Course rapide à travers la ville.--Jardin zoologique.--La science
et la morale par souscription.--Société de la femme qui crache le
plus loin.--Le Vomitor et le Mannekenpiss.--Du Xeri-Robler, de sa
composition et de ses effets.--Signature du contrat.--Les deux
barons.--Départ.--CONCLUSION.
Je ne dirai de Bruxelles que ce que j’y ai vu, et je le dirai
rapidement. Qui ne connaît Bruxelles par cœur? D’ailleurs, je me
sens dans la même disposition que ces braves chevaux de fiacre, qui,
fatigués d’une longue course, reprennent tout à coup le galop en se
rapprochant de l’écurie. A travers les riches monuments de Bruxelles,
au milieu des flèches et des tours de ses églises, malgré moi, je ne
cherche plus que le clocher de mon village.
C’est donc en courant que j’ai visité la célèbre cathédrale de
Sainte-Gudule, et la merveilleuse place de l’Hôtel-de-Ville, et le
monument élevé aux patriotes belges de 1830. _Élevé_ n’est pas le mot
propre, _creusé_ conviendrait mieux, car au milieu de la place dite
des Martyrs, d’une grande excavation en parallélogramme régulier sort
l’effigie en marbre de la Patrie éplorée. La figure de cette statue
ressemble beaucoup, selon moi, à celle de la soi-disant Vénus de Milo,
ce qui me paraît devoir confirmer l’opinion de Mme de X.... Quel
sculpteur voudrait ravaler la patrie à n’être simplement qu’une jolie
femme?
Parmi les constructions du Bruxelles moderne nous comprîmes aussi dans
notre tournée d’inspection le passage Saint-Hubert, le palais des
Représentants, et surtout le Jardin zoologique.
Le Jardin zoologique de Bruxelles a sur notre Jardin des plantes de
Paris, cet avantage de nous montrer des animaux non plus emprisonnés,
verrouillés dans d’étroites cellules, mais ayant assez d’air et
d’espace autour d’eux pour y jouir d’un semblant de liberté. Les hyènes
ont là leur repaire et leur champ de récréation; les ours blancs de
la mer Glaciale, leurs rochers, du haut desquels ils plongent et se
poursuivent dans l’eau, à la grande joie des spectateurs; les loutres,
de même. Il n’est pas jusqu’aux agoutis et aux coatis, qui ne puissent
s’ébattre aux rayons du soleil belge, bien différent, il est vrai, de
leur soleil des tropiques. Chez nous, dans notre grand établissement
zoologique de Paris, ces libres citoyens des pampas et des savanes de
l’Amérique, détenus dans les parties les plus obscures et les plus
inabordables du palais des singes, y sont ignominieusement condamnés à
la vie de clapier.
«Pourquoi cette différence choquante et tout à l’avantage de la
Belgique? m’écriai-je; le climat de Bruxelles est-il donc plus tempéré
que celui de Paris?
--C’est le contraire qui a lieu, me dit Brascassin, notre guide
dans cette exploration, mais les directeurs du Jardin de Paris se
préoccupent plus de la science que des plaisirs du public; il en doit
être tout autrement pour le Jardin de Bruxelles, entrepris, dirigé,
soutenu par une société particulière, plutôt commerciale que savante.
Ici, on paye à l’entrée, et chacun en veut avoir pour son argent;
ce n’est point le gouvernement du roi qui soutient l’établissement,
c’est le public, et, avant tout, les fondateurs associés; il en
est de même pour le Jardin de botanique. Dans ce pays, la mode
(une bonne mode celle-là!) est si bien tournée vers l’association,
que les académies, les hôpitaux, les théâtres et les bals publics,
ont également leurs actionnaires et leurs abonnés. On y forme des
associations mutuelles pour les choses religieuses ou politiques,
aussi bien que contre la grêle et l’incendie; pour les concerts, les
lectures, les cours publics, aussi bien que pour les actes de charité
et même les enterrements. On y chante, on y danse, on y devient savant,
on y acquiert des opinions consciencieuses, on y fait son salut, on
s’y assure un convoi de première classe, le tout par souscription.
Par souscription, depuis les plus riches jusqu’aux plus pauvres,
chacun y est enrôlé sous une bannière quelconque, chacun y a son
centre d’action, chacun y a son club. Ces clubs portent parfois les
dénominations les plus bizarres. Il y a la société des Ennuyés, celle
des Ennuyeux, celle des Hannetons, celle des Agathopèdes, celle des
Gastrites, enfin celle des Pouilleux. Il y a même la _Société de la
femme qui crache le plus loin_.
