Plaine devant le palais du duc.
ROSALINDE et CÉLIE.
CÉLIE.--Je t'en conjure, Rosalinde, ma chère cousine, sois plus gaie.
ROSALINDE.--Chère Célie, je montre bien plus de gaieté que je n'en
possède; et tu veux que j'en montre encore davantage? Si tu ne peux
m'apprendre à oublier un père banni, renonce à vouloir m'apprendre à me
souvenir d'une grande joie.
CÉLIE.--Ah! je vois bien que tu ne m'aimes pas aussi tendrement que
je t'aime; car si mon oncle, ton père, au lieu d'être banni, avait au
contraire banni ton oncle, le duc mon père, pourvu que tu fusses restée
avec moi, mon amitié pour toi m'aurait appris à prendre ton père pour le
mien; et tu en ferais autant, si la force de ton amitié égalait celle de
la mienne.
ROSALINDE.--Eh bien! je veux tâcher d'oublier ma situation, pour me
réjouir de la tienne.
CÉLIE.--Tu sais que mon père n'a que moi d'enfants; il n'y a pas
d'apparence qu'il en ait jamais d'autre; et certainement à sa mort tu
seras son héritière; tout ce qu'il a enlevé de force à ton père, je
te le rendrai par affection; sur mon honneur, je le ferai, et que je
devienne un monstre s'il m'arrive d'enfreindre ce serment! Ainsi, ma
charmante Rose, ma chère Rose, sois gaie.
ROSALINDE.--Je le serai désormais, cousine; je veux imaginer quelque
amusement. Voyons, que penses-tu de faire l'amour?
CÉLIE.--Oh! ma chère, je t'en prie, fais de l'amour un jeu; mais ne va
pas aimer sérieusement aucun homme, et même par amusement ne va jamais
si loin que tu ne puisses te retirer en honneur et sans rougir.
ROSALINDE.--Eh bien! à quoi donc nous amuserons-nous?
CÉLIE.--Asseyons-nous, et par nos moqueries dérangeons de son rouet
cette bonne ménagère, la Fortune, afin qu'à l'avenir ses dons soient
plus également partagés[2].
[Note 2: Nous avons déjà vu, dans _Antoine et Cléopâtre_, que Shakspeare
donne un rouet à la Fortune et en fait une ménagère.]
ROSALINDE.--Je voudrais que cela fût en notre pouvoir, car ses bienfaits
sont souvent bien mal placés, et la bonne aveugle fait surtout de
grandes méprises dans les dons qu'elle distribue aux femmes.
CÉLIE.--Oh! cela est bien vrai; car celles qu'elle fait belles, elle les
fait rarement vertueuses, et celles qu'elle fait vertueuses, elle les
fait en général bien laides.
ROSALINDE.--Mais, cousine, tu passes de l'office de la Fortune à celui
de la Nature. La Fortune est la souveraine des dons de ce monde, mais
elle ne peut rien sur les traits naturels.
(Entre Touchstone.)
CÉLIE.--Non?... Lorsque la Nature a formé une belle créature, la Fortune
ne peut-elle pas la faire tomber dans le feu? Et, bien que la Nature
nous ait donné de l'esprit pour railler la Fortune, cette même fortune
envoie cet imbécile pour interrompre notre entretien.
ROSALINDE.--En vérité, la Fortune est trop cruelle envers la Nature,
puisque la Fortune envoie l'enfant de la nature pour interrompre
l'esprit de la nature.
CÉLIE.--Peut-être n'est-ce pas ici l'ouvrage de la Fortune, mais celui
de la Nature elle-même, qui, s'apercevant que notre esprit naturel
est trop épais pour raisonner sur de telles déesses, nous envoie cet
imbécile pour notre pierre à aiguiser[3], car toujours la stupidité d'un
sot sert à aiguiser l'esprit.--Eh bien! homme d'esprit, où allez-vous?
[Note 3: Célie et Rosalinde jouent sur le sens du mot _Touchstone_, qui
veut dire pierre à aiguiser ou pierre de touche. Les _clowns_ du théâtre
anglais sont des bouffons, des _graciosi_; il ne faut pas les confondre
avec les fous en titre.]
TOUCHSTONE.--Maîtresse, il faut que vous veniez trouver votre père.
CÉLIE.--Vous a-t-on fait le messager?
TOUCHSTONE.--Non, sur mon honneur; mais on m'a ordonné de venir vous
chercher.
