[1] Ces notes n'étaient pas destinées à la publicité. Ad. Adam les
avait écrites pour lui; mais nous avons pensé qu'elles pourraient
avoir, après sa mort, un certain intérêt, au moins au point de vue
biographique. Nous avons cru devoir en respecter la forme qui, par
sa négligence, témoigne de la rapidité avec laquelle elles ont été
écrites, et de la fidélité de ceux qui les offrent aujourd'hui au
lecteur.
Je suis né à Paris le 24 juillet 1803; ma mère était fille d'un médecin
de quelque réputation, T. Coste, dont le costume et le physique avaient
une si grande ressemblance avec toute l'allure de Portal, que l'un et
l'autre ne se traitaient jamais de confrères, mais toujours de
ménechmes.
Mon père, le fondateur de l'école de piano en France, était alors âgé de
45 ans. Né en 1758 à Mitterneltz, petit village à quelques lieues de
Strasbourg, il était venu à Paris à l'âge de 15 ans. Les exécutants
étaient rares alors et mon père jouit d'une vogue qu'il conserva pendant
toute sa longue carrière. Ami et protégé de Gluck, il réduisait pour le
clavecin et le piano presque tous les opéras de ce grand maître à leur
apparition. Mon père se maria fort jeune; il épousa d'abord la fille
d'un marchand de musique et perdit sa jeune femme après une année de
mariage.
Pendant la Révolution, il se remaria et épousa une soeur du marquis de
Louvois; le contrat de mariage porte la signature du mineur Louvois. Mon
père eut, de ce mariage, une fille qui vit encore et qui est mariée à un
colonel de génie en retraite; elle habite Dijon avec sa famille. La
seconde union de mon père ne fut pas heureuse; il divorça: sa femme
épousa le comte de Ganne et est morte, il y a peu d'années.
Ma jeunesse se passa dans une grande aisance. Ma mère avait apporté une
centaine de mille francs à mon père; il était le maître de piano à la
mode sous l'Empire, je voyais souvent à la maison le comte de Lacépède,
grand amateur de musique et presque toutes les célébrités de cette
époque.
A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien apprendre, pas
même la musique: mon seul plaisir était de tapoter sur le piano, que je
n'avais jamais appris, tout ce qui me passait par la tête. Ma mère se
désespérait de mon inaptitude et, à son grand chagrin, elle se résolut à
me mettre dans une pension en renom, où Hérold avait été élevé, la
pension Hix, rue Matignon.
Il me fut bien dur de passer des douceurs de la maison paternelle aux
rigueurs d'une éducation en commun. Je me rappelle que le jour de mon
entrée en classe, un élève récitait le pronom _Quivis, quævis, quodvis_,
et que la barbarie de ces mots me fit frémir d'une terreur
indéfinissable. J'ai conservé un si mauvais souvenir des jours de
collége que, plus de vingt ans après en être sorti, étant marié et
auteur d'ouvrages qui avaient eu quelques succès, je rêvais que j'étais
encore écolier et je me réveillais frissonnant et couvert d'une sueur
froide.
Quoique protégé par la Cour impériale, professeur des enfants de Murat
et de ceux de tous les grands dignitaires de l'Empire, mon père était
foncièrement royaliste; je me rappelle donc moins les splendeurs de
l'Empire que les mauvais côtés de cette époque si brillante. Les
familles amies de la mienne avaient été décimées par la conscription: ma
mère me serrait quelquefois dans ses bras et m'y pressait en s'écriant
tout en larmes: Pauvre enfant, tu seras tué comme les autres; quel
malheur que tu ne sois pas une fille!
J'avais près de cinq ans lorsque ma mère devint enceinte. Sa joie fut
extrême, car elle se croyait sûre d'avoir une fille qui, au moins, ne
lui serait pas enlevée. Son désespoir fut très-grand d'accoucher encore
d'un garçon, et la crainte de nous perdre un jour, rendit encore plus
vive la tendresse qu'elle avait pour mon frère et pour moi.
Mon père adorait ma mère, et pour lui procurer tous les plaisirs qu'aime
une jeune femme, il dépensait tout son revenu qui était assez
considérable. Lorsque les armées étrangères envahirent la France, les
leçons de piano furent suspendues par presque toutes les élèves, et mon
père se trouva réduit à ses appointements du Conservatoire et aux
émoluments qu'il recevait dans un ou deux grands pensionnats de
demoiselles.
L'occupation de Paris par les Alliés ne fut regardée par ma famille que
comme une délivrance. Je me souviens que le jour de l'entrée de ces
troupes, mon père me mena, avec mon frère, voir défiler cette immense
armée sur les boulevards: la Madeleine n'était pas bâtie, et c'est sur
un des tronçons de colonnes en construction que nous vîmes passer
l'Empereur de Russie, les autres souverains et toute leur armée, chaque
soldat ayant à la tête une branche de feuillage. Les femmes agitaient
des mouchoirs aux fenêtres, c'était un enthousiasme impossible à décrire
et bien concevable quand on réfléchit que depuis plusieurs mois, les
journaux n'étaient remplis que du récit des atrocités commises dans la
province par les troupes ennemies, et que les Parisiens voyaient comme
par enchantement succéder à leur terreur la sécurité la plus complète.
Cependant, le dérangement des affaires de mon père l'avait forcé de
faire quelques réformes dans sa maison. La pension de M. Hix était fort
chère, 1,200 fr. par an. On me mit, à ma grande joie, dans un pensionnat
de Belleville, tenu par M. Gersin. Chez M. Hix, j'avais reçu des leçons
de piano d'Henry Lemoine, un des élèves de mon père. Chez M. Gersin,
j'eus pour professeur sa fille, charmante jeune personne qui, plus tard,
épousa Benincori, le compositeur, et, devenue veuve, devint la femme de
M. le comte de Bouteiller, excellent musicien lui-même et grand amateur
de musique.
Mes progrès en latin ne furent pas très-grands chez M. Gersin: il avait
inventé une méthode; elle consistait à donner aux élèves une traduction
mot à mot des auteurs latins: le thème que nous faisions devait
reproduire exactement le texte de l'auteur. C'était impossible à faire,
mais nous avions toujours un Virgile, un Horace ou un Ovide; c'étaient
les livres prohibés de cette singulière pension; nous copiions le texte,
et notre maître était émerveillé de notre retraduction en latin. Je
sortis de cette pension pour entrer à Paris dans celle de M. Butet; puis
mon père, qui demeurait près du collége Bourbon, consentit à me prendre
chez lui et à m'envoyer comme externe au collége. Heureux d'échapper au
joug de la pension, je promis de reconnaître cette faveur par un travail
assidu et je fis une bonne quatrième.
Malheureusement, à la fin de l'année, je me liai étroitement avec un
assez bon élève comme moi et qui devait devenir un affreux cancre, grâce
à notre intimité: c'était Eugène Sue. Nos deux familles se connaissaient
d'ancienne date et cela ne fit que resserrer nos liens d'amitié. Nous
nous livrâmes avec ardeur, dès cette époque, à l'éducation des cochons
d'Inde; cela devint toute notre préoccupation.
Cependant j'avais obtenu de mon père qu'il me fît apprendre la
composition. On ne m'accorda cette faveur qu'à la condition que mes
études humanitaires n'en souffriraient pas. Un ami de mon père, nommé
Widerkeer, me donna les premières leçons d'harmonie. Mes progrès furent
très-rapides parce que j'y donnais tout mon temps. J'étais très-précoce,
et j'avais pour maîtresse une couturière qui demeurait en face de ma
maison. Je descendais à l'heure des classes du collége et j'allais chez
elle faire mes leçons d'harmonie pendant qu'on me croyait au collége.