--Noble émulation!» murmura Antoine de son air le plus sérieux.
En rentrant à Bruxelles (car le Jardin zoologique est situé dans un
des faubourgs), nous fûmes à même de juger, d’après l’inspection de
quelques fontaines publiques, combien l’_art naïf_ du moyen âge a
laissé trace dans l’ancien Brabant. Une de ces fontaines représente
un homme debout, et qui, pris d’un haut-le-cœur, la tête basse et
la bouche ouverte, exgurgite une masse d’eau. L’aspect en est peu
gracieux. Pour les personnes délicates, vu la concordance sympathique
des sens entre eux, cette eau me semble devoir être purgative.
Plus loin, derrière cette merveilleuse place de l’Hôtel-de-Ville, où
le quinzième et le seizième siècle ont accumulé leurs chefs-d’œuvre
de sculpture et d’architecture, un enfant, complétement nu, à l’angle
d’un carrefour, satisfait sans vergogne à un petit besoin de nature,
en faisant impudemment face au public. Cet enfant, c’est Mannekenpiss,
Mannekenpiss, le premier bourgeois de Bruxelles, et l’idole du
peuple, qui, de génération en génération, a glorifié son intarissable
inconvenance. Charles-Quint, dit-on, l’a créé gentilhomme; Louis XIV
l’a fait chevalier de Saint-Louis; Napoléon, chambellan, et peut-être
bien baron de l’Empire; les Bruxellois, enchérissant encore sur tant
d’honneurs, l’ont, par un vote unanime, nommé capitaine dans leur garde
nationale, ce qui n’a nui en rien cependant à l’accomplissement de ses
autres fonctions.
En dépit de son Mannekenpiss, de son _Vomitor_, de ses dames
cracheuses, et quoique je n’aie fait qu’entrevoir, en passant, sa
vraie physionomie, j’aime Bruxelles; c’est un Paris au petit pied,
un Paris sans trop de bruit, non sans mouvement; j’aime son parc,
moitié grandiose, moitié pittoresque; j’aime sa population, active,
industrieuse, comme celle de Paris, et qui témoigne si bien qu’on vient
de laisser derrière soi la rêveuse Allemagne, à la marche nonchalante.
De toutes les capitales de l’Europe, nulle ne doit ressembler autant à
celle de la France que celle de la Belgique; même ardeur, même langage,
même facilité à s’émouvoir dans les crises politiques. Ici, m’a-t-on
dit, la liberté se montre volontiers plus tapageuse, plus tracassière
encore que chez nous. Heureusement, elle y est mitigée par le respect,
par l’amour du souverain. Ce souverain, un grand homme à force d’être
un honnête homme, constitue le point central où tous les partis
viennent se rallier, où tous les dissentiments viennent se fondre.
Par un singulier rapprochement, la rivière qui coule à Bruxelles, sauf
la différence d’une lettre, porte le même nom que celle qui coule à
Paris; la Senne baigne les murs de la grande cité belge.
Outre son Jardin zoologique, Paris a encore quelque chose à envier à
Bruxelles, c’est son XERI-ROBLER.
A Paris, personne peut-être ne connaît le Xeri-Robler, sinon
quelques touristes insouciants et oublieux, qui, satisfaits d’une
jouissance personnelle et momentanée, ont négligé de l’étudier dans
sa composition, de pénétrer ses éléments intimes et mystérieux, pour
les révéler à la France. Quant à moi, au moment de rentrer dans mon
pays, je me sens plus heureux, plus fier de lui faire connaître cette
merveille, que si je lui rapportais, encore ignorés, tous les systèmes
philosophiques de l’Allemagne.
Le _Xeri-Robler_ (prononcez _Cheri_) n’est ni un monument ni une œuvre
littéraire; c’est une délicieuse boisson, tonique et rafraîchissante,
qu’on hume lentement, voluptueusement, au moyen d’un tuyau de plume ou
d’un chalumeau de paille. D’après les renseignements les plus exacts
recueillis par moi, les expériences analytiques consciencieusement
répétées par moi, le Xeri-Robler est un mélange de vin de Madère et de
rhum, dans lequel on introduit des fraises, de la glace, et une herbe
aromatique, menthe, sarriette ou verveine-citronnelle, selon le goût du
consommateur. Agitez doucement l’amalgame, laissez fondre la glace aux
trois quarts, prenez votre chalumeau, plongez-en l’extrémité inférieure
au milieu de la composition, en gardant l’autre entre vos lèvres;
fermez les yeux, aspirez à petits coups, et, pendant une demi-heure,
vous vous sentirez transporté avec vos rêves dans un lieu de délices,
dans un Éden frais et parfumé.