ROSALINDE.--Où avez-vous appris ce serment, fou?
TOUCHSTONE.--D'un certain chevalier, qui jurait sur son honneur que
les beignets étaient bons, et qui jurait encore sur son honneur que
la moutarde ne valait rien: moi, je soutiendrai que les beignets ne
valaient rien, et que la moutarde était bonne, et cependant le chevalier
ne faisait pas un faux serment.
CÉLIE.--Comment prouverez-vous cela, avec toute la masse de votre
science?
ROSALINDE.--Allons, voyons, démuselez votre sagesse.
TOUCHSTONE.--Avancez-vous toutes deux, caressez-vous le menton, et jurez
par votre barbe que je suis un fripon[4].
[Note 4: On trouve une phrase équivalente dans _Gargantua_.]
CÉLIE.--Par notre barbe, si nous en avions, tu es un fripon.
TOUCHSTONE.--Et moi, je jurerais par ma friponnerie, si j'en avais,
que je suis un fripon; mais si vous jurez par ce qui n'est pas, vous ne
faites pas de faux serment; aussi le chevalier n'en fit pas davantage,
lorsqu'il jura par son honneur, car il n'en eut jamais, ou s'il en avait
eu, il l'avait perdu à force de serments, longtemps avant qu'il vît ces
beignets ou cette moutarde.
CÉLIE.--Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler?
TOUCHSTONE.--De cet homme que le vieux Frédéric, votre père, aime tant.
CÉLIE.--L'amitié de mon père suffit pour l'honorer: en voilà assez; ne
parle plus de lui; tu seras fouetté un de ces jours pour tes moqueries.
TOUCHSTONE,--C'est une grande pitié, que les fous ne puissent dire
sagement ce que les sages font follement.
CÉLIE.--Par ma foi, tu dis vrai; car, depuis que le peu d'esprit qu'ont
les fous[5] a été condamné au silence, le peu de folie des gens sages se
montre extraordinairement.--Voici monsieur Le Beau.
[Note 5: Tôt ou tard la vérité devait déplaire à la cour, même dans la
bouche des fous.]
(Entre Le Beau.)
ROSALINDE.--Avec la bouche pleine de nouvelles.
CÉLIE.--Qu'il va dégorger sur nous, comme les pigeons donnent à manger à
leurs petits.
ROSALINDE.--Alors nous serons farcies de nouvelles.
CÉLIE.--Tant mieux, nous n'en trouverons que plus de chalands. Bonjour,
monsieur Le Beau; quelles nouvelles?
LE BEAU.--Belle princesse, vous avez perdu un grand plaisir.
CÉLIE.--Du plaisir! de quelle couleur?
LE BEAU.--De quelle couleur, madame? Que voulez-vous que je vous
réponde?
ROSALINDE.--Au gré de votre esprit et du hasard.
TOUCHSTONE.--Ou comme le voudront les décrets de la destinée.
CÉLIE.--Très-bien dit: voilà qui est maçonné avec une truelle[6].
TOUCHSTONE.--Ma foi, si je ne garde pas mon rang[7]...
[Note 6: Grossièrement, expression proverbiale.]
[Note 7: _Rank, rang_ et _rance_, équivoque.]
ROSALINDE.--Tu perds ton ancienne odeur.
LE BEAU.--Vous me troublez, mesdames; je voulais vous faire le récit
d'une belle lutte que vous n'avez pas eu le plaisir de voir.
ROSALINDE.--Dites-nous toujours l'histoire de cette lutte.
LE BEAU.--Je vous en dirai le commencement; et si cela plaît à Vos
Seigneuries, vous pourrez en voir la fin; car le plus beau est encore
à faire, et ils viennent l'exécuter précisément dans l'endroit où vous
êtes.
CÉLIE.--Eh bien! le commencement, qui est mort et enterré?
LE BEAU.--Arrive un vieillard avec ses trois fils.
CÉLIE.--Je pourrais trouver ce début-là à un vieux conte.
LE BEAU.--Trois jeunes gens de belle taille et de bonne mine...
ROSALINDE.--Avec des écriteaux à leur cou[8] portant: «On fait à savoir
par ces présentes, à tous ceux à qui il appartiendra...»
[Note 8: Bill, _pertuisane, billet, écriteau_. L'équivoque roule sur la
double signification du mot.]
