SCÈNE III

Appartement du palais.

_Entrent_ CÉLIE et ROSALINDE.

CÉLIE.--Quoi, cousine! quoi, Rosalinde!--Amour, un peu de pitié! Quoi,

pas un mot!

ROSALINDE.--Pas un mot à jeter à un chien[12].

CÉLIE.--Non; tes paroles sont trop précieuses pour être jetées aux

roquets, mais jettes-en ici quelques-unes; allons, estropie-moi avec de

bonnes raisons.

ROSALINDE.--Alors il y aurait deux cousines d'enfermées, l'une serait

estropiée par des raisons[13], et l'autre folle sans aucune raison.

CÉLIE.--Mais tout ceci regarde-t-il votre père?

ROSALINDE.--Non; il y en a une partie pour le père de mon

enfant[14].--Oh! que le monde de tous les jours est rempli de ronces!

[Note 12: Expression proverbiale.]

[Note 13: _Lame me with reasons_, rends-moi boiteuse par de bonnes

raisons.

On a dernièrement voulu prouver par ces mots que Shakspeare était

boiteux en traduisant: _Prouvez-moi que je suis boiteux_. On a compté

combien de fois le mot _lame_ était dans ses oeuvres; et chaque fois a

été une preuve.]

[Note 14: Mon futur époux.]

CÉLIE.--Ce ne sont que des chardons, cousine, jetés sur toi par jeu

dans la folie d'un jour de fête: mais si nous ne marchons pas dans les

sentiers battus, ils s'attacheront à nos jupons.

ROSALINDE.--Je les secouais bien de ma robe; mais ces chardons sont dans

mon coeur.

CÉLIE.--Chasse-les en faisant: hem! hem!

ROSALINDE.--J'essayerais, s'il ne fallait que dire hem et l'obtenir.

CÉLIE.--Allons, allons, il faut lutter contre tes affections.

ROSALINDE.--Oh! elles prennent le parti d'un meilleur lutteur que moi!

CÉLIE.--Que le ciel te protége! Tu essayeras, avec le temps, en dépit

d'une chute.--Mais laissons là toutes ces plaisanteries, et parlons

sérieusement: est-il possible que tu tombes aussi subitement et aussi

éperdument amoureuse du plus jeune des fils du vieux chevalier Rowland?

ROSALINDE.--Le duc mon père aimait tendrement son père.

CÉLIE.--S'ensuit-il de là que tu doives aimer tendrement son fils?

D'après cette logique, je devrais le haïr; car mon père haïssait son

père: cependant je ne hais point Orlando.

ROSALINDE.--Non, je t'en prie, pour l'amour de moi, ne le hais pas.

CÉLIE.--Pourquoi le haïrai-je? N'est-il pas rempli de mérite?

ROSALINDE.--Permets donc que je l'aime pour cette raison; et toi,

aime-le parce que je l'aime.--Mais regarde, voilà le duc qui vient.

CÉLIE.--Avec des yeux pleins de courroux.

(Frédéric entre avec des seigneurs de la cour.)

FRÉDÉRIC--Hâtez-vous, madame, de partir et de vous retirer de notre

cour.

ROSALINDE.--Moi, mon oncle?

FRÉDÉRIC.--Vous, ma nièce; et si dans dix jours vous vous trouvez à

vingt milles de notre cour, vous mourrez.

ROSALINDE.--Je supplie Votre Altesse de permettre que j'emporte avec moi

la connaissance de ma faute. Si je me comprends moi-même, si mes propres

désirs me sont connus, si je ne rêve pas ou si je ne suis pas folle,

comme je ne crois pas l'être, alors, cher oncle, je vous proteste que

jamais je n'offensai Votre Altesse, pas même par une pensée à demi

conçue.

FRÉDÉRIC--Tel est le langage de tous les traîtres; si leur justification

dépendait de leurs paroles, ils seraient aussi innocents que la grâce

même: qu'il vous suffise de savoir que je me méfie de vous.

ROSALINDE.--Votre méfiance ne suffit pas pour faire de moi une perfide.

Dites-moi quels sont les indices de ma trahison?

FRÉDÉRIC.--Tu es fille de ton père, et c'est assez.

ROSALINDE.--Je l'étais aussi lorsque Votre Altesse s'est emparée de son

duché; je l'étais, lorsque Votre Altesse l'a banni. La trahison ne se

transmet pas comme un héritage, monseigneur; ou si elle passait de nos

parents à nous, qu'en résulterait-il encore contre moi? Mon père ne fut

jamais un traître: ainsi, mon bon seigneur, ne me faites pas l'injustice

de croire que ma pauvreté soit de la perfidie.

CÉLIE.--Cher souverain, daignez m'entendre.