Cela dura pendant trois ans. L'économe ne faisait aucune difficulté pour
recevoir les quartiers qu'on lui payait et le professeur ne s'inquiétait
nullement de ne voir jamais un élève dont il ne connaissait que le nom.
Mon pauvre père ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde, ma
rhétorique et ma philosophie dans l'atelier d'une grisette.
J'avais une passion pour toucher l'orgue. Benoît était professeur de cet
instrument au Conservatoire (il l'est encore); il était élève de mon
père pour le piano et il fut enchanté de m'admettre dans sa classe.
J'improvisais fort bien, mais j'avais grand'peine à m'astreindre à jouer
des fugues et autres choses que je trouvais et que je trouve encore peu
récréatives. A peine étais-je entré au Conservatoire, qu'un camarade un
peu plus âgé que moi, et répétiteur de solfége, me pria de tenir sa
classe pendant qu'il serait en loge à l'Institut. Ce camarade était
Halévy. J'allai m'installer à sa place comme répétiteur de solfége avec
un aplomb superbe; je n'étais pas en état de déchiffrer une romance,
mais je devinais les accords de la basse chiffrée et je m'en tirai si
bien qu'on me donna une classe de solfége à diriger; c'est là que j'ai
appris à lire la musique en l'enseignant aux autres. Puis j'entrai dans
la classe de contre-point d'Eller, un brave allemand qui avait fait dans
sa vie la musique d'un petit opéra intitulé: _l'Habit du chevalier de
Grammont_, dont le poëme et le jeu de Martin firent le succès.
Eller avait deux passions, l'une pour Cherubini, l'autre contre Catel...
Pourquoi celle antipathie contre Catel, le plus doux des hommes? On ne
put jamais le comprendre. Eller était très-pauvre, et la dernière année
de sa vie, il donnait ses leçons chez lui à un quatrième étage de la rue
Bellefonds. Un jour que nous allions chez lui, nous le trouvâmes dans sa
cour, où il venait de fendre du bois, dont il allait monter une lourde
charge à son quatrième. Nous voulûmes l'aider:
--Laissez donc, nous dit-il, depuis que je suis à Paris, j'ai appris à
m'accoutumer à tout, à tout, entendez-vous? excepté à la musique de M.
Catel.
Eller mourut. On ouvrit un concours pour son remplacement. Ce fut
Zimmermann qui l'emporta; mais il fallait opter entre l'enseignement du
contre-point et celui du piano qu'il professait déjà. Il préféra sa
classe de piano, et Fétis, le concurrent dont la composition avait le
plus approché de celle de Zimmermann, fut élu.
J'entrai dans la classe de Reicha. Ce dernier était aussi expéditif
qu'Eller était lent. On faisait en une année le cours de contre-point
chez Reicha, il en fallait cinq chez Eller. A peu près à la même époque,
Boïeldieu fut nommé professeur de composition; j'entrai dans sa classe à
la formation et ce furent de grands cris au Conservatoire, à l'époque de
la création de cette classe, car les oeuvres de Boïeldieu y étaient en
fort mince estime.
On aura peine à croire qu'à cette époque où je partageais entièrement
les préjugés de mes condisciples, je méprisais souverainement la musique
mélodique; je n'estimais absolument que les combinaisons les plus arides
et les plus recherchées. Boïeldieu employa quatre années à me réformer
et je dois dire avec reconnaissance que je lui dois d'avoir entièrement
modifié ma manière d'envisager la musique.
J'ai parlé de mon goût pour l'orgue. Depuis quelques années je
remplaçais divers organistes dans leurs paroisses: j'ai successivement
joué l'orgue à Saint-Etienne du Mont, Saint-Nicolas du Chardonnet,
Saint-Louis d'Antin, Saint-Sulpice et aux Invalides, comme commis de
Baron père et de Séjan fils.--Mon goût pour le théâtre n'était pas moins
vif que pour la musique d'Eglise. Je m'étais lié avec le garçon
d'orchestre de l'Opéra-Comique, et ce m'était une grande joie quand il
pouvait me procurer une entrée à l'orchestre des musiciens. Mon goût
était si faux à cette époque, que je ne comprenais nullement le mérite
des ouvrages de Grétry et que toute mon admiration était réservée aux
sombres opéras de Méhul: il est inutile de dire que j'ai changé du tout
au tout.
Le Gymnase venait d'ouvrir pour jouer des opéras: on en avait déjà
représenté plusieurs: on en répétait un intitulé _le Bramine_, musique
d'Al. Piccini. Un musicien nommé Duchaume, bibliothécaire, copiste,
timbalier et chef des choeurs, m'offrit de me faire entrer comme
triangle, avec 40 sous de cachet par représentation, à la condition que
je lui donnerais mes appointements. J'aurais payé pour être admis, je
consentis donc sans peine à ne rien recevoir. Me voilà donc initié aux
coulisses, le but de tous mes désirs!--Mon père n'avait pas voulu que je
fusse musicien; il aurait préféré que j'entrasse dans un bureau ou une
étude: mais toute son opposition se borna à me laisser sans argent. Il
me donnait la nourriture et le logement, mais rien de plus. Je me tirai
de ma position en donnant quelques rares leçons à 30 sous le cachet, en
vendant de mauvaises romances et de plus mauvais morceaux de piano au
prix de 50 ou 60 francs de musique, prix marqué, c'est-à-dire 25 ou 30
francs.
Mon entrée au Gymnase fut un événement dans ma vie. Je liai des
connaissances et des amitiés avec des acteurs et des auteurs; ce fut, en
un mot, mon point de départ. Duchaume mourut et je lui succédai comme
timbalier et chef des choeurs aux appointements de 600 francs par an.
C'était une fortune. Je ne donnai plus de leçons à 30 sous et je fis un
peu moins de musique de pacotille.
Boïeldieu n'avait pas grande confiance en moi; son préféré était
Labarre. Labarre négligea la composition où il aurait réussi pour la
harpe où il excellait et avec laquelle il pouvait gagner une vingtaine
de mille francs par an. Avec le nom de mon père, j'aurais pu, en
persévérant, gagner presque la même somme avec des leçons de piano:
j'eus le courage de résister.
Je concourus deux fois à l'Institut, la première fois, j'eus une mention
honorable; la deuxième, le premier grand prix fut décerné à Barbereau,
le premier second prix à Paris et j'obtins un deuxième second prix.
Boïeldieu fut désespéré de mon succès; il ne voulut plus que je me
représentasse au concours et il eut raison. Dix ans plus tard Barbereau
était chef d'orchestre au Théâtre français, Paris était chef d'orchestre
au théâtre du Panthéon et j'avais déjà fait jouer une dizaine d'Opéras.
Cependant pour atteindre mon but d'arriver au théâtre, je pris un
singulier chemin. Je me liai avec des auteurs de vaudeville et je leur
offris de leur faire _pour rien_ des airs de vaudeville qu'ils payaient
fort cher aux chefs d'orchestre des théâtres pour lesquels ils
travaillaient. J'obtins ainsi mes premiers succès au Vaudeville et au
Gymnase, et il me fallut soutenir une lutte violente contre les chefs
d'orchestre de ces théâtres. Blanchard, critique musical aujourd'hui et
alors chef d'orchestre aux Variétés, parvint cependant à me barrer
entièrement la porte de son théâtre. Mais au Gymnase, les airs du
_Baiser au porteur_, du _Bal champêtre_, de _la Haine d'une femme_, et
au Vaudeville ceux de _Monsieur Botte_, du _Hussard de Felsheim_, de
_Guillaume Tell_ me valurent l'amitié et les promesses de collaboration
des auteurs de ces pièces.
Après mon concours de l'Institut, je fis un voyage en Hollande, en
Allemagne et en Suisse avec un de mes amis, le docteur Guillé, un des
hommes les plus originaux et les plus spirituels que je connaisse.
J'avais rencontré Scribe en Suisse, il me proposa de faire la musique
d'un vaudeville pour le Gymnase: j'acceptai avec empressement. Mes
cantatrices étaient Léontine Fay et Déjazet; mes chanteurs: Gonthier,
Paul, Legrand et Ferville. Malgré l'exécution j'eus un grand succès et
plusieurs airs devinrent populaires. Boïeldieu avait assisté à ma
répétition générale et il fut très-surpris de ce que j'avais fait.
Scribe m'envoya demander ma note, comme il avait l'habitude de le faire
avec les chefs d'orchestre. Je répondis fièrement que j'étais assez payé
par l'honneur de sa collaboration, et il me jura qu'il me donnerait le
poëme de mon premier opéra. On verra par la date du _Chalet_ que je fis
bien en n'ayant pas la patience de l'attendre, car j'avais déjà donné
plusieurs ouvrages, lorsqu'il consentit, sur les instances de Crosnier
et malgré l'opposition de son collaborateur Mélesville, à me donner la
pièce (_le Chalet_), qui fut mon premier grand succès, encore me fut-il
imposé comme condition que je ne toucherais qu'un tiers au lieu de la
moitié des droits d'auteur qui devait me revenir.
Après plusieurs années de ces tâtonnements dans les petits théâtres et
entre autres aux Nouveautés où j'avais donné _Valentine_, _Cabel_, etc.,
Saint-Georges me confia un poëme en un acte: _Pierre et Catherine_.
C'était un sujet sérieux, avec beaucoup de choeurs et de développements
musicaux. Je n'étais connu que par des airs de Pont-Neuf, c'était une
bonne fortune pour moi que d'avoir l'occasion de me révéler dans un tout
autre genre. Ma pièce n'avait que quatre personnages: Pierre le Grand,
Catherine, un soldat et un fournisseur. Mes rôles étaient destinés à
Lemonnier, Mme Pradher, Féréol et Vizentini. Trois acteurs refusèrent:
Lemonnier et Mme Pradher parce qu'ils répétaient _la Fiancée_ d'Auber,
et Vizentini pour faire comme ses camarades; Féréol seul tint à son rôle
parce qu'il était sérieux et que les comiques aiment toujours à faire le
contraire de ce qu'ils font habituellement. On me donna Damoreau pour
mon rôle principal, Mlle *** qui était enceinte, et l'on ne trouva
personne pour remplacer Vizentini. J'avais été camarade au Conservatoire
avec Henry: il ne jouait que des basses-tailles nobles et néanmoins je
lui offris un rôle essentiellement comique, il l'accepta, et ce fut le
premier rôle gai que joua celui qui, dix ans plus tard, devait donner un
cachet si heureux au _Biju_ du _Postillon_. Cette distribution d'acteurs
en seconde ligne me porta bonheur. Mlle *** accoucha à la sixième
représentation; elle fut remplacée par Mlle Eléonore Colon, et la pièce
eut plus de quatre-vingts représentations.
Je profitai du succès de _la Fiancée_ d'Auber: les deux pièces
marchèrent ensemble, et j'ai eu, avec mon illustre confrère, le
privilége d'être le dernier compositeur exécuté dans l'ancienne salle
Feydeau: la dernière représentation donnée dans cette salle que le
marteau devait abattre le lendemain se composait de _la Fiancée_ et de
_Pierre et Catherine_ (mars 1829).
J'avais vendu ma _Batelière de Brientz_ à l'éditeur Schlesinger pour 500
francs. Pleyel m'offrit 3,000 francs de _Pierre et Catherine_. Une
amourette qui devait finir par un mariage m'avait fait quitter la maison
de mon père et les 3,000 francs de Pleyel me parurent une somme énorme.
J'eus cependant le bon esprit d'en distraire la somme nécessaire à
l'acquisition d'un piano et je pus composer sur un instrument à moi, ce
qui ne m'était pas encore arrivé.
Quelques jours après la représentation de _Pierre et Catherine_, un
auteur de réputation, Vial, l'auteur d'_Aline_, me confia un poëme en
trois actes qu'il avait fait en collaboration avec Paul Duport. C'était
encore un sujet russe, il était intitulé _Danilowa_. La pièce ne
manquait pas d'intérêt et je me mis immédiatement à l'ouvrage. Mais une
année s'écoula avant qu'on ne jouât _Danilowa_ et c'était trop long à
attendre. Je continuai donc d'écrire quelques pièces pour les
Nouveautés. Mais le directeur de l'Opéra-Comique tenait à son privilége
exclusif et il faisait une rude guerre aux théâtres de vaudeville qui
donnaient de la musique nouvelle. Cette prétention absurde d'empêcher
des théâtres de préparer des compositeurs et des chanteurs a fait le
plus grand tort à l'art musical. Derval, Brindeau, Bressant, eussent été
d'excellents ténors, si, au début de leur carrière, on ne leur eût
défendu de chanter autre chose que des vaudevilles. Le lendemain de la
représentation d'une pièce dont j'avais fait la musique aux Nouveautés,
le directeur Ducis envoya une assignation pour s'opposer à ce qu'on
continuât de jouer un ouvrage dont les airs étaient nouveaux. Les
Nouveautés étaient alors dirigées par Bohain et Nestor Roqueplan,
propriétaires du journal le _Figaro_. On venait de jouer à
l'Opéra-Comique un nouvel opéra de Carafa: ils répondirent par une
contre-assignation qu'ils firent signifier par un huissier nommé
l'Ecorché: ils y faisaient défense à Ducis de représenter son opéra,
prétendant qu'il n'y avait pas un seul air nouveau, que tous les motifs
étaient connus et qu'il empiétait sur le privilége des théâtres de
vaudeville. Ils publièrent leur assignation dans le _Figaro_: cette
facétie eut un succès fou, les rieurs furent de leur côté et le procès
n'eut pas lieu.
_Danilowa_ fut jouée dans les premiers mois de 1830. J'avais pour
interprètes, Mmes Casimir, Pradher et Lemonnier, MM. Lemonnier et
Moreau-Sainti. Le succès fut assez grand, j'eus un morceau bissé, l'air:
_Sous le beau ciel de la Provence_, etc. Malheureusement la révolution
de Juillet vint interrompre le cours de nos représentations.
J'avais fait en collaboration avec Gide la musique d'une pantomime
anglaise, _la Chatte blanche_, pour les Nouveautés: le ministère en
voulait défendre la représentation comme excédant les priviléges du
théâtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la permission d'en faire
jouer quelques scènes à Saint-Cloud, devant les jeunes princes qui
furent enchantés des bons coups de pied qu'échangeaient les clowns et le
pantalon, et l'interdiction fut levée. La première représentation eut
lieu le 26 juillet, le jour où parurent les Ordonnances. La seconde ne
fut pas achevée et la pièce ne fut reprise que quelques jours plus tard
et obtint une centaine de représentations.