LE BEAU.--L'aîné des trois a lutté contre Charles, le lutteur du duc:
Charles, en un instant, l'a renversé, et lui a cassé trois côtes; de
sorte qu'il n'y a guère d'espérance qu'il survive. Il a traité le second
de même, et le troisième aussi. Ils sont étendus ici près; le pauvre
vieillard, leur père, fait de si tristes lamentations à côté d'eux, que
tous les spectateurs le plaignent en pleurant.
ROSALINDE.--Hélas!
TOUCHSTONE.--Mais, monsieur, quel est donc l'amusement que les dames ont
perdu?
LE BEAU.--Hé! celui dont je parle.
TOUCHSTONE.--Voilà donc comme les hommes deviennent plus sages de jour
en jour! C'est la première fois de ma vie que j'aie jamais entendu dire
que de voir briser des côtes était un amusement pour les dames.
CÉLIE.--Et moi aussi, je te le proteste.
ROSALINDE.--Mais y en a-t-il encore d'autres qui brûlent d'envie de voir
déranger ainsi l'harmonie de leurs côtes? Y en a-t-il un autre qui se
passionne pour le jeu de _brise-côte_[9].--Verrons-nous cette lutte,
cousine?
[Note 9: Côtes rompues, musique rompue, analogie entre la flûte inégale
de Pan, et la disposition anatomique des côtes.]
LE BEAU.--Il le faudra bien, mesdames, si vous restez où vous êtes; car
c'est ici l'arène que l'on a choisie pour la lutte, et ils sont prêts à
l'engager.
CÉLIE.--Ce sont sûrement eux qui viennent là-bas: restons donc, et
voyons-la.
(Fanfares.--Entrent le duc Frédéric, les seigneurs de sa cour, Orlando,
Charles et suite.)
FRÉDÉRIC.--Avancez: puisque le jeune homme ne veut pas se laisser
dissuader, qu'il soit téméraire à ses risques et périls.
ROSALINDE.--Est-ce là l'homme?
LE BEAU.--Lui-même, madame.
CÉLIE.--Hélas! il est trop jeune; il a cependant l'air de devoir
remporter la victoire.
FRÉDÉRIC.--Quoi! vous voilà, ma fille, et vous aussi ma nièce? Vous
êtes-vous glissées ici pour voir la lutte?
ROSALINDE.--Oui, monseigneur, si vous voulez nous le permettre.
FRÉDÉRIC,--Vous n'y prendrez pas beaucoup de plaisir, je vous assure: il
y a une si grande inégalité de forces entre les deux hommes! Par pitié
pour la jeunesse de l'agresseur, je voudrais le dissuader; mais il ne
veut pas écouter mes instances. Parlez-lui, mesdames; voyez si vous
pourrez le toucher.
CÉLIE.--Faites-le venir ici, mon cher monsieur Le Beau.
FRÉDÉRIC.--Oui, appelez-le; je ne veux pas être présent.
(Il se retire à l'écart.)
LE BEAU.--Monsieur l'agresseur, les princesses voudraient vous parler.
ORLANDO.--Je vais leur présenter l'hommage de mon obéissance et de mon
respect.
ROSALINDE.--Jeune homme, avez-vous défié Charles le lutteur?
ORLANDO.--Non, belle princesse; il est l'agresseur général: je ne
fais que venir comme les autres, pour essayer avec lui la force de ma
jeunesse.
CÉLIE.--Monsieur, vous êtes trop hardi pour votre âge: vous avez vu de
cruelles preuves de la force de cet homme. Si vous pouviez vous voir
avec vos yeux, ou vous connaître avec votre jugement, la crainte
du malheur où vous vous exposez vous conseillerait de chercher des
entreprises moins inégales. Nous vous prions, pour l'amour de vous-même,
de songer à votre sûreté, et de renoncer à cette tentative.
ROSALINDE.--Rendez-vous, monsieur, votre réputation n'en sera nullement
lésée: nous nous chargeons d'obtenir du duc que la lutte n'aille pas
plus loin.
ORLANDO.--Je vous supplie, mesdames, de ne pas me punir par une opinion
désavantageuse: j'avoue que je suis très-coupable de refuser quelque
chose à d'aussi généreuses dames; mais accordez-moi que vos beaux yeux
et vos bons souhaits me suivent dans l'essai que je vais faire. Si je
suis vaincu, la honte n'atteindra qu'un homme qui n'eut jamais aucune
gloire: si je suis tué, il n'y aura de mort que moi, qui en serais bien
aise: je ne ferai aucun tort à mes amis, car je n'en ai point pour me
pleurer; ma mort ne sera d'aucun préjudice au monde, car je n'y possède
rien; je n'y occupe qu'une place, qui pourra être mieux remplie, quand
je l'aurai laissée vacante.
