JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

«Les livres ont leur destinée», dit un adage ancien. J'en sais de

médiocres, en effet, dont le succès m'étonna, et d'excellents que j'ai

vus languir, s'obstiner chez le libraire, comme disait Veuillot si

drôlement, et vite tomber dans le plus injuste oubli. Les morts aussi

ont leur destinée,--comme les livres. Il y a ceux dont on s'occupe et

ceux qu'on dédaigne; il y a les morts qu'on cite du bout des lèvres,

pour mémoire, et ceux au souvenir desquels une sorte d'émotion

passionnée s'attache et dont l'_histoire_ s'évoque en nous avec une

persistance de cauchemar.

Huit jours ont passé, depuis l'aventure tragique où périt un honnête et

distingué garçon à qui la vie souriait et que soudain, dans la minute où

il allait rejoindre, pour dîner gaiement avec eux, quelques amis, le

choc stupide d'une automobile envoyait rouler au trottoir, la tête

fracassée. Et nous continuons, depuis huit jours, de nous entretenir de

cet accident, comme s'il était d'hier. «Les morts ont leur destinée.»

Beaucoup d'autres jeunes hommes ont péri comme celui-là, qui, eux aussi,

méritaient de vivre. Massacres en Orient, naufrages, tremblements de

terre en Calabre... Froidement, nous avons entendu le récit de tous ces

drames. Un peu de pitié sans doute nous remuait le coeur; mais une pitié

réfléchie, distante et comme abstraite, où ne se mêlait point ce petit

frisson d'angoisse--un peu égoïste--qui, cette fois, nous a saisis.

Sentiment très humain et que se sont chargés de nous expliquer les

psychologues. Nous ne souffrons jamais beaucoup (heureusement, car la

vie serait intolérable!) des malheurs qui ne nous menacent point. Or,

des carnages en Mandchourie, des égorgements et des incendies à Bakou,

la brisure de croûte terrestre où s'engloutit un village calabrais, la

chute même d'un sous-marin au fond de l'eau ou d'une automobile dans un

ravin, sont des catastrophes qu'un citadin casanier n'a guère à redouter

pour lui-même. Si nous compatissons à distance aux misères des victimes,

c'est d'une âme à la fois terrifiée et tranquille. La vue de ces drames

lointains--ou qui s'accomplissent hors du domaine de notre vie et de nos

risques personnels--agit sur nos sensibilités un peu comme le spectacle

d'une course de taureaux sur les nerfs de certaines Françaises. On

s'évanouit d'horreur, mais à l'angoisse de la syncope se mêle l'intime

satisfaction d'être à l'abri des coups. On est frémissante, mais

rassurée.

Et si le tragique accident de l'avenue Marigny nous a si fortement

bouleversés qu'au bout d'une semaine il est encore le sujet des

conversations de tout Paris, c'est que chacun de nous s'est senti, cette

fois, menacé. Il nous a semblé que la catastrophe nous effleurait; nous

en avons, comme on dit, senti le vent. Nous nous sommes rappelé que,

nous aussi, nous avions l'autre jour, en fiacre, traversé les

Champs-Elysées paisiblement; que des automobiles avaient frôlé notre

voiture; nous pensons que le même malheur eût pu nous atteindre...

Les journaux nous rassurent, nous affirment qu'une automobile, bien

conduite, est le véhicule le moins dangereux qui soit; il suffirait,

disent-ils, pour éviter tout risque, que cochers et chauffeurs prissent

l'habitude d'observer certaines règles de marche très simples; de se

tenir dans la rue à la place où ils doivent être.

Mais c'est là justement une habitude que les Parisiens semblent avoir

toutes les peines du monde à pratiquer. Il n'y a pas, je crois, de

population qui ait moins que celle-ci le sentiment de ce qu'on pourrait

appeler la discipline de la rue. Un piéton parisien traverse la chaussée

en lisant son journal et c'est miracle qu'un plus grand nombre de ces

flâneurs ne soient pas écrasés tous les jours; le cocher qui devrait

être à droite est à gauche; le bicycliste oublie tantôt d'allumer sa

lanterne, tantôt d'attacher à son guidon la trompe ou le grelot dont les

appels sont la sauvegarde du passant. Il est des carrefours dont la

traversée, à la nuit tombante, est une aventure pleine de périls; des

coins de boulevard où l'on a l'impression d'être égaré dans une bagarre

de fous. Mais empêchera-t-on que ces choses ne soient, et change-t-on,

par ordonnance de police, l'âme d'une ville?

La province «inaugure»: exposition d'horticulture à Bourg-la-Reine;

inauguration, à Clamecy, du monument de Claude Tillier; à Saint-Dizier,

d'un autre monument érigé à la mémoire de ceux qui défendirent, il y a

trois siècles et demi, leur cité contre les troupes de Charles-Quint;

dans deux jours, inauguration, à Vouziers, de la statue de Taine.