Je ne connais rien de comparable au Xeri-Robler; le May-Weine, dont on
fait tant de cas dans certaines villes des bords du Rhin, n’est qu’une
méchante tisane auprès de cette ambroisie.
Ma dette de voyageur acquittée, retournons vers la noce.
A quatre heures, heure du dîner dans la haute bourgeoisie brabançonne,
Antoine Minorel, Athanase, La Fléchelle, les deux Épernay, et notre
ami l’ingénieur militaire, nous étions tous chez Mme Van Reben. Comme
au dénoûment d’une pièce de théâtre, les principaux personnages de
cette histoire se trouvaient réunis pour la signature d’un contrat de
mariage; il n’y manquait guère que Junius, l’Américain et l’Homœopathe.
Mais Junius, après avoir achevé sa cure au petit-lait, se disposait à
entreprendre sa cure aux jus d’herbes; d’ailleurs, il ne connaissait
Brascassin que de nom; Baldaboche avait dû se rendre à Paris, où l’on
célébrait la fête anniversaire de la naissance du grand Hahnemann;
quant au terrible Yankee, on comprend facilement les raisons qui le
tenaient éloigné.
Chez Mme Van Reben, je revis Mme de X..., toujours charmante; mais,
franchement, près de Thérèse Ferrière elle perdait beaucoup de
son éclat. Je ne sais comment expliquer cette bizarrerie, cette
contradiction de mon caractère, depuis que je la savais libre de
disposer de sa main, toutes mes idées de mariage s’étaient peu à peu
dissipées jusqu’à l’évanouissement complet. Jean aurait-il eu raison?
suis-je en effet d’une nature tellement perverse que je ne ressente de
convoitise matrimoniale que pour les femmes des autres?
En sortant de table, le notaire, un de nos convives, nous lut le projet
de contrat. Cette lecture, d’ordinaire assez fastidieuse, devait
s’égayer d’incidents curieux.
Mme Van Reben, réparant les torts de sa trop grande crédulité, donnait
à sa filleule en cadeau de noces une somme de vingt mille francs,
que Brascassin élevait, comme douaire, jusqu’à soixante mille. A la
surprise générale, Ferrière y en ajoutait dix mille; c’était le produit
de la vente de sa fameuse maison de Trou-Vassou, laquelle lui avait
coûté dix francs. Nous n’étions pas au bout des surprises.
Pour la régularisation de l’acte, invité à dire ses nom et prénoms:
«Jean-Baptiste, baron de Ferrière,» répondit le vieux bohémien, la
tête haute et en jetant au notaire une liasse de papiers témoignant de
la validité du titre: après quoi, il ajouta avec non moins de fierté:
«Marchand de vins en gros et en détail, au fort de Noisy-le-Sec.»
En effet, son père avait, à bon droit, porté le titre de baron de
Ferrière; il avait même été seigneur de Fontenay-Trésigny, cette ville
où son héritier, en qualité de petit clerc d’avoué, cirait les bottes
de son patron.
La rumeur qu’avait fait naître cette déclaration inattendue n’était
pas entièrement calmée, quand le notaire, se tournant vers moi,
m’adressa la même question qu’à Ferrière. Excité, entraîné par le désir
d’ajouter à l’effet déjà produit: «Vincent-Augustin, baron de Canaple,»
dis-je à mon tour; et j’allai tendre la main à mon ami le baron de
Ferrière.
Devant ces deux barons poussés subitement comme des champignons sur
couche tiède, l’assemblée resta la bouche béante. J’avais jusqu’alors
fait un si discret usage de ce titre honorifique, que mon grand ami
Antoine Minorel parut tout aussi surpris que les autres. Quant à mon
vieux Jean, il savait à quoi s’en tenir, et plus d’une fois il dut
gémir du peu de cas qu’il me voyait faire de ma baronnie. Il avait
aidé au service du dîner, et, en ce moment, promenait un plateau vide
au milieu des invités. Devant ma déclaration, il s’arrêta brusquement,
déposa son plateau sur la table même occupée par le notaire, et,
redressant la tête, la main passée dans son gilet, il prit l’attitude
superbe d’un valet de chambre de grande maison.