ROSALINDE.--Je voudrais que le peu de force que j'ai fût réunie à la
vôtre.
CÉLIE.--Et la mienne aussi pour augmenter la sienne.
ROSALINDE.--Portez-vous bien! fasse le ciel que je sois trompée dans mes
craintes pour vous!
ORLANDO.--Puissiez-vous voir exaucer tous les désirs de votre coeur!
CHARLES.--Allons, où est ce jeune galant, qui est si jaloux de coucher
avec sa mère la terre?
ORLANDO.--Le voici tout prêt, monsieur; mais il est plus modeste dans
ses voeux que vous ne dites.
FRÉDÉRIC.--Vous n'essayerez qu'une seule chute?
CHARLES.--Non, monseigneur, je vous le garantis; si vous avez fait tous
vos efforts pour le détourner de tenter la première, vous n'aurez pas à
le prier d'en risquer une seconde.
ORLANDO.--Vous comptez bien vous moquer de moi après la lutte; vous ne
devriez pas vous en moquer avant; mais voyons; avancez.
ROSALINDE.--O jeune homme, qu'Hercule te seconde!
CÉLIE.--Je voudrais être invisible, pour saisir ce robuste adversaire
par la jambe.
(Charles et Orlando luttent.)
ROSALINDE.--O excellent jeune homme!
CÉLIE.--Si j'avais la foudre dans mes yeux, je sais bien qui des deux
serait terrassé.
FRÉDÉRIC.--Assez, assez.
(Charles est renversé, acclamations.)
ORLANDO.--Encore, je vous en supplie, monseigneur; je ne suis pas encore
en haleine.
FRÉDÉRIC.--Comment te trouves-tu, Charles?
LE BEAU.--Il ne saurait parler, monseigneur.
FRÉDÉRIC.--Emportez-le. _(A Orlando_.) Quel est ton nom, jeune homme?
ORLANDO.--Orlando, monseigneur, le plus jeune des fils du chevalier
Rowland des Bois.
FRÉDÉRIC.--Je voudrais que tu fusses le fils de tout autre homme: le
monde tenait ton père pour un homme honorable, mais il fut toujours mon
ennemi: cet exploit que tu viens de faire m'aurait plu bien davantage,
si tu descendais d'une autre maison. Mais, porte-toi bien, tu es un
brave jeune homme; je voudrais que tu te fusses dit d'un autre père!
(Frédéric sort avec sa suite et Le Beau.)
CÉLIE.--Si j'étais mon père, cousine, en agirais-je ainsi?
ORLANDO.--Je suis plus fier d'être le fils du chevalier Rowland, le
plus jeune de ses fils, et je ne changerais pas ce nom pour devenir
l'héritier adoptif de Frédéric.
ROSALINDE.--Mon père aimait le chevalier Rowland comme sa propre âme, et
tout le monde avait pour lui les sentiments de mon père: si j'avais
su plus tôt que ce jeune homme était son fils, je l'aurais conjuré en
pleurant plutôt que de le laisser s'exposer ainsi.
CÉLIE.--Allons, aimable cousine, allons le remercier et l'encourager.
Mon coeur souffre de la dureté et de la jalousie de mon père.--Monsieur,
vous méritez des applaudissements universels; si vous tenez aussi bien
vos promesses en amour que vous venez de dépasser ce que vous aviez
promis, votre maîtresse sera heureuse.
ROSALINDE, _lui donnant la chaîne qu'elle avait à son cou_.--Monsieur,
portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune fille disgraciée de la
fortune, et qui vous donnerait davantage, si sa main avait des dons à
offrir.--Nous retirons-nous, cousine?
CÉLIE.--Oui.--Adieu, beau gentilhomme.
ORLANDO.--Ne puis-je donc dire: je vous remercie! Tout ce qu'il y avait
de mieux en moi est renversé, ce qui reste devant vous n'est qu'une
quintaine[10], un bloc sans vie.
[Note 10: Quintaine, poteau fiché en plaine auquel on suspendait un
bouclier qui servait de but aux javelots, ou aux lances, dans les
joutes: