ROSALINDE _paraît, lisant un papier_.
Depuis l'Orient jusqu'aux Indes-Occidentales,
Nul joyau n'égale Rosalinde,
Tous les vents portent sur leur ailes
Le mérite de Rosalinde dans tout l'univers.
Les portraits les plus parfaits
Sont noirs à côté de Rosalinde:
Ne pensons à d'autre beauté
Qu'à celle de Rosalinde.
TOUCHSTONE.--Je vous rimerai comme cela, pendant huit ans entiers, en
exceptant cependant les heures du dîner, du souper et du sommeil: c'est
précisément ainsi que riment les marchandes de beurre en allant au
marché[34].
[Note 34: Ce sont les vers cités par Horace dont on sait deux sens,
stans pede in uno.]
ROSALINDE.--Retire-toi, sot.
TOUCHSTONE.--Pour essayer.
Si un cerf a besoin d'une biche,
Qu'il cherche Rosalinde;
Si la chatte court après le chat,
Ainsi fera Rosalinde.
Les vêtements d'hiver doivent être doublés,
Et de même la mince Rosalinde:
Ceux qui moissonnent doivent lier et mettre en gerbe
Et puis dans la charrette avec Rosalinde.
La plus douce noix a une écorce amère,
Cette noix, c'est Rosalinde.
Celui qui veut trouver une douce rose,
Trouve l'épine d'amour et Rosalinde.
C'est là la fausse allure des vers. Pourquoi vous empoisonner de
pareille poésie?
ROSALINDE.--Tais-toi, sot de fou, je les ai trouvés sur un arbre.
TOUCHSTONE.--Eh bien! c'est un arbre qui produit de mauvais fruits.
ROSALINDE.--Je veux t'enter sur lui, et ce sera le greffer avec un
néflier[35]. Ce sera le fruit le plus précoce du pays, car tu seras
pourri avant d'être à demi mûr, et c'est la vertu du néflier.
[Note 35: Équivoque sur _medlar_ et _medler, néflier_ et
_entremetteur_.]
TOUCHSTONE.--Vous avez prononcé; mais si vous avez bien ou mal jugé, que
la forêt en décide.
(Entre Célie, lisant un écrit.)
ROSALINDE.--Paix, voilà ma soeur qui vient, elle lit; tiens-toi à
l'écart.
CÉLIE, _lisant un écrit en vers_.
Pourquoi ce désert serait-il silencieux?
Serait-ce par ce qu'il n'est pas habité? Non;
Je suspendrai à chaque arbre des langues
Qui parleront le langage des cités.
Les unes diront combien la courte vie de l'homme
Finit rapidement les erreurs de son pèlerinage,
Que l'espace d'une palme
Embrasse la somme de sa durée:
D'autres montreront les serments violés
Entre les coeurs de deux amis;
Mais sur les plus beaux rameaux,
Ou à la fin de chaque sentence,
J'écrirai le nom de Rosalinde,
Et j'enseignerai à tous ceux qui me liront,
Que le ciel a voulu montrer en miniature
La quintessence de tous les esprits.
Le ciel ordonna donc à la nature
De rassembler toutes les grâces dans un seul corps:
Aussitôt la nature forma les joues de roses d'Hélène,
Mais sans son coeur;
La majesté de Cléopâtre,
Ce qu'Atalante avait de plus précieux,
Et la modestie de la triste Lucrèce.
C'est ainsi que le conseil céleste décida
Que Rosalinde serait formée de plusieurs belles;
Et que de plusieurs visages, de plusieurs yeux,
Et de plusieurs coeurs,
Elle ne posséderait que les traits les plus prisés.
Le ciel a voulu qu'elle ait tous ces dons,
Et que moi, je vive et meure son esclave.
ROSALINDE.--O bon Jupiter!--Comment avez-vous pu fatiguer vos
paroissiens d'une si ennuyeuse homélie d'amour, sans jamais crier:
Prenez patience, bonnes gens!
CÉLIE.--Eh! vous êtes là, espions? Berger, retirez-vous un peu: et vous,
drôle, suivez-le.
TOUCHSTONE.--Allons, berger, faisons une retraite honorable: si nous
n'emportons sac et bagage, nous en avons du moins quelque chose[36].
[Note 36: _Though not with bag and baggage, yet with scrip and
scrippage._]
(Corin et Touchstone sortent.)
CÉLIE.--As-tu entendu ces vers?
