SCÈNE VI

Une autre partie de la forêt.

_Entrent_ SYLVIUS et PHÉBÉ.

SYLVIUS.--Charmante Phébé, ne me méprisez pas: non, ne me dédaignez pas,

Phébé, dites que vous ne m'aimez pas; mais ne le dites pas avec aigreur:

le bourreau même dont le coeur est endurci par la vue familière de la

mort, ne laisse jamais tomber sa hache sur le cou incliné devant lui

sans demander d'abord pardon au patient: voudriez-vous être plus dure

que l'homme qui fait métier de répandre le sang?

(Entrent Rosalinde, Célie et Corin.)

PHÉBÉ.--Je ne voudrais pas être ton bourreau: je te quitte: car je ne

voudrais pas t'offenser. Tu me dis que le meurtre est dans mes yeux;

cela est joli à coup sûr et fort probable que les yeux, qui sont la

chose la plus fragile et la plus douce, à qui le moindre atome fait

fermer leurs portes timides, soient appelés des tyrans, des bouchers,

des meurtriers. C'est maintenant que je fronce les sourcils de tout

mon coeur en te regardant; et si mes yeux peuvent blesser, eh bien,

puissent-ils te tuer dans ce moment! Maintenant fais semblant de

t'évanouir; allons, tombe.--Si tu ne peux pas, oh! fi, fi, ne mens donc

pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers. Montre la blessure que

mes yeux t'ont faite. Égratigne-toi seulement avec une épingle, et il

en restera quelques cicatrices; appuie-toi seulement sur un jonc, et tu

verras que ta main en gardera un moment la marque et l'empreinte: mais

mes yeux, que je viens de lancer sur toi, ne te blessent pas; et, j'en

suis bien sûre, il n'y a pas dans les yeux de force qui puisse faire du

mal.

SYLVIUS.--O ma chère Phébé! si jamais (et ce _jamais_ peut être

très-prochain), si jamais, dis-je, vous éprouvez de la part de quelques

joues vermeilles le pouvoir de l'Amour, vous connaîtrez alors les

blessures invisibles que font les flèches aiguës de l'Amour.

PHÉBÉ.--Mais jusqu'à ce que ce moment arrive, ne m'approche pas; et

quand il viendra, accable-moi de tes railleries; n'aie aucune pitié de

moi, jusqu'à ce moment, je n'aurai aucune pitié de toi.

ROSALINDE _s'avance_.--Et pourquoi, je vous prie? Qui pouvait être votre

mère pour que vous insultiez et que vous tyrannisiez ainsi tout à la

fois les malheureux? Parce que vous avez quelque beauté, quoique je n'en

voie cependant en vous pas plus qu'il n'en faut pour aller se

coucher sans lumière, faut-il pour cela que vous soyez si fière et si

barbare?--Quoi? que veut dire ceci? pourquoi me regardez-vous? Je ne

vois rien de plus en vous, qu'un de ces ouvrages ordinaires de la nature

faits à la douzaine. Eh! mais vraiment, la petite créature; je

pense qu'elle a aussi envie de m'éblouir. Non, sur ma foi, ma fière

demoiselle, ne vous flattez pas de cet espoir: ce ne sont point vos

sourcils couleur d'encre, vos cheveux de soie noire, vos prunelles de

boeuf ni vos joues de crème, qui peuvent soumettre mon coeur pour vous

adorer. Et vous, sot berger, pourquoi la suivez-vous toujours, comme le

midi nébuleux qui souffle le vent et la pluie? Vous êtes mille fois plus

bel homme qu'elle n'est belle femme. Ce sont des imbéciles comme vous

qui remplissent le monde de vilains enfants: ce n'est point son miroir,

c'est vous-même qui la flattez, et c'est par vous qu'elle se voit

plus belle qu'aucun de ses traits ne pourrait la représenter. Mais,

mademoiselle, apprenez à vous connaître vous-même; mettez-vous à genoux,

et remerciez le ciel, à jeun, de vous avoir donné l'amour d'un honnête

homme; il faut que je vous le dise amicalement à l'oreille, vendez-vous

quand vous pourrez, car vous n'êtes pas bonne pour les marchés. Demandez

pardon à ce pauvre garçon, aimez-le, acceptez ses offres; la laideur

s'enlaidit encore quand elle veut humilier les autres: ainsi, berger,

prends-la pour ta femme; portez-vous bien.

PHÉBÉ.--Charmant jeune homme, grondez-moi pendant un an entier, je vous

prie; j'aime mieux vous entendre gronder que celui-ci me faire la cour.

ROSALINDE.--Il est devenu amoureux des défauts de cette bergère, elle

va devenir amoureuse de ma colère.--Si cela est ainsi, toutes les

fois qu'elle te répondra par des regards menaçants, je la régalerai de

paroles piquantes. (_A Phébé._) Pourquoi me regardez-vous ainsi?

