Appartement du palais.
_Entrent_ CÉLIE et ROSALINDE.
CÉLIE.--Quoi, cousine! quoi, Rosalinde!--Amour, un peu de pitié! Quoi,
pas un mot!
ROSALINDE.--Pas un mot à jeter à un chien[12].
CÉLIE.--Non; tes paroles sont trop précieuses pour être jetées aux
roquets, mais jettes-en ici quelques-unes; allons, estropie-moi avec de
bonnes raisons.
ROSALINDE.--Alors il y aurait deux cousines d'enfermées, l'une serait
estropiée par des raisons[13], et l'autre folle sans aucune raison.
CÉLIE.--Mais tout ceci regarde-t-il votre père?
ROSALINDE.--Non; il y en a une partie pour le père de mon
enfant[14].--Oh! que le monde de tous les jours est rempli de ronces!
[Note 12: Expression proverbiale.]
[Note 13: _Lame me with reasons_, rends-moi boiteuse par de bonnes
raisons.
On a dernièrement voulu prouver par ces mots que Shakspeare était
boiteux en traduisant: _Prouvez-moi que je suis boiteux_. On a compté
combien de fois le mot _lame_ était dans ses oeuvres; et chaque fois a
été une preuve.]
[Note 14: Mon futur époux.]
CÉLIE.--Ce ne sont que des chardons, cousine, jetés sur toi par jeu
dans la folie d'un jour de fête: mais si nous ne marchons pas dans les
sentiers battus, ils s'attacheront à nos jupons.
ROSALINDE.--Je les secouais bien de ma robe; mais ces chardons sont dans
mon coeur.
CÉLIE.--Chasse-les en faisant: hem! hem!
ROSALINDE.--J'essayerais, s'il ne fallait que dire hem et l'obtenir.
CÉLIE.--Allons, allons, il faut lutter contre tes affections.
ROSALINDE.--Oh! elles prennent le parti d'un meilleur lutteur que moi!
CÉLIE.--Que le ciel te protége! Tu essayeras, avec le temps, en dépit
d'une chute.--Mais laissons là toutes ces plaisanteries, et parlons
sérieusement: est-il possible que tu tombes aussi subitement et aussi
éperdument amoureuse du plus jeune des fils du vieux chevalier Rowland?
ROSALINDE.--Le duc mon père aimait tendrement son père.
CÉLIE.--S'ensuit-il de là que tu doives aimer tendrement son fils?
D'après cette logique, je devrais le haïr; car mon père haïssait son
père: cependant je ne hais point Orlando.
ROSALINDE.--Non, je t'en prie, pour l'amour de moi, ne le hais pas.
CÉLIE.--Pourquoi le haïrai-je? N'est-il pas rempli de mérite?
ROSALINDE.--Permets donc que je l'aime pour cette raison; et toi,
aime-le parce que je l'aime.--Mais regarde, voilà le duc qui vient.
CÉLIE.--Avec des yeux pleins de courroux.
(Frédéric entre avec des seigneurs de la cour.)
FRÉDÉRIC--Hâtez-vous, madame, de partir et de vous retirer de notre
cour.
ROSALINDE.--Moi, mon oncle?
FRÉDÉRIC.--Vous, ma nièce; et si dans dix jours vous vous trouvez à
vingt milles de notre cour, vous mourrez.
ROSALINDE.--Je supplie Votre Altesse de permettre que j'emporte avec moi
la connaissance de ma faute. Si je me comprends moi-même, si mes propres
désirs me sont connus, si je ne rêve pas ou si je ne suis pas folle,
comme je ne crois pas l'être, alors, cher oncle, je vous proteste que
jamais je n'offensai Votre Altesse, pas même par une pensée à demi
conçue.
FRÉDÉRIC--Tel est le langage de tous les traîtres; si leur justification
dépendait de leurs paroles, ils seraient aussi innocents que la grâce
même: qu'il vous suffise de savoir que je me méfie de vous.
ROSALINDE.--Votre méfiance ne suffit pas pour faire de moi une perfide.
Dites-moi quels sont les indices de ma trahison?
FRÉDÉRIC.--Tu es fille de ton père, et c'est assez.
ROSALINDE.--Je l'étais aussi lorsque Votre Altesse s'est emparée de son
duché; je l'étais, lorsque Votre Altesse l'a banni. La trahison ne se
transmet pas comme un héritage, monseigneur; ou si elle passait de nos
parents à nous, qu'en résulterait-il encore contre moi? Mon père ne fut
jamais un traître: ainsi, mon bon seigneur, ne me faites pas l'injustice
de croire que ma pauvreté soit de la perfidie.
CÉLIE.--Cher souverain, daignez m'entendre.