ROSALINDE.--Oh! oui, je les ai entendus, et plus encore: car
quelques-uns d'eux avaient plus de pieds que les vers n'en doivent
porter.
CÉLIE.--Peu importe; les pieds pouvaient porter les vers.
ROSALINDE.--Oui; mais les pieds étaient boiteux et ne pouvaient se
supporter eux-mêmes sans les vers. Voilà pourquoi ils boitaient dans les
vers.
CÉLIE.--Mais les as-tu entendus sans te demander comment ton nom se
trouvait gravé sur ces arbres, et d'où y venaient ces vers?
ROSALINDE.--J'avais déjà passé sept jours de surprise sur neuf avant que
tu fusses venue; car vois ce que j'ai trouvé sur un palmier[37]: on n'a
jamais tant rimé sur mon compte depuis le temps de Pythagore, alors que
j'étais un rat d'Irlande[38]; ce dont je me souviens à peine.
[Note 37: Tout à l'heure nous trouverons une lionne dans cette même
forêt des Ardennes, Shakspeare se souciait fort peu de la vérité
historique.]
[Note 38: On croyait tuer les rats en Irlande avec un charme en vers.]
CÉLIE.--Devineriez-vous qui a fait cela?
ROSALINDE.--Est-ce un homme?
CÉLIE.--Un homme ayant au cou une chaîne que vous avez portée jadis.
Vous changez de couleur?
ROSALINDE.--Qui, je t'en prie?
CÉLIE.--O seigneur! seigneur! il est bien difficile que des amis
se rencontrent; mais les montagnes peuvent être déplacées par des
tremblements de terre, et se retrouver.
ROSALINDE.--Mais, de grâce, qui est-ce?
CÉLIE.--Est-il possible?
ROSALINDE.--Oh! je t'en prie maintenant avec la plus grande instance,
dis-moi qui c'est.
CÉLIE.--O merveilleux, merveilleux, et très-merveilleusement
merveilleux, et encore merveilleux au delà de toute espérance!
ROSALINDE.--O ma rougeur! penses-tu, quoique je sois caparaçonnée
comme un homme, que j'aie le pourpoint et le haut-de-chausses dans mon
caractère? Une minute de délai de plus est un voyage dans la mer du Sud.
Je t'en prie, dis-moi qui c'est? Promptement, et parle vite: je voudrais
que tu fusses bègue, afin que le nom de cet homme caché pût échapper de
ta bouche malgré toi, comme le vin sort d'une bouteille dont le col est
étroit: trop à la fois ou rien du tout. Ote le liége qui te ferme la
bouche, que je puisse boire ces nouvelles.
CÉLIE.--Tu pourrais donc mettre un homme dans ton ventre?
ROSALINDE.--Est-il formé de la main de Dieu? quelle sorte d'homme
est-ce? sa tête est-elle digne d'un chapeau, son menton d'une barbe?
CÉLIE.--Ah! il a la barbe très-courte.
ROSALINDE.--Eh bien! Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est
reconnaissant. J'attendrai patiemment sa croissance, pourvu que tu ne
diffères pas de me faire connaître le menton qui la porte.
CÉLIE.--C'est le jeune Orlando, qui, au même instant, vainquit le
lutteur et votre coeur.
ROSALINDE.--Allons, au diable tes plaisanteries! parle d'un ton sérieux
et en fille modeste.
CÉLIE.--De bonne foi, cousine, c'est lui-même.
ROSALINDE.--Orlando?
CÉLIE.--Orlando.
ROSALINDE.--Hélas! que ferai-je de mon pourpoint et de mon
haut-de-chausses?--Que faisait-il, lorsque tu l'as vu? qu'a-t-il dit?
quel air avait-il? où est-il allé? qu'est-il venu faire ici? m'a-t-il
demandée? où demeure-t-il? comment t'a-t-il quittée, et quand le
reverras-tu? Réponds-moi en un seul mot.
CÉLIE.--Il faut d'abord que vous empruntiez pour moi la bouche de
Gargantua[39]; ce mot que vous me demandez est trop gros pour aucune
bouche de ce temps-ci: répondre à la fois _oui_ et _non_ à toutes ces
questions, est une tâche plus difficile que de répondre au catéchisme.
[Note 39: On se rappelle que Gargantua avala un jour cinq pèlerins,
bourdons et tout, dans une salade.]
ROSALINDE.--Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et a-t-il aussi
bonne mine que le jour où il a lutté?
