L’OBÉLISQUE

Voici un petit fait qui intéresse l’histoire monumentale de Paris. Il ne

doit pas être ignoré des érudits, mais mon excuse pour le rapporter est

que je ne le connaissais pas et que la plupart des lecteurs ne sont pas

sans doute plus avancés que je ne l’étais hier. Quand on transporta

l’obélisque d’Égypte à Paris, il était complet, c’est-à-dire qu’il

comportait, non seulement l’aiguille, mais un soubassement ou piédestal

qui lui donne toute sa signification. C’était un monolithe où sont, sur

deux des côtés, sculptées en haut-relief, quatre figures de cynocéphale,

d’une simplicité et d’une hardiesse admirables. Ce piédestal, déterré

avec l’obélisque proprement dit, fut embarqué avec lui jusqu’à

Alexandrie où on l’oublia, sans doute volontairement, et où il est

peut-être encore. Il ne faut donc pas nous vanter de posséder un

obélisque complet. Nous n’en avons qu’un morceau et pas sans doute le

plus intéressant. D’après la revue ancienne où j’ai trouvé cette

histoire, on aurait prétendu qu’il n’y avait pas de place sur le bateau,

et il est probable que les chefs de l’expédition ne se vantèrent pas

tout d’abord de leur négligence, ou bien s’empressa-t-on, pour la

couvrir, de commander, en granit du pays, l’insignifiant soubassement

qui remplace le morceau original. C’est dommage, car d’après la gravure

assez imparfaite que je connais, les originales figures délaissées

auraient pu, exposées à la vue de tous, avoir une certaine influence sur

la mauvaise sculpture romantique. Mais cela se passait en 1833. Qui

songeait alors à prendre pour de l’art la statuaire égyptienne? Il nous

a fallu presque cent ans pour commencer à faire semblant de la

comprendre.

La fin de l'art · 第 11 / 71 题