SCÈNE IV

La forêt des Ardennes.

ROSALINDE en _habit de jeune garçon_, CÉLIE _habillée en bergère et le

paysan_ TOUCHSTONE.

ROSALINDE.--O dieux! que mon coeur est las!

TOUCHSTONE.--Je m'embarrasserais fort peu de mon coeur, si mes jambes

n'étaient pas lasses.

ROSALINDE.--J'aurais bonne envie de déshonorer l'habit d'homme que je

porte, et de pleurer comme une femme; mais il faut que je soutienne le

vaisseau le plus faible; c'est au pourpoint et au haut-de-chausses

à montrer l'exemple du courage à la jupe; ainsi courage donc, chère

Aliéna.

CÉLIE.--Je t'en prie, supporte-moi; je ne saurais aller plus loin.

TOUCHSTONE.--Pour moi j'aimerais mieux vous supporter que de vous

porter; je ne porterais cependant pas de _croix_[19] en vous portant;

car je ne crois pas que vous ayez d'argent dans votre bourse.

[Note 19: Une espèce de monnaie marquée d'une croix; ce mot est pour

Shakspeare une source de pointes.]

ROSALINDE.--Enfin, voilà donc la forêt des Ardennes.

TOUCHSTONE.--Oui, me voilà dans l'Ardenne, je n'en suis que plus

sot; quand j'étais chez moi, j'étais bien mieux; mais il faut que les

voyageurs soient contents de tout.

ROSALINDE.--Oui, sois content, cher Touchstone; mais qui vient ici? Un

jeune homme et un vieillard en conversation sérieuse!

(Entrent Corin et Sylvius de l'autre côté du théâtre.)

CORIN.--C'est précisément là le moyen de vous faire toujours mépriser

d'elle.

SYLVIUS.--O Corin! si tu savais combien je l'aime!

CORIN.--Je le devine en partie; car j'ai aimé jadis.

SYLVIUS.--Non, Corin, vieux comme tu l'es, tu ne saurais le deviner,

quand même dans ta jeunesse tu aurais été le plus fidèle amant qui ait

soupiré pendant la nuit sur son oreiller. Mais si jamais ton amour fut

égal au mien (et je suis sûr qu'aucun homme n'aima jamais comme moi), à

combien d'actions ridicules ta passion t'a-t-elle entraîné?

CORIN.--A plus de mille, que j'ai oubliées.

SYLVIUS.--Oh! tu n'as donc jamais aimé aussi tendrement que moi: si tu

ne te rappelles pas jusqu'à la plus petite folie que l'amour t'a fait

faire, tu n'as pas aimé: si tu ne t'es pas assis comme je le suis,

fatigant celui qui t'écoutait des louanges de ta maîtresse, tu n'as pas

aimé: si tu n'as pas quitté brusquement la compagnie, comme ma passion

me fait quitter la tienne en ce moment, tu n'as pas aimé. O Phébé!

Phébé! Phébé!

(Sylvius sort.)

ROSALINDE.--Hélas! pauvre berger! en te voyant sonder ta blessure, un

sort cruel m'a fait sentir la mienne.

TOUCHSTONE.--Et moi la mienne: je me souviens que lorsque j'étais

amoureux, je brisai mon épée contre une pierre en lui disant: «Voilà

pour t'apprendre à rendre des visites nocturnes à Jeanne Smile;» et je

me rappelle que je baisais son battoir et les mamelles des vaches que

ses jolies mains gercées venaient de traire; et je me souviens encore

qu'au lieu d'elle, je courtisais une tige de pois, auquel je pris deux

cosses pour les lui rendre en lui disant, en pleurant des larmes[20]:

«Portez ceci pour l'amour de moi.» Nous autres vrais amants, nous sommes

sujets à d'étranges caprices; mais comme tout, dans la nature, est

mortel, toute nature est mortellement folle en amour[21].

[Note 20: «Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de

Lodge.» (WARBURTON.)]

[Note 21: _Mortal_ est pris ici adverbialement pour _excessivement_.]

ROSALINDE.--Tu parles plus sagement que tu ne t'en doutes.

TOUCHSTONE.--Vraiment, jamais je ne me douterai de mon esprit que

lorsque je me le serai cassé contre les os des jambes.

ROSALINDE.--O Jupiter! Jupiter! la passion de ce berger ressemble bien à

la mienne.

TOUCHSTONE.--Et à la mienne aussi: mais cela devient un peu ancien pour

moi.

CÉLIE.--Je vous en prie, que l'un de vous demande à cet homme-là s'il

voudrait nous donner quelque nourriture pour de l'or. Je suis d'une

faiblesse à mourir.

TOUCHSTONE.--Holà, vous, paysan!

ROSALINDE.--Tais-toi, sot; il n'est pas ton parent.

CORIN.--Qui appelle?

TOUCHSTONE.--Des personnes qui valent mieux que vous, l'ami.

CORIN.--Si elles ne valaient pas mieux que moi, elles seraient bien

misérables.

ROSALINDE.--Paix! te dis-je;--bonsoir, l'ami!

CORIN.--Bonsoir, mon joli cavalier, ainsi qu'à vous tous.

ROSALINDE.--Je t'en prie, berger, si, par amitié ou pour de l'or, l'on

peut obtenir quelques aliments dans ce désert, conduis-nous dans un

endroit où nous puissions nous reposer et manger; voilà une jeune fille

que le voyage a accablée de fatigue; elle est prête à défaillir de

besoin.

CORIN.--Mon beau monsieur, je la plains de tout mon coeur, et je

souhaiterais, bien plus pour elle que pour moi, que la fortune m'eût

mis plus en état de la soulager; mais je ne suis qu'un berger, aux gages

d'un autre homme, et je ne tonds pas pour moi les moutons que je fais

paître: mon maître est d'un naturel avare, et s'embarrasse fort peu de

s'ouvrir le chemin du ciel par des actes d'hospitalité. D'ailleurs, sa

cabane, ses troupeaux et ses pâturages sont en vente, et son absence

fait qu'il n'y a maintenant, dans notre bergerie, rien que vous puissiez

manger: mais venez voir ce qu'il y a; et si ma voix y peut quelque

chose, vous serez certainement bien reçus.

ROSALINDE.--Quel est celui qui doit acheter son troupeau et ses

pâturages?

CORIN.--Ce jeune homme que vous avez vu ici il n'y a qu'un moment, et

qui se soucie peu d'acheter quoi que ce soit.

ROSALINDE.--Si cela pouvait se faire sans blesser l'honnêteté, je te

prierais d'acheter la cabane, les pâturages et le troupeau, et nous te

donnerions de quoi payer le tout pour nous.

CÉLIE.--Et nous augmenterions tes gages. J'aime ces lieux, et j'y

passerais volontiers ma vie.

CORIN.--Le tout est certainement à vendre: venez avec moi: si, sur

ce qu'on vous en dira, le terrain, le revenu et ce genre de vie vous

plaisent, j'achèterai aussitôt le tout avec votre or, et je serai votre

fidèle berger.

(Ils sortent.)

Comme il vous plaira · 第 16 / 63 题