CÉLIE.--Il est aussi aisé d'énumérer les atomes que de résoudre les
questions d'une amante: mais prends une idée de la manière dont je l'ai
rencontré, et savoures-en bien tout le plaisir. Je l'ai trouvé sous un
arbre, comme un gland tombé.
ROSALINDE.--On peut bien appeler ce chêne l'arbre de Jupiter, s'il en
tombe de pareils fruits.
CÉLIE.--Donnez-moi audience, ma bonne dame.
ROSALINDE.--Continue.
CÉLIE.--Il était étendu là comme un chevalier blessé!
ROSALINDE.--Quoique ce soit une pitié de voir un pareil spectacle, dans
cette attitude il devait être charmant.
CÉLIE.--Crie holà à ta langue, je t'en prie; elle fait des courbettes
qui sont bien hors de saison. Il était armé en chasseur.
ROSALINDE.--O mauvais présage! Il vient pour percer mon coeur.
CÉLIE.--Je voudrais chanter ma chanson sans refrain, tu me fais toujours
sortir du ton.
ROSALINDE.--Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand je pense, il faut
que je parle: poursuis, ma chère.
CÉLIE.--Vous me faites perdre le fil de mon récit. Doucement, n'est-ce
pas lui qui vient ici?
(Entrent Orlando et Jacques.)
ROSALINDE.--C'est lui-même; sauvons-nous, et remarquons-le bien.
(Célie et Rosalinde se retirent.)
JACQUES.--Je vous remercie de votre compagnie; mais en vérité j'aurais
autant aimé être seul.
ORLANDO.--Et moi aussi; mais cependant, pour la forme, je vous remercie
aussi de votre compagnie.
JACQUES.--Que Dieu soit avec vous! Ne nous rencontrons que le plus
rarement que nous pourrons.
ORLANDO.--Je souhaite que nous devenions, l'un pour l'autre, encore plus
étrangers que nous ne sommes.
JACQUES.--Ne gâtez plus les arbres, je vous prie, en écrivant des
chansons d'amour sur leurs écorces.
ORLANDO.--Ne gâtez plus mes vers, je vous en prie, en les lisant d'aussi
mauvaise grâce.
JACQUES.--Rosalinde est le nom de votre maîtresse?
ORLANDO.--Oui, précisément.
JACQUES.--Je n'aime pas son nom.
ORLANDO.--On ne songeait guère à vous plaire, lorsqu'elle fut baptisée.
JACQUES.--De quelle taille est-elle?
ORLANDO.--Toute juste aussi haute que mon coeur.
JACQUES.--Vous êtes plein de jolies réponses. N'auriez-vous pas connu
les femmes de quelques orfèvres, et ne leur auriez-vous pas escamoté
leurs bagues?
ORLANDO.--Pas du tout.--Mais je vous réponds en vrai style de toile
peinte[40]; c'est là que vous avez étudié les questions que vous me
faites.
[Note 40: Tapisseries à personnages de la bouche desquels sortaient des
sentences imprimées.]
JACQUES.--Vous avez un esprit bien agile, je crois qu'il est fait des
talons d'Atalante. Voulez-vous vous asseoir avec moi et nous déclamerons
tous deux contre nos maîtresses, contre le monde et notre mauvaise
fortune?
ORLANDO.--Je ne veux censurer aucun être vivant dans le monde, que moi
seul à qui je connais le plus de défauts.
JACQUES.--Le plus grand défaut que vous ayez est d'être amoureux.
ORLANDO.--C'est un défaut que je ne changerais pas contre votre plus
belle vertu. Je suis las de vous.
JACQUES.--Par ma foi, je cherchais un fou quand je vous ai trouvé.
ORLANDO.--Il est noyé dans le ruisseau: tenez, regardez dans l'eau, et
vous l'y verrez[41].
[Note 41: Y a-t-il longtemps que tu n'as vu la figure d'un sot? Puisque
mes yeux te servent si bien de miroir. (_Mariage de Figaro._)]
JACQUES.--J'y verrai ma propre figure.
ORLANDO.--Que je prends pour celle d'un fou, ou d'un zéro en chiffre.
JACQUES.--Je ne reste pas plus longtemps avec vous, bon signor l'Amour.
ORLANDO.--Je suis charmé de votre départ: adieu, bon monsieur la
Mélancolie.
(Célie et Rosalinde s'avancent.)
ROSALINDE.--Je veux lui parler du ton d'un valet impertinent, et sous
cet habit jouer avec lui le rôle d'un vaurien. (_A Orlando._) Holà,
garde-chasse, m'entendez-vous?