Je suis allée à Saint-Dizier. Des amis, en vacances dans les environs,

m'avaient dit: «Venez nous voir. Saint-Dizier n'est qu'un grand village,

mais la rivière est jolie; les dames assomptionnistes y ont un parc

admirable, et vous y verrez gesticuler en plein air--éloquemment

peut-être--trois ministres.»

Je n'ai jamais trouvé que des ministres fassent des personnages

intéressants à observer; mais leurs auditoires m'amusent. J'ai lu

quelque part que Gavarni, recevant la visite d'un apprenti dessinateur,

lui demanda:

--Que faites-vous de vos dimanches?

--Je vais au Louvre, dit le débutant.

--Bon, cela. Et, au Louvre, qu'est-ce que vous faites?

--Je regarde les tableaux.

Gavarni fit une grimace.

--Mon enfant, dit-il, quand on va au Louvre il ne faut pas regarder les

tableaux. Il faut regarder les gens qui regardent.

C'est bien là ce qui me rend si précieux le spectacle de certaines fêtes

officielles: regarder les gens qui regardent... Je me suis, il y a cinq

jours, offert ce plaisir à Saint-Dizier; et j'en reviens extrêmement

intéressée et surprise par ce que j'y ai vu.

J'y ai constaté que Paris s'obstine à nous décrire une province qui

n'existe plus,--ou qui est en train de disparaître. Paris ne se contente

point de se dénigrer lui-même; il lui plaît de caricaturer sa province

aussi. Il trouve spirituel de nous la montrer «retardataire» en sa

manière de vivre, gauche en ses propos, même un peu comique en ses

façons de suivre nos modes et de s'habiller. Paris se trompe.

J'assistais dimanche, d'un coin de la place d'Armes de Saint-Dizier, au

défilé des délégations qui entraient à la mairie pour y saluer les

représentants du gouvernement. Il y avait là toute la ville, ou à peu

près; car il faut être aujourd'hui bien négligent, bien misanthrope ou

bien discrédité pour n'être pas «d'un groupe» et n'avoir point, les

jours de fête, une bannière derrière quoi marcher. Si l'on n'est ni

fonctionnaire, ni conseiller municipal, on est au moins d'un orphéon,

d'une fanfare ou d'un syndicat; on est mutualiste, on est gymnaste, on

est vétéran de l'armée d'hier ou pupille de l'armée de demain.

Je regardais passer ces hommes de tous les âges et de toutes conditions;

je cherchais parmi eux les redingotes trop vastes ou comiquement

coupées, les cravates bouffonnes, les chapeaux antiques surtout,--ces

«haute forme» inénarrables que le provincial est censé tirer de

l'armoire une demi-douzaine de fois par an et que nos caricaturistes

parisiens savent si spirituellement dessiner. Et je ne retrouvais nulle

part ces accoutrements d'opérette, ces vêtements et ces coiffures dont

s'esclaffe le boulevardier, quand il les rencontre au théâtre ou dans

les pages de l'_illustré_ comique de la semaine. A peu près partout le

«haute forme» était avouable, la cravate sobre et de bon goût, l'habit

proprement coupé. En vérité, et dans les moindres bourgades, la province

a changé de figure et ses détracteurs ne la reconnaîtraient plus. De

jour en jour elle se dépouille des particularités d'aspect dont

s'égayaient naguère, si peu charitablement, nos humoristes; elle a la

mine et le geste _qu'on ne remarque plus;_ elle se parisianise sans le

savoir.

J'imagine que cette petite évolution est née de plusieurs causes: une

éducation générale améliorée; la curiosité de se comparer les uns aux

autres; un peu plus de coquetterie, en même temps que plus de bien-être;

la facilité de sortir de chez soi, de se mêler de plus en plus, grâce au

progrès des moyens de circulation, à la vie des autres hommes. Peut-être

aussi le service militaire généralisé a-t-il contribué à cette fusion

bienfaisante des groupes sociaux et excité chez l'habitant de la

sous-préfecture, du village même, l'ambition très naturelle de n'être

point distancé trop par celui de la grande ville... Mais ni nos auteurs

dramatiques, ni nos caricaturistes ne font attention à cela; et, pendant

des années encore, ils continueront de nous donner de la province

française, avec infiniment d'esprit, une image très mensongère. Ils se

moquent de la province parce qu'elle «retarde» sur Paris. On les

étonnerait beaucoup en leur prouvant que ce sont eux qui sont en train

de retarder sur elle.

L'Illustration, No. 3265, 23 Septembre 1905 · 第 5 / 39 题