L'INCIDENT BOU M'ZIAN

Il vient d'être réglé pacifiquement. Mais il a fait assez de bruit pour

être relaté ici avec quelques détails.

Rappelons qu'au commencement d'août le caïd de la tribu des Ouled-Aïssa,

au Maroc, attirait dans un véritable guet-apens un Algérien, Français,

par conséquent. Si Bou M'Zian el Miliani, notable habitant du village de

Marna, l'arrêtait, le chargeait de fers et l'emprisonnait. Il

assouvissait ainsi une vengeance personnelle; mais il le faisait avec

l'assentiment, la complicité, pourrait-on dire, du gouvernement

marocain. Sans parler même des conditions plus que suspectes de cette

arrestation, elle constituait une violation flagrante du traité du 28

mai 1767 qui interdit, en cas de différend, toute action des autorités

marocaines contre un sujet français, les représentants de la France au

Maroc étant seuls juges en pareil cas.

[Illustration: Le grand vizir Si Fedoul Gharnet quittant la légation de

France après avoir présenté les excuses du sultan.]

[Illustration: L'indemnité à Si Bou M'Zian: 2.700 douros en chèques.]

Bien entendu, M. Saint-René-Taillandier, notre ministre, actuellement à

Fez, comme on sait, protesta avec énergie dès qu'il eut connaissance de

cet atteinte portée à nos droits: il demandait la mise en liberté

immédiate de Si Bou M'Zian et une réparation consistant en une indemnité

pécuniaire et la destitution du caïd coupable.

En d'autres temps, le Maghzen eût cédé sans délai. Mais, en cette

circonstance, il était décidé à profiter autant qu'il lui serait

possible de la dernière fantaisie de la politique allemande, à jouer de

l'antagonisme entre les grandes puissances européennes que lui ont

révélé et la démarche personnelle de Guillaume II, et l'envoi de

l'ambassade de M. de Tattenbach. Il n'allégua même pas, et ne pouvait

alléguer, qu'il ignorait la nationalité du captif. Il garda Si Bou

M'Zian el Miliani sous clé. Il prépara même sa mise en accusation, comme

coupable d'avoir correspondu avec le prétendant Bou Hamara.

L'Allemagne fut-elle effrayée elle-même des conséquences de son

intervention dans les affaires marocaines? L'attitude du gouvernement

marocain fut désapprouvée par la presse d'outre-Rhin, et il apparaît que

l'envoyé extraordinaire de Guillaume II à Fez la désavoua aussi, sur un

ordre d'en haut.

Le sultan et ses ministres cédèrent, à contre-coeur et de très mauvaise

grâce. Ou relâcha bien Bou M'Zian, après un mois de détention, mais sans

faire à notre représentant aucune excuse.

Déjà, le gouvernement français avait fait parvenir à M.

Saint-René-Taillandier le texte d'un ultimatum que M. Marc, premier

drogman à la légation, fut chargé de notifier au Maghzen. Les termes en

étaient nets et exigeaient une prompte et complète satisfaction.

Le sultan comprit qu'il fallait s'incliner. Sur son ordre, le grand

vizir, Si Fedoul Gharnet, se rendit en personne, le matin du 4 septembre

dernier, à la légation et présenta à notre ministre les excuses de son

gouvernement. Il lui annonçait que le caïd coupable avait été révoqué,

et lui remettait, en cinq chèques sur la Banque de Paris et des

Pays-Bas, la somme de 2.700 douros réclamée par Si Bou M'Zian. Enfin, il

donnait l'assurance que le Maghzen ferait son possible pour que de

pareils manquements aux traités et aux coutumes ne se produisissent

plus.

L'Illustration, No. 3265, 23 Septembre 1905 · 第 17 / 39 题