Les révolutions ne sont pas favorables au théâtre, celui de
l'Opéra-Comique en ressentit l'influence. Ducis fit faillite, et
d'autres faillites succédèrent à la sienne. La salle Ventadour semblait
maudite. Les Nouveautés manquèrent aussi et les comédiens de
l'Opéra-Comique se mirent en société et allèrent exploiter la salle de
la place de la Bourse. Le choléra éclata au mois de février 1832. Le
premier cholérique, frappé d'une attaque subite dans la rue, était
déguisé en polichinelle, et c'est sous ce costume qu'il fut porté à
l'Hôtel-Dieu. Il expira dans le trajet.
J'avais épousé la soeur de Laporte, directeur de Covent-Garden, à
Londres. Mon beau-frère nous proposa de venir le trouver. Ma femme était
enceinte, les affaires étaient nulles et impossibles à Paris; j'acceptai
avec empressement l'offre qui m'était faite. Laporte avait alors une
très-belle position à Londres. Directeur d'un théâtre très-important,
co-directeur avec Cloup et Pélissier du théâtre français dont il était
un des acteurs favoris, sa maison de Londres et son cottage à Whamley
étaient on ne peut plus agréables. Je ne savais pas un mot d'anglais et
j'eus quelque peine à apprendre la langue. Je la lisais assez facilement
au bout de quelques mois, mais j'avais la plus grande difficulté à
comprendre ce qu'on me disait. J'étais malade et mon médecin, le docteur
Lubellinage, qui parlait fort bien français, m'indiqua le pharmacien où
je devais allais chercher quelques drogues. Ce pharmacien ne savait pas
un mot de français; j'essayai de mon anglais: il me comprit à peu près;
mais il me fut impossible de rien comprendre à sa réponse. Je ramassai
alors dans ma mémoire tout ce que je savais de latin, et malgré la
différence de prononciation, nous nous entendîmes à peu près. Cependant
comme nous étions fort mauvais latinistes l'un et l'autre, nous ne
faisions que recouvrir nos idiotismes de mots latins, et il s'ensuivait
plus d'un quiproquo: ainsi un jour en me donnant une boîte de pilules,
mon pharmacien me fit cette recommandation: _Capiendum totâ nocte_. Je
fus un peu effrayé de l'idée de passer la nuit entière à avaler des
pilules. J'allai confier ma crainte à Lubellinage qui m'expliqua que le
latin n'étant que le mot à mot de la tournure britannique, voulait dire:
_A prendre chaque soir._
Mason, directeur du King's theatre avait engagé Nourrit, Levasseur,
Damoreau et Mme Damoreau pour jouer en français _Robert le Diable_ alors
dans toute sa nouveauté. Meyerbeer vint pour les répétitions: il fut
enchanté de l'orchestre à la lecture.--C'est très-bien, dit-il, avec
sept ou huit répétitions pour les nuances, cela ira à merveille.
Mais il apprit que les nuances étaient chose inconnue à cet orchestre,
le meilleur de Londres, et qu'on ne faisait plus qu'une seule
répétition. Il quitta Londres le soir même, sans attendre la
représentation. L'ouvrage réussit médiocrement. Nourrit (avec sa voix
nazale) déplut complétement: les Anglais crurent que l'organe cuivré
qu'affectait Levasseur dans le rôle de Bertram était sa voix ordinaire
et ils ne comprirent nullement le mérite de l'artiste. Mme Damoreau fut
jugée comme n'ayant aucune espèce de voix. Tout le succès fut pour son
mari, chargé du rôle de Raimbaud et pour Mlle Heinnefetter qui jouait
Alice.
Quelques années plus tard, Mlle Rachel vint jouer avec une demoiselle
Larcher qui jouait les confidentes au Théâtre français et c'est cette
dernière qui eut tout le succès.
Il ne faut pas trop nous moquer de ces méprises de la part des Anglais;
car lorsque leurs acteurs vinrent à Paris, tout le succès fut pour
Abbat, comédien très-médiocre; Macready ne produisit aucun effet et
parmi les femmes on ne remarqua que miss Smithson, que son accent
irlandais avait toujours rendue antipathique à ses compatriotes. Il faut
dire que l'accent irlandais est pour les Anglais ce que l'accent
auvergnat est pour les Français.
Quand je sus un peu d'anglais, Laporte me fit faire deux opéras pour
Covent-Garden: _His first Campaign_, en deux actes et _the Dark
Diamond_, en trois actes. Le premier réussit beaucoup, et le second ne
fut joué que trois fois. J'ai replacé la musique de ces deux ouvrages
dans plusieurs opéras donnés depuis à Paris.
Je retrouvai à Londres deux camarades de collége, de Lavalette et
d'Orsay. Le second me présenta à sa belle-mère lady Blessington, qui me
donna à mettre en musique une ballade de sa composition _the Eolian
harp_ que je fis graver à Londres.
Je vis, pendant mon séjour dans cette ville, _la Muette_ d'Auber jouée
en anglais sur le théâtre de Drury-Lane. A son apparition à Paris, le
directeur d'un théâtre anglais envoya le compositeur Bishop pour
entendre l'ouvrage. Celui-ci revint à Londres pour déclarer que la pièce
était superbe, mais que la musique était comme celle de tous les
Français et qu'il fallait qu'il en refît une autre. Cependant le danseur
Coulon eut l'idée de mettre _la Muette_ en ballet, d'y introduire
quelques choeurs de l'opéra d'Auber et de présenter ce pasticcio sur le
King's théâtre. L'effet de la musique fut immense, l'ouverture fut
bissée et jamais on ne l'exécute moins de deux fois de suite devant le
public anglais qui est grand redemandeur et qui exprime son voeu par un
mot français comme nous par un mot latin: on dit: _encore!_ à Londres et
_bis!_ à Paris.
Un certain capitaine Livins fit alors la traduction de la pièce de
Scribe sur la musique d'Auber, et présenta son travail au théâtre de
Drury-Lane. Le célèbre et vieux Braham fut chargé du rôle de Mazaniello
et il retrancha de son rôle le duo: _Amour sacré de la patrie_ et l'air
_du Sommeil_, et comme il ne lui restait plus rien à chanter, il voulut
intercaler quelques airs de compositeurs anglais. Livins eut le courage
et le bon esprit de s'y opposer, et il proposa à Braham diverses
mélodies d'Auber. Le choix du chanteur s'arrêta sur les couplets de
Lemonnier dans _le Concert à la cour_: _Pourquoi pleurer?_ pour
remplacer l'air _du Sommeil_, et à chaque représentation ce morceau
était bissé, ou, pour mieux dire, _encoré_ (pour traduire exactement
l'_encora_ anglais).
Mason avait fait faillite et Laporte le remplaça comme directeur du
King's théâtre. Il me demanda alors un ballet en trois actes dont le
livret était du maître de ballet Deshayes.
Je retournai à Paris pour écrire mon ballet et je retournai le monter à
Londres au commencement de 1834. Je quittai Paris le jour même de
l'enterrement d'Hérold. Mon ballet était dansé par Perrot, Albert,
Coulon, Mmes Pauline Leroux et Montessu. Il eut un grand succès, même de
musique. J'en ai employé quelques fragments dans _Giselle_ et un des
motifs m'a servi à faire le choeur de la Bacchanale du _Chalet_.
