UN MONUMENT

Je lisais hier dans un journal l’énumération plaisante des objections du

conseil municipal et de ses électeurs contre le monument de Beethoven

par M. de Charmoy. Il fut destiné d’abord à la place du Trocadéro où il

effara les marchands d’absinthe qui disaient: «Nos clients ne pourront

jamais supporter cela; ce n’est ni apéritif ni digestif». Puis on pensa

au Ranelagh, mais pas longtemps, car ce fut la crainte d’épouvanter les

enfants et leurs nourrices: si ce monsieur allait prendre de travers les

ballons égarés! Il n’a pas l’air commode. Il faudrait du souriant ou du

confortable. Ce Beethoven est bien rébarbatif. Le dernier projet le

transporte au bois de Vincennes et jusqu’ici il n’a pas rencontré

d’objection. On ne s’est pas encore avisé qu’il pourrait faire peur aux

grenouilles ou effarer les lapins. Tout cela, c’est des prétextes, dont

quelques-uns sont amusants. La vérité est que le monument est gênant par

son grandiose même. Il écrase tout. Il faudrait une jolie chose et M. de

Charmoy n’a pas pensé à faire du joli. Il cultive plutôt le sévère et le

pathétique. Mais c’est pour cela même que ce monument-épouvantail

symbolise si bien Beethoven et son œuvre dont il semble une

transposition plastique. Beethoven aimait à composer ses symphonies au

milieu de la nature dont il percevait encore le rythme quand il

n’entendait plus ses bruits. Qu’on le mette dans un coin solitaire du

bois de Vincennes. Il l’emplira tout entier de sa majesté et l’air en

résonnera sous les arbres. Il n’y a peut-être qu’avec eux qu’il pourra

s’accommoder et plus ils seront grands et plus ils seront riches, plus

il se sentira dans un milieu favorable à son génie. Que M. de Charmoy se

dise que peu de monuments soutiendraient un tel voisinage.

La fin de l'art · 第 9 / 71 题