«Quand nous vînmes à passer au long des pierres, dit Germain, il était
environ la minuit. Tout d'un coup, voilà qu'elles nous regardent _avec
des yeux_. Jamais, de jour, nous n'avions vu ça, et pourtant, nous
avions passé là plus de cent fois. Nous en avons eu la fièvre de peur,
plus de trois mois encore après moisson.»
Maurice SAND.
Au beau milieu des plaines calcaires de la vallée Noire, on voit se
creuser brusquement une zone jonchée de magnifiques blocs de granit.
Sont-ils de ceux que l'on doit appeler _erratiques_, à cause de leur
apparition fortuite dans des régions où ils n'ont pu être amenés que par
les eaux diluviennes des âges primitifs? Se sont-ils, au contraire,
formés dans les terrains où on les trouve accumulés? Cette dernière
hypothèse semble être démentie par leur forme; ils sont presque tous
arrondis, du moins sur une de leurs faces, et ils présentent l'aspect de
gigantesques galets roulés par les flots.
Il n'y a pourtant là maintenant que de charmants petits ruisseaux,
pressés et tordus en méandres infinis par la masse de ces blocs; ces
riantes et fuyardes petites naïades murmurent, à demi-voix et par
bizarres intervalles, des phrases mystérieuses dans une langue inconnue.
Ailleurs, les eaux rugissent, chantent ou gazouillent. Là elles parlent,
mais si discrètement que l'oreille attentive des sylvains peut seule les
comprendre. Dans les creux où leurs minces filets s'amassent, il y a
quelquefois des silences; puis quand la petite cave est remplie, le trop
plein s'élance et révèle, en quelques paroles précipitées, je ne sais
quel secret que les fleurs et les herbes, agitées par l'air qu'elles
refoulent, semblent saisir et saluer au passage.
Plus loin, ces eaux s'engouffrent et se perdent sous les blocs entassés:
Et là, profonde,
Murmure une onde
Qu'on en voit pas.
Sur ces roches humides, croissent les plantes également étrangères au
sol de la contrée. La ményanthe, cette blanche petite hyacinthe frisée
et dentelée, dont la feuille est celle du trèfle; la digitale pourprée,
tachetée de noir et de blanc, comme les granits où elle se plaît; la
_rosée du soleil_ (rosea solis); de charmants saxifrages, et une variété
de lierre à petites feuilles, qui trace sur les blocs gris, de
gracieuses arabesques où l'on croit lire des chiffres mystérieux.
Autour de ce sanctuaire croissent des arbres magnifiques, des hêtres
élancés et des châtaigniers monstrueux. C'est dans un de ces bois
ondulés et semés de roches libres, comme celles de la forêt de
Fontainebleau, que je trouvai, une année, la végétation splendide et
l'ombre épaisse au point que le soleil, en plein midi, tamisé par le
feuillage, ne faisait plus pénétrer sur les tiges des arbres et sur les
terrains moussus que des tons froids semblables à la lumière verdâtre de
la lune.
Il n'est pas un coin de la France où les grosses pierres ne frappent
vivement l'imagination du paysan, et quand de certaines légendes s'y
attachent, vous pouvez être certain, quelle que soit l'hésitation des
antiquaires, que le lieu a été consacré par le culte de l'ancienne
Gaule.
Il y a aussi des noms qui, en dépit de la corruption amenée par le
temps, sont assez significatifs pour détruire les doutes. Dans une
certaine localité de la Brenne on trouve le nom très bien conservé des
_Druiders_. Ailleurs, on trouve les _durders_, à Crevant les
_Dorderins_. C'est un semis de ces énormes galets granitiques au sommet
d'un monticule conique. Le plus élevé est un champignon dressé sur de
petits supports. Ce pourrait être un jeu de la nature, mais ce ne serait
pas une raison pour que cette pierre n'eût pas été consacrée par les
sacrifices. D'ailleurs elle s'appelle le _grand Dorderin_. C'est comme
si l'on disait, le grand autel des Druides.
