Le lupeux

Charli l'entendait souvent quand il revenait de casser les pierres sur

la route.--Oui-dà, disait-il à sa femme en rentrant, il me suivait

encore, à ce soir, tout le long du buisson, _lupant_ à la lune; mais

moi, je lui disais en moi-même: _Lupe_ donc tant que tu voudras, tu ne

me feras pas seulement tourner la tête pour te voir.

Maurice SAND.

L'auteur de la _Normandie merveilleuse_, que nous aimons à citer, parle

des _bêtes revenantes_ (c'est ainsi qu'on les appelle en Berry) à propos

du _chien de Monthulé_, qui apparaissait aux habitants de la commune de

Sainte-Croix-sur-Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais ne se

laissant jamais approcher ni toucher, et bornant sa malice à tourmenter

si fort les jeunes chiens qu'on n'en pouvait élever aucun dans la

localité. La légende normande dit que ce chien avait appartenu à un

voyageur mystérieux, et qu'il avait été tué par le propriétaire de la

ferme de Monthulé. Son maître le cherchant partout, vint à la ferme, où

on lui jura que l'animal était venu mourir de sa belle mort.--_Si vous

ne dites vrai_, répondit le voyageur, _on le saura bien_! Et il

disparut.

A partir de ce moment, le chien devint fantôme pour tourmenter ses

meurtriers. L'auteur ajoute: «Observez que dans ce conte, une croyance

nouvelle se manifeste; une âme est attribuée à l'animal, puisqu'il

partage avec l'homme la faculté d'apparaître après sa mort.»

Nous avons constaté la même croyance dans notre province. Une vieille

femme de notre village perdit une _ouaille_, une brebis noire, qu'elle

soupçonna un méchant voisin d'avoir fait périr par poison ou maléfice.

La pauvre bête écorchée et mise en terre, la bonne femme dormait,

lorsqu'elle entendit sa chèvre bêler et se démener dans l'étable, comme

si elle était aux prises avec quelque chose d'extraordinaire. Elle se

leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille noire qui essayait

d'entrer dans l'étable où elle avait coutume d'être avec la chèvre. La

bonne femme effrayée, rentre chez elle et se barricade; mais la chèvre

continue à se tourmenter. La femme prend courage et retourne voir. Cela

eut lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son ouaille essayant

d'entrer, et la chèvre venant jusqu'à la barrière de l'étable pour

l'appeler et la caresser. Mais ce n'était qu'une ombre; la vieille femme

ne put la saisir, et quand la porte de l'étable fut ouverte, la chèvre

sortit, chercha, bêla et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté

l'illusion qu'elle venait de subir.

J'ai ouï raconter l'histoire d'une pie qui avait appartenu à la

Grand'Gothe, une des plus fines sorcières de l'endroit. Cette pie avait

appris à parler, et toutes les médisances qu'elle entendait débiter à sa

maîtresse, elle les répétait aux passants en manière d'insulte. Si bien

que des jeunes gens, lassés d'entendre divulguer leurs petits secrets

par cette mauvaise bête, lui tordirent le cou. La Grand'Gothe prédit

qu'on s'en repentirait un jour ou l'autre, et mourut elle-même peu de

temps après.

Personne ne la regretta, non plus que son vieux frère, le père

Grand-Jean, qui n'était pas un mauvais homme, mais qui était si souvent

alité qu'on le voyait et ne le connaissait _quasiment_ plus. Les deux

vieillards et la pie partirent dans la même quinzaine.

Or, le père Grand-Jean avait rempli jusqu'à sa fin, tant bien que mal,

les fonctions de sacristain, qui se bornaient, dans la paroisse

supprimée depuis la Révolution, à tenir chez lui les clefs de l'église

et à sonner l'_Angelus_ trois fois par jour. Cette pratique n'était

nullement obligatoire; mais les habitants ayant l'habitude d'entendre le

son de leur cloche, qui était pour eux une sorte d'horloge, eussent

trouvé mauvais que le sacristain s'en dispensât. Et, comme il était trop

cassé et trop souvent malade pour n'y pas manquer, sa sœur, la

Grand'Gothe, qui se conserva ingambe et verte jusqu'à son dernier jour,

sonnait l'_Angelus_ à sa place quand il ne pouvait sortir du lit. On

prétend qu'elle était si impie que tout en secouant la vieille cloche,

elle débitait et faisait même mille ordures dans l'église, où personne

n'osait la suivre.

Tant il y a que, dans l'intervalle de quelques semaines qui s'écoula

entre la mort du vieux sacristain et la nomination de son successeur, la

cloche sonna d'elle-même non plus trois fois par jour, mais tous les

soirs après le coucher du soleil, sans qu'on vît personne entrer dans

l'église. Seulement, on vit la vieille pie voler dans le clocher, et

comme on doutait que ce fût la même qui avait été tuée et jetée sur le

fumier par les gars du village, on entendit sa petite voix rauque qui

recommençait à raconter tout les secrets d'un chacun et à insulter

hommes et femmes, jeunes et vieux, sans respect ni ménagement. Et l'on

sut par elle bien des choses qui divertissaient les uns et fâchaient les

autres. Le pire, c'est que l'on ne savait comment se débarrasser de

cette mauvaise âme de pie, car de faire dire des messes pour elle, il

n'y fallait point songer. La chose dura jusqu'à ce que le nouveau

sacristain prît possession de l'église, et comme c'était un bon

chrétien, _priant ferme et sonnant dur_, le méchant esprit disparut et

la cloche n'obéit plus qu'à celui qui avait le droit de la faire

chanter.