FRÉDÉRIC.--Oui, Célie, c'est pour l'amour de vous que nous l'avons
retenue ici; autrement, elle aurait été rôder avec son père.
CÉLIE.--Je ne vous priai pas alors de la retenir ici; vous suivîtes
votre bon plaisir et votre propre pitié: j'étais trop jeune dans ce
temps-là pour apprécier tout ce qu'elle valait; mais maintenant je la
connais; si elle est une traîtresse, j'en suis donc une aussi, nous
avons toujours dormi dans le même lit, nous nous sommes levées au même
instant, nous avons étudié, joué, mangé ensemble, et partout où nous
sommes allées, nous marchions toujours comme les cygnes de Junon,
formant un couple inséparable.
FRÉDÉRIC.--Elle est trop rusée pour toi; sa douceur, son silence même,
et sa patience, parlent au peuple qui la plaint. Tu es une folle,
elle te vole ton nom; tu auras plus d'éclat, et tes vertus brilleront
davantage lorsqu'elle sera partie; n'ouvre plus la bouche; l'arrêt que
j'ai prononcé contre elle est ferme et irrévocable; elle est bannie.
CÉLIE.--Prononcez donc aussi, monseigneur, la même sentence contre moi;
car je ne saurais vivre séparée d'elle.
FRÉDÉRIC.--Vous êtes une folle.--Vous, ma nièce, faites vos préparatifs;
si vous passez le temps fixé, je vous jure, sur mon honneur et sur ma
parole solennelle, que vous mourrez.
(Frédéric sort avec sa suite.)
CÉLIE.--O ma pauvre Rosalinde, où iras-tu? Veux-tu que nous changions
de pères? Je te donnerai le mien. Je t'en conjure, ne sois pas plus
affligée que je ne le suis.
ROSALINDE.--J'ai bien plus sujet de l'être.
CÉLIE.--Tu n'en as pas davantage, cousine; console-toi, je t'en prie: ne
sais-tu pas que le duc m'a bannie, moi, sa fille?
ROSALINDE.--C'est ce qu'il n'a point fait.
CÉLIE.--Non, dis-tu? Rosalinde n'éprouve donc pas cet amour qui me
dit que toi et moi sommes une? Quoi! on nous séparera? Quoi! nous nous
quitterions, douce amie? non, que mon père cherche une autre héritière.
Allons, concertons ensemble le moyen de nous enfuir; voyons où nous
irons et ce que nous emporterons avec nous; ne prétends pas te charger
seule du fardeau, ni supporter seule tes chagrins, et me laisser à
l'écart: car, tu peux dire tout ce que tu voudras, mais je te jure, par
ce ciel qui paraît triste de notre douleur, que j'irai partout avec toi.
ROSALINDE.--Mais où irons-nous?
CÉLIE.--Chercher mon oncle.
ROSALINDE.--Hélas! de jeunes filles comme nous! quel danger ne
courrons-nous pas en voyageant si loin? La beauté tente les voleurs,
encore plus que l'or.
CÉLIE.--Je m'habillerai avec des vêtements pauvres et grossiers et je
me teindrai le visage avec une espèce de terre d'ombre; fais-en autant,
nous passerons sans être remarquées, et sans exciter personne à nous
attaquer.
ROSALINDE.--Ne vaudrait-il pas mieux, étant d'une taille plus
qu'ordinaire, que je m'habillasse tout à fait en homme? Avec une belle
et large épée à mon côté, et un épieu à la main (qu'il reste cachée
dans mon coeur toute la peur de femme qui voudra!) j'aurai un extérieur
fanfaron et martial, aussi bien que tant de lâches qui cachent leur
poltronnerie sous les apparences de la bravoure.
CÉLIE.--Comment t'appellerai-je, lorsque tu seras un homme?
ROSALINDE.--Je ne veux pas porter un nom moindre que celui du page
de Jupiter, ainsi, songe bien à m'appeler Ganymède, et toi, quel nom
veux-tu avoir?
CÉLIE.--Un nom qui ait quelque rapport avec ma situation: plus de Célie;
je suis _Aliéna_[15].
[Note 15: _Aliéna_, mot latin; étrangère bannie.]
ROSALINDE.--Mais, cousine, si nous essayions de voler le fou de la cour
de ton père, ne servirait-il pas à nous distraire dans le voyage?
CÉLIE.--Il me suivra, j'en réponds, au bout du monde. Laisse-moi le soin
de le gagner: allons ramasser nos bijoux et nos richesses; concertons le
moment le plus propice, et les moyens les plus sûrs pour nous soustraire
aux poursuites que l'on ne manquera pas de faire après mon évasion:
allons, marchons avec joie... vers la liberté, et non vers le
bannissement!
(Elles sortent.)