PHÉBÉ.--Ce n'est pas que je vous veuille aucun mal.

ROSALINDE.--Ne devenez pas amoureuse de moi, je vous prie; car je suis

plus faux que les serments que l'on fait dans le vin; d'ailleurs, je

ne vous aime pas. Si vous voulez savoir ma demeure, c'est à la

touffe d'oliviers, ici proche. (_A Célie._) Voulez-vous venir,

ma soeur?--Berger, serre-la de près.--Allons, ma soeur.--Bergère,

regardez-le d'un oeil plus favorable, et ne soyez pas si fière; quoique

tout le monde puisse vous voir, personne n'a cependant la vue aussi

trouble que lui pour vous. Allons rejoindre notre troupeau.

(Rosalinde, Célie et Corin sortent.)

PHÉBÉ.--En vérité, berger, je trouve maintenant que ton refrain est bien

vrai. «Qui a aimé sans avoir aimé à la première vue[57].»

[Note 47: Citation _d'Hérode et Léandre_, par Marlowe.]

SYLVIUS.--Charmante Phébé!

PHÉBÉ.--Ah! que dis-tu, Sylvius?

SYLVIUS.--Plains-moi, chère Phébé.

PHÉBÉ.--Mais je suis vraiment fâché pour toi, gentil Sylvius.

SYLVIUS.--Partout où est le chagrin, la consolation devrait se trouver;

si vous êtes chagrine de ma douleur en amour, donnez-moi votre amour, et

alors vous n'aurez plus de chagrin, et moi, je n'aurai plus de douleur.

PHÉBÉ.--Tu as mon amour. N'est-ce pas là un trait de bon voisin?

SYLVIUS.--Je voudrais vous posséder.

PHÉBÉ.--Ah! cela, c'est de l'avidité. Il fut un temps, Sylvius, où je te

haïssais: ce n'est pas cependant que je t'aime maintenant; mais

puisque tu peux si bien discourir sur l'amour, je veux bien endurer

ta compagnie, qui m'était autrefois à charge; et aussi je saurai

t'employer, mais ne demande pas d'autre récompense que le plaisir d'être

employé par moi.

SYLVIUS.--Mon amour est si pur, si parfait, et moi si déshérité de toute

faveur, que je croirai faire la plus abondante moisson en ramassant

seulement les épis après ceux qui auront fait la récolte: ne me refusez

pas de temps en temps un sourire errant, et je vivrai de cela.

PHÉBÉ.--Connais-tu le jeune homme qui m'a parlé, il y a un instant?

SYLVIUS.--Pas trop, mais je l'ai rencontré très-souvent; c'est lui qui a

acheté la cabane et les pâturages qui appartenaient au vieux Carlot.

PHÉBÉ.--Ne va pas t'imaginer que je l'aime, quoique je te fasse des

questions sur lui: ce n'est qu'un jeune impertinent. Cependant il parle

très-bien; mais qu'est-ce que me font les paroles? Cependant les

paroles font bien, surtout quand celui qui les dit plaît à ceux qui les

entendent: c'est un joli jeune homme; pas très-joli; mais à vrai dire il

est bien fier, et cependant sa fierté lui sied à merveille; il fera un

bel homme; ce qu'il y a de mieux chez lui, c'est son teint; et si

sa langue blesse, ses yeux guérissent aussitôt: il n'est pas grand,

cependant il est grand pour son âge; sa jambe est comme ça, et pourtant

pas mal. Il y avait un joli vermillon sur ses lèvres! un rouge un

peu plus mûr et plus foncé que celui qui colorait ses joues; c'était

précisément la nuance qu'il y a entre une étoffe toute rouge et le

damas mélangé. Il y a des femmes, Sylvius, si elles l'avaient regardé en

détail, qui eussent comme j'ai fait, été bien près de devenir amoureuse

de lui: pour moi, je ne l'aime ni ne le hais; et cependant j'ai plus de

sujet de le haïr que de l'aimer: car qu'avait-il à faire de me gronder?

Il a dit que mes yeux étaient noirs, que mes cheveux étaient noirs;

et, maintenant que je m'en souviens, il me témoigne du dédain. Je suis

étonnée de ce que je ne lui ai pas répondu sur le même ton; mais c'est

tout un; erreur n'est pas compte. Je veux lui écrire une lettre bien

piquante, et tu la porteras: veux-tu, Sylvius?

SYLVIUS.--De tout mon coeur, Phébé.

PHÉBÉ.--Je veux l'écrire tout de suite; le sujet est dans ma tête et

dans mon coeur; ma lettre sera très-courte, mais bien mordante: viens

avec moi, Sylvius.

(Ils sortent.)

Comme il vous plaira · 第 32 / 63 题