Un peu plus loin, sur le revers d'un ravin inculte et envahi par les
eaux, s'élèvent les _parelles_. Cela signifie-t-il _pareilles,
jumelles_, ou le mot vient-il de _patres_, comme celui de _marses_ ou
_martes_ vient de _matres_ selon nos antiquaires[3]? Ces _parelles_ ou
_patrelles_ sont deux masses à peu près identiques de volume et de
hauteur, qui se dressent, comme deux tours, au bord d'une terrasse
naturelle d'un assez vaste développement. Leur base repose sur des
assises plus petites. J'y ai trouvé une scorie de mâche-fer, qui m'a
donné beaucoup à penser. Ce lieu est loin de toute habitation et n'a
jamais pu en voir asseoir aucune sur ses aspérités aux fonds inondés.
Qu'est-ce qu'une scorie de forge venait faire sous les herbes, dans ce
désert où ne vont pas même les troupeaux? Il y avait donc eu là un foyer
intense, peut-être une habitude de sacrifices?
J'ai parlé de ce lieu parce qu'il est à peu près inconnu. Nos histoires
du Berry n'en font mention que pour le nommer et le ranger
hypothétiquement et d'une manière vague parmi les monuments celtiques.
Il est cependant d'un grand intérêt aux points de vue minéralogique,
historique, pittoresque et botanique.
A une demi-lieue de là on voyait encore, il y a quelques années, le
_trou aux Fades_ (la _grotte aux Fées_), que le propriétaire d'un champ
voisin a jugé à propos d'ensevelir sous les terres, pour se préserver
apparemment des malignes influences de ces _martes_. C'était une
habitation visiblement taillée dans le roc et composée de deux chambres,
séparées par une sorte de cloison à jour. Les paysans croyaient voir,
dans un enfoncement arrondi, le four où ces anachorètes faisaient cuire
leur pain. Toutefois, cet ermitage n'avait pas été consacré par le
séjour de bonnes âmes chrétiennes. Autrement la dévotion s'en fut
emparée comme partout ailleurs, pour y établir des pèlerinages et y
poser, tout au moins, une image bénite. Loin de là; c'était un _mauvais
endroit_, où l'on se gardait bien de passer. Aucun sentier n'était tracé
dans les ronces; les paysans vous disaient que les fades étaient des
_femmes sauvages_ de l'ancien temps, et qu'elles faisaient manger les
enfants par des louves blanches.
Pourquoi l'antique renommée des prêtresses gauloises est-elle, selon les
localités, tantôt funeste, et tantôt bénigne? On sait qu'il y a eu
différents cultes successivement vainqueurs les uns des autres, avant et
l'on dit même l'occupation romaine. Là où les antiques prêtresses sont
restées des génies tutélaires, on peut être bien sûr que la croyance
était sublime; là où elles ne sont plus que des goules féroces, le culte
a dû être sanguinaire. Les _martes_, que nous avons nommées à propos des
_fades_, sont des esprits mâles et femelles. Dans les rochers où se
précipite le torrent de la _Porte-feuille_, près de
Saint-Benoît-de-Sault, elles apparaissent sous les deux formes et, à
quelque sexe qu'elles appartiennent, elles sont également redoutables.
Mâles, elles sont encore occupées à relever les dolmens et menhirs épars
sur les collines environnantes; femelles, elles courent, les cheveux
flottants jusqu'aux talons, les seins pendants jusqu'à terre, après les
laboureurs qui refusent d'aider à leurs travaux mystérieux. Elles les
frappent et les torturent jusqu'à leur faire abandonner en plein jour la
charrue et l'attelage. Une cascade très pittoresque au milieu de rochers
d'une forme bizarre, s'appelle l'_Aire aux Martes_[4]. Quand les eaux
sont basses, on voit les ustensiles de pierre qui servent à leur
cuisine. Leurs _hommes_ mettent la table, c'est-à-dire la pierre du
dolmen sur ses assises. Quant à elles, elles essaient follement, vains
et fantasques esprits qu'elles sont, d'allumer du feu dans la cascade de
Montgarnaud et d'y faire bouillir leur marmite de granit. Furieuses
d'échouer sans cesse, elles font retentir les échos de cris et
d'imprécations. N'est-ce pas là l'histoire figurée d'un culte renversé,
qui a fait de vains efforts pour se relever?
