE XXII

_La présidente de TOURVEL à Madame de VOLANGES._

Vous serez sans doute bien aise, Madame, de connaître un trait de

M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me semble, avec tous ceux

sous lesquels on vous l'a représenté. Il est si pénible de penser

désavantageusement de qui que ce soit, si fâcheux de ne trouver que des

vices chez ceux qui auraient toutes les qualités nécessaires pour faire

aimer la vertu! Enfin vous aimez tant à user d'indulgence que c'est

vous obliger que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement

trop rigoureux. M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette faveur,

je dirais presque cette justice; et voici sur quoi je le pense.

Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient faire supposer

quelque projet de sa part dans les environs, comme l'idée vous en

était venue, idée que je m'accuse d'avoir saisie peut-être avec trop

de vivacité. Heureusement pour lui, et surtout pour nous, puisque cela

nous sauve d'être injustes, un de mes gens devait aller du même côté

que lui[18], et c'est par là que ma curiosité répréhensible, mais

heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté que M. de Valmont, ayant

trouvé au village de... une malheureuse famille dont on vendait les

meubles, faute d'avoir pu payer les impositions, non seulement s'était

empressé d'acquitter la dette de ces pauvres gens, mais même leur avait

donné une somme d'argent assez considérable. Mon domestique a été

témoin de cette vertueuse action, et il m'a rapporté de plus que les

paysans, causant entre eux et avec lui, avaient dit qu'un domestique,

qu'ils ont désigné et que le mien croit être celui de M. de Valmont,

avait pris hier des informations sur ceux des habitants du village qui

pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n'est même

plus seulement une compassion passagère et que l'occasion détermine:

c'est le projet formé de faire du bien; c'est la sollicitude de la

bienfaisance, c'est la plus belle vertu des plus belles âmes; mais,

soit hasard ou projet, c'est toujours une action louable et dont le

seul récit m'a attendrie jusqu'aux larmes. J'ajouterai de plus, et

toujours par justice, que quand je lui ai parlé de cette action, de

laquelle il ne disait mot, il a commencé par s'en défendre et a eu

l'air d'y mettre si peu de valeur lorsqu'il en eut convenu, que sa

modestie en doublait le mérite.

[18] Mme de Tourvel n'ose donc pas dire que c'était par son ordre?

A présent, dites-moi, ma respectable amie, si M. de Valmont est en

effet un libertin sans retour? S'il n'est que cela et se conduit

ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes? Quoi! les méchants

partageraient-ils avec les bons le plaisir sacré de la bienfaisance?

Dieu permettrait-il qu'une famille vertueuse reçût, de la main d'un

scélérat, des secours dont elle rendrait grâces à sa divine Providence?

et pourrait-il se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs

bénédictions sur un réprouvé? Non. J'aime mieux croire que ces erreurs,

pour être longues, ne sont pas éternelles, et je ne puis penser que

celui qui fait du bien soit l'ennemi de la vertu. M. de Valmont n'est

peut-être qu'un exemple de plus du danger des liaisons. Je m'arrête

à cette idée qui me plaît. Si, d'une part, elle peut servir à le

justifier dans votre esprit, de l'autre elle me rend de plus en plus

précieuse l'amitié tendre qui m'unit à vous pour la vie.

J'ai l'honneur d'être, etc.

_P.-S._--Mme de Rosemonde et moi nous allons, dans l'instant, voir

aussi l'honnête et malheureuse famille, et joindre nos secours tardifs

à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons avec nous. Nous donnerons au

moins à ces bonnes gens le plaisir de revoir leur bienfaiteur; c'est,

je crois, tout ce qu'il nous a laissé à faire.

_De..., ce 20 août 17**._

Les liaisons dangereuses Lettres recueillies dans une Société et publiées pour l'instruction de quelques autres · 第 40 / 207 题