Je revins à Paris dans l'été de 1834; la liste de mes ouvrages suffira
pour faire apprécier mes travaux jusqu'en 1839.
Mlle Taglioni, pour qui j'avais écrit _la Fille du Danube_, était depuis
un an en Russie; elle m'engagea à aller lui écrire un nouveau ballet. Ce
voyage me tenta. Je venais de donner à l'Opéra-Comique _la Reine d'un
jour_ pour Masset et Jenny Colon; je partis après la seconde
représentation et j'arrivai à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours
d'octobre. L'empereur m'accueillit à merveille; je composai mon ballet
qui eut un grand succès. Je vis mourir, presque dans mes bras, un
camarade de collége, Eugène Desmares qui avait accompagné Mlle Taglioni
en Russie; son enterrement me laissa une triste impression. L'usage
russe est de faire une collation dans le cimetière même et dans un
bâtiment destiné à cet usage: les invités au convoi y envoient les
rafraîchissements qu'on consomme sur place, et l'on se grise assez
habituellement dans ces repas funèbres. J'avais voulu suivre à pied le
cortége, j'attrapai un froid, je rentrai malade et pendant deux mois je
fus entre la vie et la mort. Le hasard m'avait fait trouver à
St-Pétersbourg un cousin germain dont j'ignorais l'existence et qui
était un médecin distingué. Ce fut à ses bons soins et surtout à la
sollicitude de chaque instant d'une personne qui porte aujourd'hui mon
nom, que je dus de ne pas succomber à la maladie. Mais j'avais l'esprit
frappé et je ne pouvais rester plus longtemps en Russie. Un nommé Cavoz,
directeur de la musique de l'empereur, vint à mourir: on m'offrit sa
place; les trente mille roubles ne me tentèrent pas et j'eus le bon
esprit de refuser. La navigation à vapeur permet d'aller facilement en
Russie quand les glaces le permettent; mais une fois l'hiver venu, le
retour est difficile. Je dus louer une diligence entière pour pouvoir
être ramené aux frontières de Russie; je trouvai heureusement deux
compagnons de voyage et il nous en coûta 1,100 roubles pour sortir de
Russie, et passer onze nuits dans une abominable voiture.
J'avais un très-vif désir de revenir à Paris et je comptais ne séjourner
qu'une semaine au plus à Berlin; mais le lendemain de mon arrivée le
comte de Roedern, intendant du théâtre de Sa Majesté, vint me dire que
le roi, son maître, serait satisfait que je composasse un petit
intermède pour le théâtre. Je ne connais pas un mot d'allemand, on
m'aboucha avec un traducteur, et, à l'aide de quelques brochures
françaises, nous arrangeâmes, non pas un intermède pour le théâtre, mais
un opéra en deux actes qui fut composé, appris et répété en moins de
trois semaines. Le soir de la répétition générale, personne d'étranger
ne fut admis dans la salle; mais le roi, quoique déjà souffrant, était
dans sa loge. J'étais assis au coin du théâtre en face. Après la
répétition, le comte de Roedern vint me dire que Sa Majesté _me faisait
ses excuses_ de ne pouvoir descendre sur le théâtre pour me féliciter,
suivant l'usage, mais que sa santé ne le lui permettait pas. Le jour de
la première représentation le public se montra si froid, que peu habitué
au flegme germanique, je crus à une chute et je me retirai désespéré,
avant la fin de la pièce. J'étais seul, jeté sur un canapé dans une
chambre sans lumière, lorsque je vois tout à coup la rue s'illuminer de
torches et de flambeaux, une admirable musique militaire exécute
plusieurs morceaux de mes opéras, et mes amis montent en foule pour me
féliciter du grand succès que je venais d'obtenir et dont j'étais loin
de me douter.
Je quittai Berlin peu de jours après, enchanté de mon séjour et de
l'accueil que j'avais reçu.
De retour à Paris, je trouvai l'Opéra-Comique installé dans la salle
Favart qu'il occupe aujourd'hui. Les deux premiers ouvrages que j'y
donnai ne furent pas heureux; le premier, _la Rose de Péronne_, le
dernier rôle créé par Mme Damoreau, n'eut qu'une quinzaine de
représentations. Le second également en trois actes, intitulé _la Main
de fer_, ne fut joué que cinq fois; la pièce était pourtant de Scribe,
mais du Scribe des mauvais jours.
J'eus une meilleure chance à l'Opéra, où les succès de _Giselle_ et de
_la Jolie Fille de Gand_ me consolèrent un peu de mes défaites de
l'Opéra-Comique.
Crosnier quitta la direction de l'Opéra-Comique et je le regrettai
beaucoup; il m'avait toujours été très-dévoué, et c'est à lui que
j'avais dû les poëmes du _Chalet_, du _Postillon_, du _Brasseur de
Preston_, de _la Reine d'un jour_ et de mes ouvrages les plus heureux.
Pendant toute sa direction, il s'occupa constamment de me chercher les
ouvrages qui convenaient le mieux à la nature de mon talent, et,
quoiqu'il ne fût pas musicien et que son goût pour les arts fût
absolument nul, son instinct dramatique était si excellent que, presque
jamais, il ne se trompa dans son choix.
Son successeur était M. E. Basset, censeur dramatique. La fortune de ce
dernier était assez singulière. Son frère et lui faisaient leurs études
au collége de Marseille, lorsque Mme Adélaïde, soeur du roi, fit une
visite à cet établissement. Un des frères Basset chanta devant la
princesse une cantate composée pour la circonstance. Mme Adélaïde fut
charmée de la ravissante voix du jeune Basset (c'était la seule personne
de la famille d'Orléans qui eût du goût pour la musique), elle promit au
jeune chanteur de s'occuper de son avenir, et quelques années plus tard
elle le plaça dans les bureaux de la Maison du roi, et attacha son frère
au ministère de l'intérieur.
J'eus le malheur de me fâcher avec Basset pour des affaires entièrement
étrangères au théâtre, et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait
au théâtre on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. Je me voyais perdu
sans ressources. J'allai conter mes chagrins à Crosnier; pendant sa
direction, celui-ci, locataire du théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont
il avait été directeur, avait eu l'idée d'établir dans cette salle une
sorte de succursale de son théâtre d'Opéra-Comique. Le succès qu'avait
obtenu mon orchestration de _Richard Coeur-de-Lion_, lui avait suggéré
cette idée. A la Porte-Saint-Martin on n'aurait joué que des ouvrages de
l'ancien répertoire; j'aurais été titulaire de ce privilége dont
Crosnier aurait été le véritable exploitateur. Le loyer avantageux que
lui offrirent les frères Coignard l'avait fait renoncer à ce projet. Il
m'en reparla, et comme la salle de la Porte-Saint-Martin n'était plus
vacante, il m'engagea à chercher une autre localité, et, en m'éloignant
du théâtre de l'Opéra-Comique, à conserver le droit de jouer des
ouvrages nouveaux: il m'aida dans les premières démarches que je fis.
M. Thibaudeau avait joué la tragédie à l'Odéon, sous le nom de Milon. Il
avait renoncé au théâtre, après avoir épousé la fille d'un sous
intendant militaire, M. de Duni, petit-fils du célèbre compositeur de ce
nom. Neveu du représentant, cousin par conséquent de son fils, Ad.