Sous prétexte de m’offrir un verre d’eau sucrée, du thé ou du
Xeri-Robler, vingt fois, pendant le reste de la soirée, Jean m’aborda
avec cette même formule: «Monsieur le baron veut-il...? Monsieur
le baron désire-t-il...? Aurai-je l’honneur d’offrir à monsieur le
baron...?» Cette formule, le notaire l’emprunta à Jean, Mme Van Reben
au notaire, Mme de X.... à Mme Van Reben. Thérèse et Brascassin
s’abstinrent avec un goût parfait: mais en revanche, Athanase, Épernay
I, Épernay II, Antoine lui-même et surtout le petit monsieur de La
Fléchelle, m’en donnèrent, m’en cinglèrent à travers le visage, à
m’étourdir, à m’assourdir. Au bout d’une heure, mon titre de baron
m’était devenu plus odieux encore que mon affreux surnom de l’homme aux
poules.
Maintenant, du mariage comme du voyage, que me reste-t-il à dire?
Le lendemain, le grand jour! les choses se passèrent à la mairie et
par-devant l’autel comme il est d’habitude en pareille circonstance.
Tandis que Brascassin promettait protection à Thérèse, Thérèse
soumission à Brascassin, tous deux mutuelle fidélité, je regardai Mme
de X...; elle paraissait fort émue, et son émotion était on ne peut
plus favorable à sa beauté; mais.... quatre enfants!... Grand Dieu! que
dirait Madeleine si elle me voyait rentrer au logis avec une femme et
quatre enfants?
Après un long déjeuner dînatoire, qui dura toute la journée, même assez
avant dans la nuit, et où le vin de Champagne eut nécessairement le pas
sur les vins de Bordeaux, de Bourgogne et du Rhin, profitant du moment
où l’on rentrait au salon pour prendre le café, je m’esquivai ainsi
qu’Antoine. L’heure du départ était venue. A l’hôtel de _Suède_, le
vieux Jean nous attendait avec une voiture et nos bagages. Enfin, je
montai en wagon, non plus pour suivre le chemin des Écoliers, mais la
ligne droite, la bonne ligne, celle qui devait aboutir à Marly-le-Roi!
Nous passions à la hauteur de Mons quand minuit sonna. Le trentième
jour de mai venait de naître. Jour pour jour, un mois auparavant,
j’étais parti de Paris, de ma rue Vendôme, pour entreprendre ma grande
promenade pédestre. Depuis un mois, que de pays j’avais parcourus, quel
immense panorama, grâce à ces chemins de fer, que j’avais maudits
d’abord, s’était déroulé devant moi; que d’événements auxquels j’avais
pris part! avec combien de gens ne m’étais-je pas trouvé en rapport? et
parmi ceux-là, quelques-uns étaient devenus mes amis.
Tout en voyageant, tout en explorant des villes et des contrées
qui me seraient à jamais restées inconnues sans mon escapade non
préméditée, combien de faits nouveaux et d’idées nouvelles n’avais-je
pas recueillis en route! mon album était surchargé de dessins; ma
relation, de notes et de légendes; ma mémoire, de souvenirs; mon cœur
même en rapportait quelques-uns! Ce mois-là, à lui seul, semblait
compter pour une moitié dans ma vie. Ah! pourquoi n’avais-je pas pris
plus tôt l’habitude des voyages? J’aurais vécu au lieu de végéter.
Mais ne puis-je réparer le temps perdu? Oui, je voyagerai, non plus
en Allemagne, ni même en Italie, comme tout le monde; j’essayerai des
grandes excursions en Orient, dans les Indes, en Amérique, en Chine! ma
fortune me le permet, mon âge ne me le défend pas encore. Je ferai de
grandes découvertes; j’illustrerai mon nom.
En rêvant ainsi, comme de temps à autre je gesticulais un peu plus
vivement que d’ordinaire dans mon coin, Antoine, qui me faisait
vis-à-vis, s’inquiéta:
«Te sens-tu malade? me dit-il.
--Bien au contraire, lui répondis-je, je suis content de moi et de la
grande résolution que je viens de prendre. Il s’agit cette fois d’un
voyage volontaire, d’un voyage scientifique, d’une grande exploration.
Tu m’accompagneras, ami....»
Après avoir assez longuement stationné le long de la route, à
Valenciennes, à Somain, à Douai, à Arras, à Amiens, nous échangions
ces quelques mots à la station de Clermont, lorsqu’un individu d’assez
mauvaise tournure, le teint basané, l’œil fiévreux, entra dans le
wagon, que nous occupions seuls, Antoine et moi, avec Jean:
«Tiens! c’est vous, Minorel?» dit-il à Antoine; et comme celui-ci
hésitait à lui répondre: «Ne me reconnaissez-vous pas?» Et il se nomma.
