Coïncidence étrange, Frontenac avait reçu, la semaine précédente, une
autre lettre, non signée, dans laquelle son épouse était représentée
comme une mondaine vulgaire et indigne de porter le nom du gouverneur de
la Nouvelle-France.
Dans un mouvement de promptitude, Frontenac avait jeté cette lettre au
feu. Il se reproche maintenant de ne l'avoir pas envoyée à la comtesse.
Cette gerbe mystérieuse, qui se rattache dans son esprit aux deux
lettres infamantes, lui apparaît comme le corollaire d'une intrigue dont
il veut pénétrer les secrets. Il appelle son fidèle valet, Duchouquet,
et lui demande:
--Est-ce vous qui avez déposé ces fleurs sur mon pupitre?
--Non, Excellence.
--Savez-vous d'où et de qui elles viennent?
--Non plus, Excellence.
--Eh bien, tâchez de le savoir, mais apportez beaucoup de discrétion
dans vos recherches.
--Je vous le promets, Excellence! Et Duchouquet se retira en saluant
profondément.
Frontenac dissipe bientôt ce nuage en se remettant au travail.
Deux certitudes le réconfortent: celle que sa femme lui garde toute son
affection, et celle de posséder la confiance de Son Souverain. Il peut
ainsi se rendre le témoignage d'avoir rempli consciencieusement les
devoirs de sa haute charge; il en trouve la preuve dans l'empressement
que le peuple et les militaires mettent à soutenir ses mesures et à
obéir à ses ordres.
Deux jours plus tard, Duchouquet vint rendre compte à son maître du
résultat de ses démarches.
--Eh bien! fit Frontenac, quelle Nouvelle?
--Ces fleurs, répondit Duchouquet, sont envoyées à votre Excellence par
madame DeBoismorel.
Je m'en doutais, pensa le gouverneur. Néanmoins il demanda:
--En êtes-vous bien certain?
--Absolument certain, Excellence.
--C'est bien; merci!
Cette dame DeBoismorel, âgée à peine de 26 ans, veuve d'un officier
français, mort, l'année précédente, en Acadie, au service du roi, était
une des plus jolies femmes de la Nouvelle-France. Mais ses grands yeux
noirs, ou brillait souvent une lueur étrange, exprimaient la méchanceté
et l'ambition effrénée de son coeur.
Du fait que la comtesse de Frontenac n'avait pas suivi son mari au
Canada, elle déduisait que les deux époux se détestaient mutuellement.
Elle espérait, par ses dénonciations calomnieuses, provoquer entre eux
rien de moins que le divorce et ensuite devenir l'épouse de l'illustre
gouverneur.[1]
[Note 1: Elle se trompait en croyant que Frontenac pourrait obtenir
légalement le divorce, car cette loi maudite ne fut adoptée en France
qu'en 1792, après la révolution.]
Elle avait, à Paris, un frère qui lui servait de complice. C'était un
misérable qui dénonçait à Frontenac, sous le voile de l'anonymat, la
prétendue inconduite de sa femme, que toute la Cour de France avait
surnommée la «Divine», à cause de sa beauté, de son esprit, de son tact
et du prestige qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient.
Madame DeBoismorel avait une confiance aveugle dans le succès de sa
double diplomatie: l'envoi de ses lettres perfides et l'offrande de ses
fleurs. Avec l'arme de la première, elle briserait les faibles liens qui
pourraient peut-être encore exister entre le gouverneur et sa femme;
avec le parfum subtil de ces fleurs, elle captiverait le coeur du mari
outragé!
La jolie veuve se voyait déjà par la pensée la gouvernante de la
Nouvelle-France et l'idole de la société canadienne-française... Mais
elle comptait sans le hasard, la perspicacité de ceux qu'elle voulait
perdre!
Frontenac avait résolu d'infliger à l'intrigant et à ses complices une
punition exemplaire. Cependant, en homme avisé qu'il était, il n'agirait
qu'après avoir pensé à tout. Il tenait à l'amour de sa femme non moins
qu'à l'honneur. Certes! il s'avouait volontiers les torts qu'il avait
eus jadis envers la comtesse par ses liaisons scandaleuse avec madame de
Montespan, la favorite de Louis XIV. Mais ces torts, ces péchés de
jeunesse, il les avait généreusement réparés et longtemps expiés. Aussi
Dieu, la comtesse et le monde les avaient sans doute pardonné et
oubliés.
*
* *
Nous croyons juste et nécessaire d'ouvrir ici une courte parenthèse.
Pour détruire les sottes légendes que certains historiens ont brodés
avec un art diabolique sur le compte du gouverneur Frontenac et de son
épouse, il me suffira, je crois, de résumer l'opinion--appuyée sur la
raison et l'autorité de l'histoire--, d'un de nos écrivains les plus
consciencieux, feu Ernest Myrand:
«Madame de Frontenac fut un pouvoir caché dans le rayonnement du trône
de Louis XIV.
«Arbitre reconnu de l'élégance, du bon goût et du bel esprit, madame de
Frontenac possédait le don de se créer autant d'amis que de
connaissances qui, tous, avaient pour elle une admiration pleine de
respect.
«Cette fascination irrésistible, la comtesse--diplomate l'employa à
notre profit en deux circonstances mémorables: la première, lors de la
nomination de son mari (6 avril 1672) au poste de gouverneur de la
Nouvelle-France, et la seconde quand elle fit renter Frontenac (7 juin
1689) dans son gouvernement de Québec.
«Ne lui gardons pas une amère rancune d'être demeurée là-bas, en France,
tout le temps que durèrent les deux administrations de son mari.
Demeurant à Paris en permanence, madame de Frontenac était bien placée
pour conjurer les intrigues, répondre aux plaintes et combattre les
ennemis du gouverneur cherchant à le perdre, à le ruiner dans l'estime
de Louis XIV par tous les moyens secrets ou déclarés.»[2]
[Note 2: «Frontenac et ses amis», Ernest Myrand, Québec, 1902.]
[Illustration: Déco.]
[Illustration: Front.]