Thibaudeau, Milon s'aidait de ses relations de famille, de l'élégance de
sa toilette et de certaines façons pour se donner l'apparence d'un
crédit imaginaire. Je voulus bien croire qu'il avait trouvé une somme de
dix-huit cent mille francs et je l'associai à mon entreprise. Nous
allâmes trouver M. Dejean, le propriétaire de la salle du Cirque du
boulevard du Temple: il nous promit de nous vendre son immeuble quatorze
cent mille francs. Deux cent cinquante mille devaient être payés
comptant, le reste en annuités, de sorte qu'on aurait été libéré au bout
de dix ans. Sept cent mille francs d'hypothèques étaient remboursables à
différentes époques déterminées. Les cinq cent mille restant étaient à
Dejean, et c'est cette somme qui se prélevait, à titre de loyers, sur
les recettes journalières et s'amortissait pour ainsi dire chaque jour.
Il y avait à peu près deux cent mille francs à dépenser pour
l'appropriation de la salle à sa nouvelle destination; je croyais
pouvoir marcher avec quinze cents francs de frais journaliers; l'affaire
se divisait en dix-huit cents actions; Thibaudeau et moi nous en
partagions trois cents: la combinaison était excellente. Je fis
sur-le-champ ma demande; on me fit d'abord comparaître devant la
commission des théâtres. Elle était présidée par le duc de Coigny, fort
brave militaire sans doute, mais qui n'avait pas l'intelligence de ces
questions. Quand j'eus exposé mon plan: C'est très-bien, s'écria Armand
Bertin, vous voulez substituer la musique au crottin, ça me va. Les
autres membres parurent être de son avis, et l'on me promit de faire un
rapport favorable. Cavé était l'ami de Crosnier et le mien; il devait
nous appuyer, je me croyais donc à peu près sûr de mon affaire; mais
j'avais compté sans un concurrent appuyé de puissantes influences.
Depuis six mois je ne m'occupais que de ce projet. L'Opéra-Comique
m'était plus fermé que jamais. Je n'avais d'autre ressource que ce
théâtre. Je pris donc le parti d'écarter la concurrence en la
désintéressant. Il fut convenu que mon compétiteur se retirerait et que
je lui compterais cent mille francs, dès que j'aurais le privilége.
Le privilége me fut enfin donné tel que je le désirais, avec le droit de
jouer tout l'ancien répertoire et même celui des auteurs vivants qui
transporteraient leurs ouvrages à mon théâtre.
Il s'agit alors de payer la somme convenue. Thibaudeau me dit que ses
bailleurs de fonds n'étaient pas en mesure et ne le seraient que dans un
mois. J'avais à peu près 80,000 francs chez Bonnaire, mon notaire,
j'allai les lui demander. Il ne voulut m'en donner que cinquante, disant
que dans mon propre intérêt il voulait me conserver quelque chose.
Bonnaire était un de mes bons amis, c'est lui qui avait placé mon
premier argent, et c'était à ses bons soins que je devais d'avoir
économisé la somme qu'il avait entre les mains: je cédai à son désir. Un
an après il faisait faillite, et je perdais entièrement ce qu'il avait
voulu me conserver.
Je payai 50,000 francs comptant et je fis des billets pour pareille
somme.
Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent sans que je pusse tirer
un sol de Thibaudeau. Je rompis avec lui et je m'associai avec Mirecourt
jeune, qui avait été l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient eu deux
millions pour leur affaire, il s'agissait de les retrouver. Le
capitaliste en avait disposé. Maître Châle, agréé au tribunal de
commerce, dont ce capitaliste avait été le client, se chargea de notre
affaire. Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque, il n'y avait que
250,000 francs à payer d'abord, le reste étant en annuités; 200,000
francs suffisaient pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser
et pareille somme pour fonds de roulement. On pouvait marcher avec moins
de 800,000 francs. On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un
banquier pour avancer les sommes nécessaires: nous n'en trouvâmes pas.
Nous étions aux premiers mois de 1817. Je commençais à être poursuivi
pour le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'étais dans une
position atroce, les protêts et les jugements se succédaient les uns aux
autres, les prises de corps allaient venir. Vitet entreprit de me
sauver. Il me fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs par
Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il me trouva un bailleur de
fonds, c'était M. Beudin, député; il nous apporta 300,000 francs: Châle
vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les actions placées
feraient le reste. On paya la salle, l'on fit faire la restauration dont
la dépense s'éleva à 180,000 francs, et nous ouvrîmes le 15 novembre
1847 par un opéra en trois actes, _Gastibelza de Dennery_, musique de
Maillart, dont c'était le premier ouvrage. Le succès fut très-grand; je
donnai ensuite l'_Aline_ de Berton que j'avais réinstrumentée, et
_Félix_ de Monsigny dont le roi m'avait demandé la reprise.
Nous devions aller jouer cette pièce à la cour, lorsque mourut Mme
Adélaïde à la fin de décembre. Nous avions 1,500 fr. de frais
journaliers; notre moyenne de recette était de 2,200 fr. Je montai,
comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention, _les Monténégrins_ de
Limnander; neveu par alliance du général Rumigny, ce jeune compositeur
m'avait été vivement recommandé par son oncle. Mme Ugalde devait débuter
dans cet ouvrage; mes embarras d'argent n'avaient pas cessé, car les
fonds dont nous disposions étaient insuffisants; j'avais fait de
nouveaux emprunts; mais notre affaire était si belle que chacun me
présageait l'avenir le plus doré, lorsque la révolution de février
éclata comme un coup de foudre. Le 24 février j'étais monté sur la
terrasse du théâtre, on se battait dans la rue du Temple, et je voyais
passer les blessés qu'on dirigeait sur les hôpitaux. A trois heures
passent plusieurs aides de camp à cheval:
--Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministère, criez: Vive le
roi!
On ne criait rien, mais les hostilités cessaient: chacun autour de moi
était enchanté.
--Voyez-vous, leur dis-je, voilà la fin de la monarchie; on a cédé à
l'émeute, c'est elle qui prendra le dessus.
On me rit au nez; les théâtres rouvrirent le soir. Je me rappelle que
j'allai aux Funambules, le théâtre était plein, les spectateurs
criaient: _Vive la réforme!_ Je sortis le coeur navré. Je rencontrai un
de mes amis.
--Venez donc au boulevard des Italiens, me dit-il, toutes les fenêtres
sont illuminées, c'est une joie générale!
Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrâmes une foule éperdue
venant en sens inverse et criant: Vengeance! on égorge nos frères.
En un clin d'oeil, les boutiques se fermèrent et les barricades
commencèrent à s'organiser. Je rentrai chez moi, désespéré de voir ma
prédiction s'accomplir si vite.
A dater de ce jour, nos recettes tombèrent à un taux tel que nous
perdions de 1,200 à 1,400 fr. par jour. Nous avions payé le plus que
nous avions pu, il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la
troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement, on convint de
ne pas fermer le théâtre, de _se mettre en république_, de partager la
recette dans la proportion suivante: 100 fr. pour l'éclairage, la garde,
etc., puis on devait payer les machinistes, les hommes de peine, et
ensuite partager également entre les choristes, les musiciens et les
chanteurs. On ne pouvait guère partager qu'au delà de 300 fr., et on ne
les faisait pas; mais on pensait que cette disette ne serait que
passagère. On vécut ainsi quinze jours, et alors les musiciens de
l'orchestre déclarèrent qu'ils cesseraient leur service si on ne les
payait pas intégralement. Comme cela était impossible, ils ne vinrent
plus et le théâtre ferma!