ORLANDO.--Très-bien: que voulez-vous?
ROSALINDE.--Que dit l'horloge, je vous prie?
ORLANDO.--Vous devriez plutôt me demander à quelle heure du jour nous
sommes, il n'y a pas d'horloge dans la forêt.
ROSALINDE.--Il n'y a alors pas de vrais amants dans la forêt; autrement,
les soupirs qu'ils pousseraient à chaque minute, les gémissements qu'on
entendrait à chaque heure marqueraient les pas paresseux du temps aussi
bien qu'une horloge.
ORLANDO.--Et pourquoi ne dites-vous pas les pas légers du temps? Cette
expression n'aurait-elle pas été aussi convenable?
ROSALINDE.--Point du tout, monsieur: le temps chemine d'un pas
différent, selon la différence des personnes: je vous dirai, moi, avec
qui le temps va l'amble, avec qui il trotte, avec qui il galope et avec
qui il s'arrête.
ORLANDO.--Voyons: dites-moi, je vous prie, avec qui il trotte?
ROSALINDE.--Vraiment, il va le grand trot avec la jeune fille, depuis le
jour de son contrat de mariage, jusqu'au jour qu'il est célébré:
quand l'intervalle ne serait que de sept jours, le pas du temps est si
pénible, qu'il semble durer sept ans.
ORLANDO.--Avec qui le temps va-t-il l'amble?
ROSALINDE.--Avec un prêtre qui ne sait pas le latin, et avec un homme
riche qui n'a pas la goutte: le premier dort tranquillement, parce qu'il
n'étudie pas; et le second mène une vie joyeuse, parce qu'il ne sent
aucune peine: l'un est exempt du fardeau d'une stérile science,
et l'autre ne connaît pas le fardeau d'une ennuyeuse et accablante
indigence. Voilà les gens pour qui le temps va l'amble.
ORLANDO.--Avec qui va-t-il au galop?
ROSALINDE.--Avec un voleur que l'on conduit au gibet: quoiqu'il aille
aussi doucement que ses pieds puissent se poser, il croit arriver
toujours trop tôt.
ORLANDO.--Et avec qui le temps s'arrête-t-il?
ROSALINDE.--Avec les avocats en vacations, car ils dorment d'un terme à
l'autre, et alors ils ne s'aperçoivent pas comme le temps chemine.
ORLANDO.--Où demeurez-vous, beau jeune homme?
ROSALINDE.--Avec cette bergère, ma soeur, ici sur les bords de cette
forêt, comme une frange sur un jupon.
ORLANDO,--Êtes-vous native de cet endroit?
ROSALINDE.--Comme le lapin que vous voyez habiter le terrier où sa mère
l'enfanta.
ORLANDO.--Il y a dans votre accent quelque chose de plus fin, que vous
n'auriez pu l'acquérir dans un séjour si retiré.
ROSALINDE.--Plusieurs personnes me l'ont déjà répété; mais à dire vrai,
j'ai appris à parler d'un vieil oncle religieux, qui dans sa jeunesse
vécut dans le monde, et qui connut trop bien la galanterie, car il
devint amoureux. Je lui ai entendu faire bien des sermons contre
l'amour, et je remercie Dieu de n'être pas née femme, pour n'être pas
exposée à toutes les folies et aux étourderies dont il accusait tout le
sexe en général.
ORLANDO.--Vous rappelleriez-vous quelques-uns des principaux défauts
qu'il imputait aux femmes?
ROSALINDE.--Il n'y en avait point de principaux; ils se ressemblaient
tous comme des pièces de deux liards; chaque défaut lui paraissait
monstrueux, jusqu'à ce qu'un autre défaut vînt faire le pendant.
ORLANDO.--Nommez-moi, je vous prie, quelques-uns de ces défauts.
ROSALINDE.--Non; je ne veux faire usage de mon remède que sur ceux qui
sont malades. Il y a un homme qui parcourt la forêt et qui gâte nos
jeunes arbres, en gravant _Rosalinde_ sur leur écorce; il suspend des
odes sur l'aubépine, et des élégies sur les ronces; et toutes déifient
le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer ce fou, je lui donnerais
quelques bons conseils; car il paraît avoir la fièvre quotidienne
d'amour.
ORLANDO.--Je suis cet homme, si tourmenté par l'amour; enseignez-moi, de
grâce, votre remède.
