LE SULTAN DU MAROC PHOTOGRAPHE

[Illustration: Le sultan photographiant son ingénieur. M. Gabriel

Veyre.]

Tandis que se poursuivaient, entre les puissances européennes, les

négociations relatives à la conférence internationale à laquelle va

incomber la mission de donner une solution, au moins provisoire, à la

«question du Maroc», l'affaire Bou M'Zian, le plus récent incident

franco-marocain, a rappelé plus vivement l'attention sur la curieuse

figure du sultan Abd-el-Aziz.

On sait quel est, au grand dam des fidèles musulmans qui composent et

son Maghzen et son entourage, l'engouement du jeune sultan pour la

civilisation européenne, et surtout pour quelques-unes de nos plus

modernes inventions: téléphone, phonographe, engins électriques; pour

nos jeux: bicyclette, automobile, photographie. Nous l'avons,

nous-mêmes, à différentes reprises, montré en train de se livrer à ses

distractions favorites et avons dit quelle passion il y apportait.

Aujourd'hui, c'est comme photographe amateur que nous le présentons.

A l'exception de la première gravure de cette page--où l'on voit

Abd-el-Aziz «opérant lui-même» et, tandis qu'on le photographie à son

tour de dos, prenant un instantané de son ingénieur, M. Gabriel Veyre,

monté sur l'un de ses propres chevaux, tout harnaché de velours et d'or

cet article est illustré exclusivement de photographies prises par Sa

Majesté Chérifienne.

Dans le livre très vivant où il a consigné les impressions recueillies

au cours des quatre années qu'il a passées dans l'intimité journalière

du sultan[1]. M. Gabriel Veyre qui est loin d'être un inconnu pour nos

lecteurs, et à qui nous avons du quelques clichés sensationnels publiée

ici a écrit: «De tous les passe-temps auxquels, tour à tour, il s'est

adonné, c'est la photographie qui a le plus longtemps amusé Abd-el-Aziz

et lui a procuré le plus de satisfactions.» Il ajoute qu'il y était

devenu d'une rare habileté. Il suffit, pour le croire, de jeter les yeux

sur le cliché où le sultan a fixé deux des «matrones» du harem impérial,

deux des négresses qui sont chargées de la surveillance de ses femmes.

Sur le vu d'un envoi pareil. Abd-el-Aziz serait reçu par acclamations

dans n'importe quel salon de photographie: un très bel effet de

clair-obscur, le bonheur avec lequel sont rendus et le scintillement des

joyaux, et l'opulence des lourdes draperies chargées de broderies, et le

vaporeux des gazes transparentes, font de cette épreuve une véritable

oeuvre d'art. Il n'est pas jusqu'à cet appareil téléphonique accroché au

mur, en arrière des deux figures, qui ne lui donne du piquant et de

l'imprévu!

[Note 1: Gabriel Veyre, _Au Maroc, dans l'Intimité du sultan._]

Au contraire de tant d'amateurs, même royaux et impériaux, qui se

contentent, selon le mot du photographe américain Hare, d'être des

«pousse-boutons», Abd-el-Aziz voulut être initié à toutes les opérations

délicates du laboratoire, développa, renforça ses clichés, tira des

épreuves. Il fut un fanatique du gélatino-bromure. Tous les appareils

lui devinrent familiers: vérascopes, kodacks, chambres à pied.

Il essaya du cinématographe, même, et, tandis que ses femmes et leurs

esclaves, pour tromper l'ennui, durant les longues heures de _farniente_

du harem, réfugiées dans l'une des cours les plus discrètes du palais,

se grisaient d'interminables matches à bicyclette, en tricycle, voire en

motocyclette, il les cinématographiait au passage. Les trois gravures

représentant ces courses assez inattendues que nous publions ici, sont

des agrandissements d'après des films ainsi pris par le sultan.

Il alla plus loin encore. Le jour où ou lui montra des photographies

colorées le désir lui vint d'en faire aussi, et il apprit le procédé,

très compliqué, aux trois couleurs.

Quand il en fut bien maître, sa grande joie fut de photographier, à

d'innombrables exemplaires, ses épouses favorites. Il les faisait se

revêtir de leurs plus beau atours, brodés, multicolores: se charger de

joyaux, de perles et d'aigrettes, et, ainsi parées, les posait en avant

de fonds semés de floraisons éclatantes, près de tables drapées de tapis

violents et, pour corser encore le spectacle coloré, comme disent les

peintres, et compliquer la difficulté, plaçait devant elles d'enfantins

bibelots aux tons barbares, des cadres de bazar, des fleurs

artificielles dans des vases de la foire, tous les ornements des plus

banales cheminées de chez nous. On peut voir, par les quatre clichés que

nous avons reproduits, à quelle habileté d'opérateur il était arrivé.

Est-il nécessaire d'observer qu'en dehors de leur mérite professionnel

ces clichés constituent des documents peu communs sur la vie aux palais

impériaux?

S'il est difficile, en effet, d'entr'apercevoir, seulement, l'intérieur

d'une demeure musulmane quelconque, on imagine combien doit être

inaccessible le harem du Chérif et quels obstacles peuvent se dresser

devant les infidèles pour les empêcher d'approcher les belles recluses

qu'on y enferme jalousement.

Il est à croire, d'ailleurs, que nous n'aurons pas, de longtemps, la

fortune de pouvoir reproduire des clichés de ce genre. Au milieu des

préoccupations qui le doivent assaillir en ce moment, il est probable

qu'Abd-el-Aziz n'a plus guère le temps de songer à ses distractions

anciennes, à la bicyclette, à l'automobile, à la photographie,--son

triomphe!

Les temps sont loin, en effet, où, à la première audience, il

apparaissait à M. Veyre sous la véranda de son palais de Marakech comme

un «bon grand enfant curieux»: où il passait ses journées entières, de

l'aurore à la nuit, presque, dans la «cour des Amusements». Et

peut-être allons-nous commencer à nous apercevoir que nous avons vécu,

trop confiants, sur la légende qu'on avait créée autour de lui d'un

souverain demeuré puéril longtemps après l'âge d'homme. Abd-el-Aziz

semble vouloir se charger de la démentir.

[Illustration: Deux des matrones du harem d'Abd-el-Aziz. _Phot. de Sa

Majesté Chérifienne._]

[Illustration: Le roi Victor-Emmanuel, précédé d'un surveillant des

fouilles, parcourt les ruines de la petite ville de Zammaro. LES

TREMBLEMENTS DE TERRE EN CALABRE _D'après une photographie de E. Navone,

communiquée par notre correspondant, M. Ziegler._]

[Illustration: Les victimes en prière devant les madones et les saints

de l'église détruite de Zammaro.--_Phot. Ch. Abeniacar._]

L'Illustration, No. 3265, 23 Septembre 1905 · 第 10 / 39 题