Dans la plaine de notre _Fromental_, rien n'est resté de ces traditions
symboliques. Seulement quelques pierres isolées dans la région
intermédiaire du calcaire au granit, sont regardées de travers par les
passants attardés. Ces pierres prennent figure et font des grimaces plus
ou moins menaçantes, selon que les regards curieux des profanes leur
déplaisent plus ou moins. On dit qu'elles parleraient bien si elles
pouvaient, et que même les _sorciers fins_, c'est-à-dire très savants,
peuvent les forcer à dire _bonsoir_. Mais elles sont si têtues et si
bornées qu'on n'a jamais pu leur en apprendre davantage. Quelquefois on
passe auprès d'elles sans les voir; c'est qu'en réalité, dit-on, elles
n'y sont plus. Elles ont été faire un tour de promenade, et il faut vite
s'éloigner le plus possible du chemin qu'elles doivent prendre pour
revenir à leur place accoutumée. On ne dit pas si, comme les peulvans
bretons, elles vont boire à quelque eau du voisinage. Tant il y a
quelles sont aussi bêtes que méchantes, car elles se trompent
quelquefois de gîte, et des gens qui les ont vues un soir couchées sur
une lande aride les revoient le lendemain, à la même heure, debout dans
un champ ensemencé. Elles y font du dommage et crèvent brutalement les
clôtures. Mais le plus prudent est de ne pas avertir le propriétaire
car, outre qu'il lui serait bien impossible d'enlever ces masses
inertes, «quand même il y mettrait douze paires de bœufs», il se
pourrait bien qu'elles prissent fantaisie de l'écraser. D'ailleurs elles
sont condamnées à retourner dans leur endroit; si elles n'ont pas assez
de mémoire pour le retrouver tout de suite, c'est tant pis pour elles:
elles erreront un an, s'il le faut, en courant _sur leur tranche_, ce
qui les fatigue beaucoup, et il leur est défendu de se reposer autrement
que debout, tant qu'elles n'ont pas regagné le lieu où elles ont
permission de se coucher.
Nous avons vu quelquefois de ces pierres appelées _pierres-caillasses_
ou _pierres-sottes_. Ce sont de vraies pierres de calcaire caverneux,
dont les trous nombreux et irréguliers donnent facilement l'idée de
figures monstrueuses. Quand les inspecteurs des routes les rencontrent à
leur portée, ils les font briser et _elles n'ont que ce qu'elles
méritent_.
Nous le voulons bien, quoique ces pauvres pierres ne nous aient jamais
fait de mal. Cependant on assure que si on ne se dépêche de les briser
et de les employer, elles quittent le bord du chemin où on les a rangées
et se mettent, de nuit, tout en travers du passage, pour faire abattre
les chevaux et verser les voitures. Moralité: le voiturier ne doit pas
se coucher et s'endormir sur sa charrette.
Quant à vous, esprits forts, qui demandez pourquoi cette grosse pierre
se trouve dans telle haie ou sur le bord de tel fossé, si l'on vous
répond d'un air mystérieux: _Oh! elle n'est pas pour rester là!_ Sachez
ce que parler veut dire, et ne vous amusez pas à la regarder: vous
pourriez la mettre de mauvaise humeur contre vous et la retrouver, le
lendemain, dans votre jardin, tout au beau milieu de vos cloches à
melons ou de vos plates-bandes de fleurs.