Antoine poussa une exclamation: «Sapristi! mais il y a trois ans au
moins qu’on ne vous a vu à Paris!
--Il y en a huit.
--Habitez-vous donc la province?
--J’ai parcouru la Perse, le Népaul, les Indes; je reviens des hauts
plateaux de l’Asie, de la Mongolie, du Thibet, de Lahassa. Ne vous
rappelez-vous pas que j’étudiais les langues orientales et les sciences
naturelles, en vue de ces grandes excursions, projetées, préparées à
l’avance? Me rendre utile à l’humanité, me créer une position glorieuse
par mes travaux, par mes découvertes, tel était mon but. Ce but, il a
reculé devant moi. Mes labeurs de huit années ont été vains; de retour
en France, je me flattais de l’espoir que mes correspondances, mes
collections, mes découvertes, y avaient eu un grand retentissement.
Mais tout a été dispersé par les tempêtes, ou pourrit dans les
oubliettes du Muséum. Ce nom que je croyais avoir rendu illustre, mes
amis eux-mêmes se le rappellent à peine; à Paris, mon pays natal, je
suis plus ignoré encore qu’à l’époque de mon départ; et pour en arriver
là, j’ai perdu les plus belles années de ma vie, j’ai ruiné ma santé et
dissipé le patrimoine de mon père. J’avais rêvé une place à l’Académie
des sciences, aujourd’hui je n’aspire plus qu’au modeste emploi de
receveur des contributions à Creil, et je n’espère même pas l’obtenir!»
Antoine consola de son mieux le malheureux voyageur, puis, se tournant
de mon côté: «Et toi, me dit-il, de quoi me parlais-tu? Quel voyage
comptes-tu entreprendre?
--Celui de Fontainebleau,» lui répondis-je.
A Creil, nous laissons notre voyageur, et changeant de train nous nous
dirigeons sur Pontoise. Là, quittant le chemin de fer, nous prenons
une voiture, nous traversons la forêt de Saint-Germain, alors toute
riante sous sa parure de printemps. Dans la forêt, il y avait grand
bruit, grande chasse aux panneaux; le son des cors, des fanfares,
les hourras des rabatteurs, semblaient un joyeux accueil fait à mon
retour. Mon cœur se dilatait sous mille impressions de bien-être. Je
commençais à trouver que les taillis d’Herblay, les clairières des
Loges, les coteaux de Louveciennes, pouvaient soutenir la comparaison
avec toutes les magnificences de Bade et d’Heidelberg. Le château où
naquit Louis XIV se dresse tout à coup devant moi. La ville franchie,
nous descendons la chaussée, nous tournons, à droite, la route de la
Bègue, nous côtoyons la villa de Monte-Cristo, naguère habitée par
notre illustre romancier; j’entrevois les hauts peupliers servant de
limites à mon petit domaine du côté des grandes terres. Vivat! hurra!
huzza! Je sentais mes paupières se gonfler, j’allais céder à l’émotion,
lorsque mon vieux Jean, non moins ému que moi, me dit:
«Si monsieur veut faire un vif plaisir à Madeleine, il ne lui parlera
pas du nouveau voyage qu’il compte entreprendre.
--Sois tranquille, elle va être bien heureuse, car je ne lui en
soufflerai pas un mot.»
Et de droite et de gauche, j’adressais des saluts et des sourires à
mes bons voisins, qui, du seuil de leurs portes ou de leurs fenêtres,
applaudissaient à mon arrivée. Je ne leur avais pas donné le temps de
m’oublier, à ceux-là!
Au bruit de la voiture qui s’arrêtait devant la maison, Madeleine
accourut, suffoquée et tout en larmes, ce qui ne lui permit pas de me
gronder comme je le méritais; mon chien me dévorait de caresses; mon
jardin se mettait de la partie en m’envoyant ses parfums. Tuez le veau
gras, l’enfant prodigue est de retour!
Et c’est ainsi que j’accomplis mon voyage de Paris à Marly-le-Roi, en
passant par Belleville, Noisy-le-Sec, Épernay, Strasbourg, Bade, la
forêt Noire, Heidelberg, Francfort, les bords du Rhin, la Belgique,
Amiens, Pontoise et Saint-Germain en Laye.