ROSALINDE.--Il n'y a en vous aucun des symptômes décrits par mon oncle;
il m'a appris à reconnaître un homme amoureux, et je suis sûr que vous
n'êtes point un oiseau pris à ce trébuchet.
ORLANDO.--Quels étaient ces symptômes?
ROSALINDE.--Une joue maigre, que vous n'avez pas; un oeil cerné et
enfoncé, que vous n'avez pas; un esprit taciturne, que vous n'avez pas;
une barbe négligée, que vous n'avez pas; mais cela, je vous le pardonne;
car ce que vous avez de barbe n'est que le revenu d'un frère cadet:
ensuite vos bas devraient être sans jarretières, votre chapeau sans
cordons, vos manches déboutonnées, vos souliers détachés; en un mot
tout sur vous devrait annoncer l'insouciance et le désespoir. Mais vous
n'êtes pas un pareil homme; au contraire, vous êtes plutôt tiré à
quatre épingles dans vos ajustements; ce qui prouve que vous vous aimez
vous-même, beaucoup plus que vous ne paraissez amoureux d'une autre
personne.
ORLANDO.--Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que
j'aime.
ROSALINDE.--Moi, le croire? Il vous est aussi aisé de le persuader à
celle que vous aimez, ce dont, j'en réponds, elle conviendra bien plus
aisément qu'elle n'avouera qu'elle vous aime: c'est un de ces points sur
lesquels les femmes mentent toujours à leur conscience. Mais, dites-moi,
de bonne foi, est-ce vous qui suspendez aux arbres ces vers qui font un
si grand éloge de Rosalinde?
ORLANDO.--Je te jure, jeune homme, par la blanche main de Rosalinde, que
c'est moi-même: je suis cet infortuné.
ROSALINDE.--Mais êtes-vous aussi amoureux que le disent vos rimes?
ORLANDO.--Ni rime ni raison ne sauraient exprimer tout mon amour.
ROSALINDE.--L'amour n'est qu'une pure folie, et je vous dis qu'il
mérite, autant que les fous, l'hôpital et le fouet; ce qui fait qu'on ne
corrige pas et qu'on ne guérit pas ainsi les amoureux, c'est que
cette frénésie est si commune que les correcteurs même s'avisent aussi
d'aimer: cependant je fais état de guérir l'amour par des conseils.
ORLANDO.--Avez-vous jamais guéri quelque amant de cette façon-là?
ROSALINDE.--Oui, j'en ai guéri un, et voici comment: Son régime était de
s'imaginer que j'étais sa bien-aimée, sa maîtresse, et tous les jours je
le mettais à me faire sa cour. Alors, prenant le caractère d'une
jeune fille capricieuse, je jouais la femme chagrine, langoureuse,
inconstante, remplie d'envie et de fantaisies, fière, fantasque,
minaudière, sotte, volage, riant et pleurant tour à tour, affectant
toutes les passions sans en sentir aucune, comme font les garçons et
les filles, qui pour la plupart sont assez des animaux de cette couleur.
Tantôt je l'aimais, tantôt je le détestais; tantôt je lui faisais
accueil, tantôt je le rebutais; quelquefois je pleurais de tendresse
pour lui, ensuite je lui crachais au visage; je fis tant, enfin, que je
fis passer mon amoureux d'un violent accès d'amour à un violent accès de
folie, qui consistait à détester l'univers entier, et qui l'envoya vivre
dans un réduit vraiment monastique: c'est ainsi que je l'ai guéri, et
par le même régime je me fais fort de laver votre foie aussi net que
le coeur d'un mouton bien sain, de façon qu'il n'y restera pas la plus
petite tache d'amour.
ORLANDO.--Je ne me soucie pas d'être guéri, jeune homme.
ROSALINDE.--Je vous guérirais si vous vouliez seulement consentir à
m'appeler Rosalinde, à venir tous les jours à ma chaumière me faire la
cour.
ORLANDO.--Oh! pour cela, je te le jure sur mon amour que j'y consens:
dis-moi où tu demeures.
ROSALINDE.--Venez avec moi, et je vous le montrerai; et, chemin faisant,
vous me direz dans quel endroit de la forêt vous habitez: voulez-vous
venir?
ORLANDO.--De tout mon coeur, bon jeune homme.
ROSALINDE.--Non, non, il faut que vous m'appeliez Rosalinde. (_A
Célie._) Allons, ma soeur, voulez-vous venir?
(Ils sortent.)