C'était le comble de ma ruine; en un jour, je me vis privé de toute
ressource; j'avais une maison considérable, 3,000 fr. de loyer, des
domestiques, une pension de 2,400 fr. à faire à ma femme dont j'étais
séparé, 500 fr. pour le collége de mon fils, et je possédais en tout 100
fr. par mois de l'Institut.
Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux vint me remercier quelques
jours après, il venait d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait
40 sous par jour à ne rien faire. Une négresse, qui nous servait depuis
un an, voulut à toute force rester, ne voulant pas être payée,
disait-elle, parce qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma
petite fille âgée de 18 mois et qu'elle avait sevrée.
J'y consentis, et au bout de trois ans, quand, après bien des
privations, j'avais 1,000 francs devant moi, elle nous les vola et nous
fit 500 fr. de dettes chez les fournisseurs. J'appris à mes dépens à
connaître le dévouement _désintéressé_ des nègres. La police
républicaine ne put jamais la faire arrêter, et peu de temps après je
rencontrai ma _fidèle négresse_, tranquille, et promenant un enfant à
des maîtres à qui elle a dû faire la même chose qu'à moi.
J'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon bail, mais je lui
devais 1,500 fr. Je lui offris en paiement un piano d'Erard qui valait
3,000 fr., il refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance sur
la vie de mon fils, mais il fallait attendre deux ans pour qu'elle
expirât. Mon fils vécut assez pour que je pusse toucher cette somme et
m'acquitter. Je vendis toute mon argenterie, tous les bijoux, mes
meubles; je mis au Mont de Piété quelques souvenirs dont je ne voulais
pas me séparer, entr'autres une tabatière ornée de diamants, dernier
cadeau de Frédéric III, roi de Prusse, qu'il me donna à Berlin. On me
prêta 800 fr. dessus, je ne pus la retirer qu'au bout de trois ans; les
autres bijoux furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les
reconnaissances!
Je devais 70,000 fr., on mit arrêt sur mes 1,200 fr. de l'Institut.
J'assemblai mes créanciers, je leur fis abandon de la totalité de mes
droits d'auteur jusqu'à parfait paiement; ils acceptèrent, et me
laissèrent mes 100 francs par mois.
Mon pauvre père, âgé de 90 ans, fut cruellement frappé par la venue de
la république; il avait vu la première, il s'imagina que la seconde en
serait la reproduction; il tomba dans une morne taciturnité et
s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances le 8 avril. Je
n'avais pas le moyen de faire faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann,
vint de lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que
deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fit les frais de
la tombe de mon père.
Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas à penser à gagner de
l'argent avec la musique: l'avenir le plus sombre s'ouvrait devant moi.
J'allais presque chaque jour voir le docteur Véron, chez qui
s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait de mourir: Véron
m'offrit de faire, pour le _Constitutionnel_, une notice nécrologique
sur mon célèbre confrère: elle devait m'être payée cinquante francs:
quelle bonne fortune!
J'avais quelquefois écrit dans des journaux de musique, mais je n'avais
jamais songé à me faire une ressource de ma plume, que je ne croyais
bonne qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour me donner
quelques conseils dont j'avais grand besoin, et voulut bien me donner
temporairement le feuilleton musical du _Constitutionnel_. Chaque
feuilleton m'était payé 50 francs, et je pouvais en faire trois et
quelquefois quatre par mois: cela m'aida à vivre pendant la première
moitié de cette fatale année.
Scribe, à qui j'allai conter ma misère, me donna _Giralda_; c'était un
beau cadeau: j'en eus bientôt terminé la musique; mais M. Perrin venait
d'être nommé directeur de l'Opéra-Comique. Enivré par l'immense succès
du _Val d'Andore_, que le premier j'avais proclamé dans mon feuilleton,
il s'imaginait (et il le croit encore) que le succès ne pouvait
s'obtenir à l'Opéra-Comique que par des pièces tristes ou dramatiques.
Giralda lui déplut complétement, et, pendant deux ans, il refusa de la
monter. Ce ne fut que dans un moment de disette et en plein été qu'il
consentit à donner l'ouvrage, qu'il ne joua que le moins possible,
persistant dans son opinion sur la valeur de la pièce, même après son
succès.
J'avais été présenté au général Cavaignac, président de la République,
après le mois de juin. La mort d'Habeneck avait laissé vacante au
Conservatoire une place d'inspecteur de classes, rétribuée 3,000 francs.
Je sollicitai la création d'une quatrième classe de composition
musicale. Le général, qui connaissait ma position, me l'accorda, malgré
tous les efforts qu'on fit pour l'en détourner.
J'eus la place aux appointements de 2,400 francs.
Avec cette somme, mon journal et l'Institut, j'avais 400 francs par
mois; je me trouvai riche et je n'ai exactement dépensé que cette somme,
jusqu'à l'extinction complète de mes dettes, extinction à laquelle je
suis parvenu en 1853.
Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer mes créanciers: on ne
voulait pas de _Giralda_, et je ne savais que faire.
Mocker vint me prier de lui composer un intermède, pour jouer une seule
fois dans une représentation à son bénéfice; cela ne devait rien me
rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le travail est un
bonheur.
J'écrivis le _Toréador_ en six jours. Aux répétitions, l'intermède
acquit de telles proportions que la représentation de Mocker fut reculée
d'un mois. La première représentation eut lieu le jour même où eurent
lieu, à Paris, les élections qui amenèrent Eugène Sue et trois autres
députés rouges à la chambre. La consternation fut générale; je me
ressentis de cette panique: malgré le succès évident de mon opéra, pas
un éditeur ne voulait me l'acheter.
En ne le publiant pas, je perdais la province. Un ami vint à mon secours
et me prêta 1,000 fr. Le baron Taylor venait d'organiser une loterie
d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire pour dix
exemplaires au prix de 100 francs chaque, c'était encore 1,000 francs.
Le général Cavaignac me fit obtenir une souscription de pareille somme
au ministère de l'Intérieur, et avec ces 3,000 francs je pus être
moi-même mon éditeur: je ne fis pas un grand bénéfice, mais au moins je
pus m'assurer des droits d'auteur en province, ce qui était un
allégement pour mes dettes.
Malgré le succès du _Toréador_, je dus encore attendre plus d'une année
avant qu'on consentît à jouer _Giralda_. Pour occuper mes loisirs, je
composai une grand'messe de Sainte-Cécile. Le suffrage des artistes me
consola un peu du dédain des directeurs, et même, après la réussite de
_Giralda_, j'en étais venu à un tel point de découragement et je
désespérais tellement de finir de payer mes dettes, que j'allai un jour
trouver Perrin et que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze
ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait autant d'ouvrages qu'il
aurait voulu et je n'en aurais pas fait ailleurs: je fus assez heureux
pour qu'il refusât ma proposition: c'était une fortune pour lui, et pour
moi un empêchement de jamais me récupérer de mes pertes.
En 1850 je perdis ma première femme, de laquelle j'étais séparé depuis
seize ans; au commencement de 1851 j'épousai celle qui avait partagé ma
bonne et ma mauvaise fortune, et qui même lors des malheureuses affaires
de l'Opéra-National, m'avait donné tout ce qu'elle possédait, et par
conséquent l'avait perdu.
Mon fils mourut à l'âge de vingt ans, ce fut un violent chagrin pour
moi; mais il me restait pour me consoler une charmante petite fille, mon
Angèle, dont mon illustre confrère Auber avait bien voulu être parrain.
