Au milieu de ce déchirement, je m'arrêtai à quelques pas de Juliette et
je la regardai. Elle avait le visage tourné vers la muraille; mais une
glace de quinze pieds de haut, qui remplissait le panneau, me permettait
de voir son visage. Elle était pâle comme la mort, et ses yeux étaient
fermés comme dans le sommeil; il y avait plus de fatigue encore que de
douleur dans l'expression de sa figure, et c'était là précisément la
situation de son âme: l'épuisement et la nonchalance l'emportaient sur
le dernier bouillonnement des passions. J'espérai.
Je l'appelai doucement, et elle me regarda d'un air étonné, comme si sa
mémoire perdait la faculté de conserver les faits en même temps que son
âme perdait la force de ressentir le dépit.
--Que veux-tu, me dit-elle, et pourquoi me réveilles-tu?
--Juliette, lui dis-je, je t'ai offensée, pardonne-le-moi; j'ai blessé
ton coeur...
--Non, dit-elle en portant une main à son front et en me tendant
l'autre, tu as blessé mon orgueil seulement. Je t'en prie, Aleo,
souviens-toi que je n'ai rien, que je vis de tes dons, et que l'idée de
ma dépendance m'humilie. Tu as été bon et généreux envers moi, je le
sais; lu me combles de soins, tu me couvres de pierreries, tu m'accables
de ton luxe et de ta magnificence; sans toi je serais morte dans quelque
hôpital d'indigents, ou je serais enfermée dans une maison de fous. Je
sais tout cela. Mais souviens-toi, Bustamente, que tu as fait tout cela
malgré moi, que tu m'as prise à demi morte, et que tu m'as secourue sans
que j'eusse le moindre désir de l'être; souviens-toi que je voulais
mourir et que tu as passé bien des nuits à mon chevet, tenant mes mains
dans les tiennes pour m'empêcher de me tuer; souviens-toi que j'ai
refusé longtemps ta protection et tes bienfaits, et que si je les
accepte aujourd'hui, c'est moitié par faiblesse et par découragement
de la vie, moitié par affection et par reconnaissance pour toi, qui
me demandes à genoux de ne pas les repousser. Le plus beau rôle
t'appartient, ô mon ami, je le sens; mais suis-je coupable de ce que tu
es bon? doit-on me reprocher sérieusement de m'avilir, lorsque, seule et
désespérée, je me confie au plus noble coeur qui soit sur la terre?
--Ma bien-aimée, lui dis-je en la pressant sur mon coeur, tu réponds
admirablement aux viles injures des misérables qui t'ont méconnue. Mais
pourquoi me dis-tu cela? Crois-tu avoir besoin de te justifier auprès
de Bustamente du bonheur que lu lui as donné, le seul bonheur qu'il ait
jamais goûté dans sa vie? C'est à moi de me justifier si je puis, car
c'est moi qui ai tort. Je sais combien ta fierté et ton désespoir
m'ont résisté: je ne devrais jamais l'oublier. Quand je prends un ton
d'autorité avec toi, je suis un fou qu'il faut excuser; car la passion
que j'ai pour toi trouble ma raison et dompte toutes mes forces.
Pardonne-moi, Juliette, et oublie un instant de colère. Hélas! je suis
malhabile à me faire aimer; j'ai dans le caractère une rudesse qui te
déplaît; je te blesse quand je commençais à te guérir, et souvent je
détruis dans une heure l'ouvrage de bien des jours.
--Non, non, oublions cette querelle, interrompit Juliette en
m'embrassant. Pour un peu de mal que vous me faites, je vous en fais
cent fois plus. Votre caractère est quelquefois impérieux, ma douleur
est toujours cruelle; et cependant ne croyez pas qu'elle soit incurable.
Votre bonté et votre amour finiront par la vaincre. J'aurais un coeur
ingrat si je n'acceptais l'espérance que vous me montrez. Nous parlerons
de mariage une autre fois; peut-être m'y ferez-vous consentir. Pourtant
j'avoue que je crains cette sorte de dépendance consacrée par toutes
les lois et par tous les préjugés: cela est honorable, mais cela est
indissoluble.
--Encore un mot cruel, Juliette! Craignez-vous donc d'être jamais à moi?
--Non, non, sans doute. Ne t'afflige pas, je ferai ce que tu voudras;
mais laissons cela pour aujourd'hui.
--Eh bien! accorde-moi une autre faveur à la place de celle-là: consens
à quitter Venise demain.
--De tout mon coeur. Que m'importe Venise et tout le reste? Va, ne me
crois pas quand j'exprime quelque regret du passé; c'est le dépit ou la
folie qui me fait parler ainsi! Le passé! juste ciel! ne sais-tu pas
combien j'ai de raisons pour le haïr? Vois comme il m'a brisée! Comment
aurais-je la force de le ressaisir s'il m'était rendu!
Je baisai la main de Juliette pour la remercier de l'effort qu'elle
faisait en parlant ainsi; mais je n'étais pas convaincu: elle ne m'avait
fait aucune réponse satisfaisante. Je repris ma promenade mélancolique
autour de la chambre.
Le sirocco s'était levé et avait séché le pavé en un instant. La ville
était redevenue sonore, comme elle est ordinairement, et mille bruits
de fête se faisaient entendre: tantôt la chanson rauque des gondoliers
avinés, tantôt les huées des masques sortant des cafés et agaçant les
passants, tantôt le bruit de la rame sur le canal. Le canon de la
frégate souhaita le bonsoir aux échos des lagunes, qui lui répondirent
comme une décharge d'artillerie. Le tambour autrichien y mêla son
roulement brutal, et la cloche de Saint-Marc fit entendre un son
lugubre.
Une tristesse horrible s'empara de moi. Les bougies, en se consumant,
mettaient le feu à leurs collerettes de papier vert et jetaient une
lueur livide sur les objets. Tout prenait pour mes sens des formes et
des sons imaginaires. Juliette, étendue sur le sofa et roulée dans
l'hermine et dans la soie, me semblait une morte enveloppée dans son
linceul. Les chants et les rires du dehors me faisaient l'effet de cris
de détresse, et chaque gondole qui glissait sous le pont de marbre situé
au bas de ma fenêtre me donnait l'idée d'un noyé se débattant contre les
flots et l'agonie. Enfin, je n'avais que des pensées de désespoir et de
mort dans la tête, et je ne pouvais soulever le poids dont ma poitrine
était oppressée.
Cependant je me calmai et je fis de moins folles réflexions. Je m'avouai
que la guérison de Juliette faisait des progrès bien lents, et que,
malgré tous les sacrifices que la reconnaissance lui avait arrachés en
ma faveur, son coeur était presque aussi malade que dans les premiers
jours. Ces regrets si longs et si amers d'un amour si misérablement
placé me semblaient inexplicables, et j'en cherchai la cause dans
l'impuissance de mon affection. Il faut, pensai-je, que mon caractère
lui inspire quelque répugnance insurmontable qu'elle n'ose m'avouer.
Peut-être la vie que je mène lui est-elle antipathique, et pourtant j'ai
conformé mes habitudes aux siennes. Leoni la promenait sans cesse de
ville en ville; je la fais voyager depuis deux ans sans m'attacher à
aucun lieu et sans tarder un instant à quitter l'endroit où je vois la
moindre trace d'ennui sur son visage. Cependant elle est triste; cela
est certain; rien ne l'amuse, et c'est par dévouement qu'elle daigne
quelquefois sourire. Rien de ce qui plaît aux femmes n'a d'empire sur
cette douleur: c'est un rocher que rien n'ébranle, un diamant que rien
ne ternit. Pauvre Juliette! quelle vigueur dans ta faiblesse! quelle
résistance désespérante dans ton inertie!
Insensiblement je m'étais laissé aller à exprimer tout haut mes
anxiétés. Juliette s'était soulevée sur un bras; et, penchée en avant
sur les coussins, elle m'écoutait tristement.
--Ecoute, lui dis-je en m'approchant d'elle, j'imagine une nouvelle
cause à ton mal. Je l'ai trop comprimé, tu l'as trop refoulé dans ton
coeur; j'ai craint lâchement de voir cette plaie, dont l'aspect me
déchirait; et toi, par générosité, tu me l'as cachée. Ainsi négligée et
abandonnée, ta blessure s'est envenimée tous les jours, quand tous les
jours j'aurais dû la soigner et l'adoucir. J'ai eu tort, Juliette. Il
faut montrer ta douleur, il faut la répandre dans mon sein; il faut
me parler de tes maux passés, me raconter ta vie à chaque instant, me
nommer mon ennemi; oui, il le faut. Tout à l'heure tu as dit un mot que
je n'oublierai pas; tu m'as conjuré de te faire au moins entendre son
nom. Eh bien! prononçons-le ensemble, ce nom maudit qui te brûle la
langue et le coeur. Parlons de Leoni. Les yeux de Juliette brillèrent
d'un éclat involontaire. Je me sentis oppressé; mais je vainquis ma
souffrance, et je lui demandai si elle approuvait mon projet.
--Oui, me dit-elle d'un air sérieux, je crois que tu as raison. Vois-tu,
j'ai souvent la poitrine pleine de sanglots; la crainte de t'affliger
m'empêche de les répandre, et j'amasse dans mon sein des trésors de
douleur. Si j'osais m'épancher devant toi, je crois que je souffrirais
moins. Mon mal est comme un parfum qui se garde éternellement dans un
vase fermé; qu'on ouvre le vase, et le parfum s'échappe bien vite. Si
je pouvais parler sans cesse de Leoni, te raconter les moindres
circonstances de notre amour, je me remettrais à la fois sous les yeux
le bien et le mal qu'il m'a faits; tandis que ton aversion me semble
souvent injuste, et que, dans le secret de mon coeur, j'excuse des torts
dont le récit, dans la bouche d'un autre, me révolterait.
--Eh bien! lui dis-je, je veux les apprendre de la tienne. Je n'ai
jamais su les détails de cette funeste histoire; je veux que tu me les
dises, que tu me racontes ta vie tout entière. En connaissant mieux
tes maux, j'apprendrai peut-être à les mieux adoucir. Dis-moi tout,
Juliette; dis-moi par quels moyens ce Leoni a su se faire tant aimer;
dis-moi quel charme, quel secret il avait; car je suis las de chercher
en vain le chemin inabordable de ton coeur. Je t'écoute, parle.
--Ah! oui, je le veux bien, répondit-elle; cela va enfin me soulager.
Mais laisse-moi parler, et ne m'interromps par aucun signe de chagrin ou
d'emportement; car je dirai les choses comme elles se sont passées; je
dirai le bien et le mal, combien j'ai souffert et combien j'ai aimé.
--Tu diras tout et j'entendrai tout, lui répondis-je. Je fis apporter de
nouvelles bougies et ranimer le feu. Juliette parla ainsi.