Naturellement, le souvenir de cette pie fantastique et médisante

réveille en nous celui du _lupeux_, qu'il ne faudra confondre ni avec le

_lupin_, ni avec le _lubin_, ni avec les autres variétés du loup-garou.

Le lupeux est un démon dont la nature n'a jamais été bien définie et

dont _l'apparaissance_ varie suivant les localités. C'est encore au pays

de Brenne qu'il fait sa résidence, dans ces interminables plaines semées

d'étangs immenses qui ont tous leur légende et où vivent les grands

serpents donneurs de fièvres, cousins-germains des _cocadrilles_ que

l'on aperçoit quand les eaux sont basses, mais que l'on ne peut détruire

qu'en desséchant les marécages où ils résident depuis que le monde est

monde.

Un de nos amis, qui parcourait le pays avec un guide, entendit, un soir,

dans le crépuscule, une voix presque humaine et très douce qui, d'un ton

enjoué ou plutôt goguenard, répétait de place en place, autour de lui:

_Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien et dit à son compagnon

de route:--Voilà quelqu'un de bien étonné; est-ce à cause de nous?

Le guide ne répondit rien. Ils continuèrent à marcher dans la plaine

déserte où les arbres _têteaux_, c'est-à-dire étêtés et mutilés par

l'ébranchage, prenaient sur l'horizon, blanchi à l'approche de la lune,

les formes les plus monstrueuses et les plus bizarres. La petite voix

claire et douce suivait nos voyageurs, et, à chaque mouvement de

surprise que faisait notre ami, répétait _ah! ah!_ d'une manière si

moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de rire en lui

répondant:--_Hé bien, quoi donc?_

--Taisez-vous, pour l'amour de Dieu, lui dit son guide en lui serrant le

bras et en se signant avec dévotion; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air

de l'entendre. Si vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus!

Notre ami, qui connaît bien les idées du paysan, ne s'obstina pas, et

quand ils eurent lassés par leur silence l'invisible persiffleur:--Ah

ça, dit-il à son guide, c'est un oiseau de nuit, une espèce de

chouette?--Ah bien, oui! répondit l'autre, un bel oiseau! c'est le

lupeux! Ça commence par plaisanter avec vous, ça rit, ça vous tire de

votre chemin, ça vous emmène et puis ça ce fâche, et _ça vous périt_

dans quelque fondière.

Telle est, en effet, la spécialité du lupeux, démon aussi spirituel que

méchant, que l'on a vu quelquefois perché sur un arbre tortu, vu qu'il

est lui-même de _travers_, c'est-à-dire _traversieux_, c'est-à-dire

enfin pervers et amoureux _de naissance_.

Les gens qui ont eu l'imprudence de le suivre et de l'écouter s'en sont

mal trouvés. Il n'est sorte de plaisants contes, de méchants propos, de

commérages sanglants ou comiques dont il ne vous régale dès que vous

avez été assez curieux pour lui dire jusqu'à trois fois: _Quoi donc?_ ou

_qu'est-ce qu'il y a?_ Il commence alors à babiller comme une _ageasse_

(une pie), il vous régale d'aventures étranges et scandaleuses, il

promet de vous faire surprendre des rendez-vous galants qui intéressent

votre malice naturelle ou votre jalousie conjugale. Une fois dans ses

griffes, on ne se lasse pas de l'écouter et de le questionner. Il vous

conduit au bord d'une eau trompeuse et vous dit: _Regarde!_ Vous vous

penchez vers ce fantastique miroir où vous apparaissent en effet les

images qui troublent votre imagination; mais le perfide vous pousse, et

quand la mort vous enlace de ses bras glacés, vous entendez le lupeux,

perché sur une branche au-dessus de l'eau, dire, de sa jolie scélérate

de voix:--_Ah! ah! Hé bien, voilà ce que c'est!_

Dans le canton de La Châtre, ce ne sont pas seulement les animaux qui

_reviennent_, ce sont encore les meubles. Du temps que le château de

Briantes était encore habité, il s'y passait des scènes de l'autre

monde. Un certain paysan régisseur qui voulut approfondir ces mystères

et qui s'y porta en esprit fort, dut y renoncer. Il y avait, dans la

plus haute chambre, une oubliette d'où sortaient, la nuit, des clameurs

effroyables, des cris d'animaux, des plaintes humaines et de grandes

bouffées de vent qui éteignaient les lumières. C'étaient les âmes des

gens et des bêtes qui avaient été massacrés en ce domaine par les

huguenots pillards et les reîtres sans merci. Mais il y a plus, les

meubles ayant été brisés, jetés par les fenêtres et toutes choses _mises

à sac_, en ce temps de calamités, on entendait aussi des craquements et

des _fracassements_ d'objets invisibles qui semblaient rouler sur vous

le long des escaliers et menacer de vous écraser.

Le susdit régisseur ayant bravé quelque temps ces prodiges sans en

recevoir aucun dommage, s'en croyait quitte; mais un soir qu'il revenait

de la foire et entrait en la cuisine du castel pour se reposer et se

chauffer, la chaise sur laquelle il voulut s'asseoir se tourna contre

lui, les pieds en l'air, et tandis qu'il en cherchait une de meilleure

volonté, toutes les chaises et tous les bancs de ladite cuisine, se

ruèrent sur lui et lui donnèrent tant de coups qu'il lui fallut céder et

fuir; d'autant plus que les broches et couperets se mettaient de la

partie et lui donnèrent la chasse jusqu'au milieu de la cour.

D'où l'on dut logiquement conclure que les choses inanimées avaient le

droit de se plaindre et de crier à leur manière, comme des âmes en

peine, et qu'il ne fallait pas plus se moquer d'elles que des autres

revenants.

Légendes rustiques · 第 14 / 17 题