J'eus une autre enfant, ma pauvre petite Jane, que le Ciel nous reprit
au berceau: elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque mon
frère, Pierre Erard, et pour marraine sa soeur, Mme Spontini.
Au mois de novembre 1851, je fis une maladie assez grave, la même qui en
Russie avait failli m'enlever; mais j'étais entouré des mêmes soins: ma
femme, qui m'avait sauvé à Saint-Pétersbourg, et le docteur Marchal de
Calvi, qui remplaçait mon cousin, le docteur Adam: grâce à eux je revins
à la vie.
A cette époque, Edmond Séveste était directeur de l'Opéra-National,
aujourd'hui Théâtre-Lyrique, cet établissement que j'avais fondé, qui a
été mon rêve et qui fera un jour la fortune de quelque spéculateur plus
heureux que moi. Il vint me demander de lui écrire un petit opéra en un
acte; mais me voyant au lit, il s'apprêtait à aller porter l'ouvrage à
un autre; je l'arrêtai à temps:
--Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade, que je n'irai pas
aussi vite qu'un autre confrère bien portant? Laissez-moi la pièce et
revenez me voir dans quinze jours.
En huit jours de temps et sans quitter le lit j'écrivis ce petit
ouvrage: c'était _la Poupée de Nuremberg_. Je me levai le huitième jour
pour l'essayer et me le jouer au piano, j'étais guéri: le travail avait
tué la maladie.
Ed. Séveste mourut quelques jours après la visite qu'il m'avait faite,
et ne vit jamais la pièce qu'il m'avait commandée et qui ne fut jouée
que le 21 février 1852.
Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit la direction du
théâtre: je la refusai: je ne suis pas fait pour faire travailler les
autres, il faut que je travaille moi-même. Je fus assez heureux pour la
faire obtenir à Jules Séveste, et je crois avoir contribué aux succès
présents de son théâtre et avoir assuré sa prospérité future.
Pour la réouverture du théâtre en 1852, d'Ennery et Brésil avaient
proposé à Séveste un sujet indien, _Si j'étais Roi_, pièce en trois
actes qui exigeait du développement et de la mise en scène, demandant
que j'en fisse la musique. Je refusai, et je priai Séveste de faire
écrire cette partition par Clapisson dont j'aimais le talent et qui
depuis longtemps n'avait pas eu d'ouvrage représenté. Mais Clapisson
s'occupait d'une pièce en trois actes pour l'Opéra-Comique: _les
Mystères d'Udolphe_, il y comptait; il fallait faire _Si j'étais Roi_
vivement, on était alors au 20 mai, et le théâtre devait ouvrir du 1er
au 5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail. Séveste
revint chez moi quelques jours après fort tourmenté.
--J'ai été, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs qui crient tous
contre vous, prétendant que vous les empêchez d'arriver. Pas un n'a un
ouvrage terminé, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour
l'ouverture. Il me faut absolument une pièce nouvelle; je vous en
supplie, tirez-moi de là; je suis au désespoir et je ne sais que faire
si vous ne m'écrivez pas _Si j'étais Roi_.
Il fallait opter entre la ruine du directeur et les cris de mes jeunes
confrères, qui, malgré leur refus, ne manqueraient pas de tomber sur
moi. Il n'y avait pas à hésiter, je dis donc à Séveste d'être
tranquille.
--Mais il faut que le 15 juin on entre en répétition, me dit-il.
--Eh bien, assemblez vos artistes pour le 15 juin: voilà huit jours que
vous perdez en courant, il faut rattraper le temps perdu.
Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le 9 juin, le 1er acte
était terminé; on répétait le 15 juin, et, le 31 juillet, toute ma
partition était écrite et orchestrée.
Pour cela, j'avais pris un congé; on répétait sans moi.
Je fus chez de bons amis à Andresy; la campagne n'est bonne, selon moi,
que pour travailler, parce qu'on y est tranquille: là on me dressa une
petite table sous un bosquet, je m'y mettais dès le matin, et j'y
restais toute la journée, n'étant interrompu dans mon travail que par ma
petite fille Angèle qui venait m'embrasser; cela me délassait.
Je terminai dans cette retraite mon 3ème acte et mon orchestration.
Je quittai Andresy pour assister à la reprise du _Fidèle Berger_, un
enfant malheureux joué au commencement de janvier 1838, et tombé par une
cabale de confiseurs! Couderc l'avait joué à Bruxelles avec grand
succès; il demanda à Perrin de le monter; c'était au mois de juillet,
les confiseurs restèrent tranquilles, et la pièce fit de l'effet.
Merci à Couderc, qui le jouait merveilleusement, de m'avoir fait revivre
cette partition qui n'était connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier
opéra que l'on me joua à Berlin, lorsque j'y arrivai en 1840. Je fus
sensible à cette attention.
L'année 1852 me rendit le courage que j'avais perdu depuis 1848. _La
Poupée de Nuremberg_ m'avait porté bonheur; j'écrivis pour
l'Opéra-Comique un petit acte avec Planard: _le Farfadet_, puis une
cantate de Méry, _la Fête des Arts_.
Mme Hébert Massy venait de s'engager à la Porte-Saint-Martin, pour y
jouer un rôle dramatique chantant.
J'écrivis pour elle plusieurs morceaux dans _la Faridondaine_, ainsi
qu'un quatuor burlesque que j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent
un succès fou, grâce à Colbrun et à Boutin.
Je donnai ensuite à l'Opéra, _Orfa_, ballet en deux actes pour la
Cerrito.
Je me rappelle que le 2 décembre, pendant que l'on se battait, grâce au
coup d'Etat qui nous sauvait tous, j'étais tranquillement à mon piano,
terminant la musique du _Sourd_ ou _l'Auberge pleine_, que Perrin
m'avait commandée pour le carnaval.
En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantième année; mais, grâce au
Ciel, il n'y a que mon acte de naissance qui m'en rappelle la date.
J'ai toujours la même ardeur pour le travail, et je n'y ai pas grand
mérite, car c'est la seule chose qui me plaise.
La perte de ma fortune ne m'a pas été très-sensible. Je n'ai connu
qu'une privation: celle de ne pouvoir plus recevoir mes amis: c'était
mon seul et mon plus grand plaisir.
J'ai payé mes dettes, mais mon frère vient de mourir, me laissant des
affaires embarrassées, et ayant mangé de son vivant tout le bien de ma
mère qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul espoir de
retrouver jamais, non pas la fortune, mais même l'aisance. Je mettrai
quelque chose de côté pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu.
Je n'ai malheureusement aucune manie, je n'aime ni la campagne, ni le
jeu, ni aucune distraction.
Le travail musical est ma seule passion et mon seul plaisir. Le jour où
le public repoussera mes oeuvres, l'ennui me tuera.
J'envie à Auber son goût pour les chevaux, à Clapisson, sa manie de
collection d'instruments; ce sont des occupations que les années ne vous
enlèvent pas.
C'est la fièvre de la production et du travail qui prolonge ma jeunesse
et me soutient.
Je rends grâces à Dieu, en qui je crois fermement, des faveurs,
peut-être bien peu méritées, dont il m'a doté; puisque, malgré ma
mauvaise chance en fait d'affaires, il m'a laissé encore assez d'idées
pour écrire quelques ouvrages que je tâcherai de faire les moins mauvais
possible.