FRÉDÉRIC.--Oui, Célie, c'est pour l'amour de vous que nous l'avons

retenue ici; autrement, elle aurait été rôder avec son père.

CÉLIE.--Je ne vous priai pas alors de la retenir ici; vous suivîtes

votre bon plaisir et votre propre pitié: j'étais trop jeune dans ce

temps-là pour apprécier tout ce qu'elle valait; mais maintenant je la

connais; si elle est une traîtresse, j'en suis donc une aussi, nous

avons toujours dormi dans le même lit, nous nous sommes levées au même

instant, nous avons étudié, joué, mangé ensemble, et partout où nous

sommes allées, nous marchions toujours comme les cygnes de Junon,

formant un couple inséparable.

FRÉDÉRIC.--Elle est trop rusée pour toi; sa douceur, son silence même,

et sa patience, parlent au peuple qui la plaint. Tu es une folle,

elle te vole ton nom; tu auras plus d'éclat, et tes vertus brilleront

davantage lorsqu'elle sera partie; n'ouvre plus la bouche; l'arrêt que

j'ai prononcé contre elle est ferme et irrévocable; elle est bannie.

CÉLIE.--Prononcez donc aussi, monseigneur, la même sentence contre moi;

car je ne saurais vivre séparée d'elle.

FRÉDÉRIC.--Vous êtes une folle.--Vous, ma nièce, faites vos préparatifs;

si vous passez le temps fixé, je vous jure, sur mon honneur et sur ma

parole solennelle, que vous mourrez.

(Frédéric sort avec sa suite.)

CÉLIE.--O ma pauvre Rosalinde, où iras-tu? Veux-tu que nous changions

de pères? Je te donnerai le mien. Je t'en conjure, ne sois pas plus

affligée que je ne le suis.

ROSALINDE.--J'ai bien plus sujet de l'être.

CÉLIE.--Tu n'en as pas davantage, cousine; console-toi, je t'en prie: ne

sais-tu pas que le duc m'a bannie, moi, sa fille?

ROSALINDE.--C'est ce qu'il n'a point fait.

CÉLIE.--Non, dis-tu? Rosalinde n'éprouve donc pas cet amour qui me

dit que toi et moi sommes une? Quoi! on nous séparera? Quoi! nous nous

quitterions, douce amie? non, que mon père cherche une autre héritière.

Allons, concertons ensemble le moyen de nous enfuir; voyons où nous

irons et ce que nous emporterons avec nous; ne prétends pas te charger

seule du fardeau, ni supporter seule tes chagrins, et me laisser à

l'écart: car, tu peux dire tout ce que tu voudras, mais je te jure, par

ce ciel qui paraît triste de notre douleur, que j'irai partout avec toi.

ROSALINDE.--Mais où irons-nous?

CÉLIE.--Chercher mon oncle.

ROSALINDE.--Hélas! de jeunes filles comme nous! quel danger ne

courrons-nous pas en voyageant si loin? La beauté tente les voleurs,

encore plus que l'or.

CÉLIE.--Je m'habillerai avec des vêtements pauvres et grossiers et je

me teindrai le visage avec une espèce de terre d'ombre; fais-en autant,

nous passerons sans être remarquées, et sans exciter personne à nous

attaquer.

ROSALINDE.--Ne vaudrait-il pas mieux, étant d'une taille plus

qu'ordinaire, que je m'habillasse tout à fait en homme? Avec une belle

et large épée à mon côté, et un épieu à la main (qu'il reste cachée

dans mon coeur toute la peur de femme qui voudra!) j'aurai un extérieur

fanfaron et martial, aussi bien que tant de lâches qui cachent leur

poltronnerie sous les apparences de la bravoure.

CÉLIE.--Comment t'appellerai-je, lorsque tu seras un homme?

ROSALINDE.--Je ne veux pas porter un nom moindre que celui du page

de Jupiter, ainsi, songe bien à m'appeler Ganymède, et toi, quel nom

veux-tu avoir?

CÉLIE.--Un nom qui ait quelque rapport avec ma situation: plus de Célie;

je suis _Aliéna_[15].

[Note 15: _Aliéna_, mot latin; étrangère bannie.]

ROSALINDE.--Mais, cousine, si nous essayions de voler le fou de la cour

de ton père, ne servirait-il pas à nous distraire dans le voyage?

CÉLIE.--Il me suivra, j'en réponds, au bout du monde. Laisse-moi le soin

de le gagner: allons ramasser nos bijoux et nos richesses; concertons le

moment le plus propice, et les moyens les plus sûrs pour nous soustraire

aux poursuites que l'on ne manquera pas de faire après mon évasion:

allons, marchons avec joie... vers la liberté, et non vers le

bannissement!

(Elles sortent.)

Comme il vous plaira · 第 10 / 63 题